Mercredi 18 janvier 2012
3
18
/01
/Jan
/2012
09:33
Chers amis,
Merci à ceux qui ont pris la peine d’essayer de répondre à la petite devinette que je vous avais suggérée. Je ne vais pas
contredire ces réponses, elles ont toutes leur intérêt, leur richesse, et dans la manière dont elles se complètent, dont elles jouent les unes avec les autres, quelque chose transparaît de Dieu.
Vous le savez peut-être, mais dans le livre de l’Exode, au moment où Moïse reçoit la Torah de Dieu sur le mont Sinaï, il est écrit littéralement que les Hébreux qui attendaient Moïse
« virent les voix » (Exode 20, 15). Expression étrange que l’on peut commenter de multiples manières. Pour ma part et pour aujourd’hui je retiendrai que le pluriel des voix (remarquez
que Dieu n’a pas une voix, mais des voix – et il ne s’agit pas simplement de la voix de Dieu plus celle de Moïse) donne quelque chose à voir de Dieu. Eh bien, dans ce petit échange auquel nous
nous sommes livrés, nous pouvons entrevoir quelque chose de celui dont nous croyons qu’il nous donne la vie. Et nous savons bien en même temps que nous n’en voyons pas tout, que nous n’avons pas
fait, bien évidemment le tour de la question. Nous pourrions poursuivre ainsi l’échange et l’étude. C’est bien d’ailleurs ce que nous devrions faire les uns et les autres avec ceux qui nous sont
plus immédiatement proches, afin de nous ouvrir et de nous enrichir mutuellement, dans une expérience de curiosité et de disponibilité. La Parole prendrait assurément une dimension plus vive et
plus communicative.
À mon tour donc d’apporter ma pierre à cette petite séance d’études que nous aurons partagée par ce bel outil qu’est internet.
Je vous avais posé cette question à partir de la lecture du livre sur le rabbin Kalonymus Shapiro. Cette question m’était venue à l’esprit à partir d’un commentaire que propose ce rabbin à partir
du fait qu’après avoir « vu les voix », les enfants d’Israël eurent peur, et préfèrent se tenir au loin, de crainte de mourir, laissant à Moïse le soin de prendre le risque de
s’approcher de Dieu. Ils se contenteront de la voix de Moïse. Cette crainte prête à Dieu une toute puissance si grande qu’elle en serait dévastatrice, presque à son insu. Pour commenter cette
situation, le rabbin Shapiro cite Rachi, grand maître spirituel juif, rabbin du xiesiècle, qui enseignait à Troyes, où il gagnait sa vie comme vigneron. Que dit Rachi ? Il interprète la réponse de Moïse au
peuple : « Soyez sans crainte, c’est pour vous mettre à l’épreuve », en la traduisant ainsi : « Vous ne matérialisez pas Dieu, vous vous élevez vers Lui, et vos formes
corporelles et vos visions s’en trouvent sanctifiées ».
J’aime beaucoup cette expression : « Vous ne matérialisez pas Dieu. » Rappelons-nous tous ces passages de
l’Écriture qui s’en prennent à ceux qui adorent des idoles de bois qui ne parlent pas et n’entendent pas, et qui dénoncent la morbidité de cette croyance idolâtrique. En disant « Vous ne
matérialisez pas Dieu », Rachi signifie donc « Vous ne ramenez pas Dieu à la condition de bois ou de pierre d’une idole ». Autrement dit vous n’en faites pas un objet sans
vie.
Nous savons que quelques très rares personnages des Écritures rencontrent Dieu face à face, ou son ange (ce qui est une manière
indirecte de dire la présence même de Dieu). Isabelle, dans son commentaire, rappelle à juste titre le cas de Jacob, qui se bat toute la nuit avec l’ange, auquel il demande son nom – il ne le
connaîtra pas – et qui se trouve finalement nommé par lui : « On ne t’appellera plus Jacob mais Israël, parce que tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et tu l’as emporté. »
Nous pouvons en conclure qu’il est parfois possible de voir Dieu. Ce qui est en cause, c’est sans doute non pas le fait de voir Dieu, mais la manière de voir. La vision a ceci de problématique
qu’elle est captivante. Elle fixe notre imagination, et finalement souvent enferme les choses. Nous avons du mal à voir au-delà de ce que nous avons vu une fois. Pour revenir au Sinaï, ce que
voient les enfants d’Israël, ce n’est pas, paradoxalement, du visible, mais de l’audible : ils voient… les voix ! Cette vision-là n’enferme pas, parce que l’audible ne se laisse pas par
définition enfermer dans la vision… Ils ne peuvent pas comme dit Rachi « matérialiser » les voix.
Quel rapport avec la mort ? C’est tout simple et finalement évident : si en voyant Dieu nous en figeons la
représentation que nous en avons, si elle n’est plus discutable (j’ai vu, donc je sais), nous réduisons Dieu à une idole, nous annulons sa vie même, en le ramenant à un objet en la contenant dans
une représentation (fût-ce celle du « grand architecte de l’univers »), alors que Dieu échappe à toute représentation. Dès lors nous ne pouvons pas recevoir la vie de cet objet qui n’en
a pas, et nous nous fermons à la vie que Dieu ne cesse de nous donner autrement. Mais si nous ne recevons pas la vie de Dieu, nous sommes déjà morts, quand bien même nous pensons vivre et
maîtriser notre vie.
Voilà me semble-t-il pourquoi nous ne pouvons voir Dieu sans mourir, à moins que Dieu ne nous fasse la grâce de « voir les
voix ». Ne pensez pas que c’est une grâce si rare. Celui qui étudie avec d’autres la Parole en bénéficie tous les jours. Et pour conclure sur un passage de l’Évangile, rappelez-vous dans la
guérison de l’aveugle-né, le moment où celui-ci retrouve Jésus. Un dialogue s’engage entre les deux : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » demande Jésus à celui qu’il a guéri
(sans donc avoir demandé un témoignage de foi pour le guérir). « Qui est-il Seigneur pour que je croie en lui ? » demande celui qui était aveugle (une réponse qui montre qu’il ne
sait pas qui est son interlocuteur). Jésus répond : « Tu le vois, c’est lui qui te parle » (autrement dit tu vois la Parole, ou « les voix »). Et l’homme de dire
« Je crois », et de se prosterner devant Jésus, ce qui est une manière de manifester la conscience qu’il a de la présence du divin en cet instant, comme Moïse se voile la face devant le
buisson qui brûle sans se consumer, du milieu duquel une voix l’a appelé.
Je n’en dis pas plus, je laisse cela à votre méditation et à vos commentaires. Ne m’en veuillez pas si je suis moins présent
dans les prochaines semaines, mais je dois m’atteler à une tâche d’écriture qui va mobiliser mon énergie. J’essaierai de vous envoyer quelques messages, au gré de l’inspiration.
Amitiés
Desiderius Erasme.