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23 novembre 2011 3 23 /11 /novembre /2011 09:29

Nous ne savons jamais d’avance où est Dieu

Cher Thomas,

Une année s’est écoulée depuis la première lettre que je t’ai adressée. Notre correspondance s’achève. Elle s’est écrite sans autre préméditation ni plan que ce rendez-vous hebdomadaire marqué par les événements et les questionnements des jours qui le précédait. J’ai partagé avec toi les préoccupations qui m’habitaient quant à la foi. Ma première lettre commençait par cette interrogation : « Qu’est-ce donc qu’être chrétien dans le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui ? » Sans doute toutes mes lettres ont-elles été traversées par cette question.

Ce dimanche, le dernier de l’année liturgique, nous fêtions le Christ Roi. Celui dont nous sommes les disciples, lorsque nous nous disons « chrétiens », est donc un Roi. L’Évangile, que nous lisions au chapitre XXV de Matthieu nous présente un Roi qui juge. Mais ce qui est étonnant, c’est qu’en prononçant son jugement, ce Roi se décrit lui-même sous les traits d’un homme malade, prisonnier, affamé, assoiffé.

Nous pourrions être tentés de croire qu’il ne s’agissait que d’un déguisement. Après tout, les récits légendaires ne manquent pas qui racontent qu’un roi, voulant savoir ce que ses sujets pensaient de lui, a pris les habits d’un homme ordinaire pour circuler incognito dans le peuple et écouter ce que l’on dit de lui. Mais dans la parabole ou l’allégorie du jugement énoncée par Jésus, il ne s’agit pas d’une enquête d’opinion. Nous ne sommes plus au moment où Jésus demande à Pierre : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? ».

Le Roi Messie que nous présente Jésus est le malade, le prisonnier, l’affamé, l’assoiffé, le faible, l’humilié. Autrement dit, le malade, le prisonnier[1], l’affamé, etc. sont non pas seulement figure mais présence de celui qui vient pour annoncer que le Royaume de Dieu est là. Cette présence est affirmée contre toute apparence. Elle est affirmée en l’homme, même si cet homme ne montre rien qui puisse indiquer qu’il est, comme le confesse Pierre, le fils de Dieu. Dès lors, le fils de Dieu, ce n’est pas seulement Jésus de Nazareth, mais tout un chacun, en dépit des apparences.

Mais si ce fils est, comme nous le disons dans le Credo, « Dieu né de Dieu », voilà qui manifeste la présence divine d’une manière bien étrange. Être chrétien, c’est-à-dire disciple du Messie commence sans doute par le fait de regarder le monde à partir de cette surprenante présence dont il est dit, dans la parabole, qu’elle nous échappe radicalement. Le Dieu « Grand Horloger », le Dieu des systèmes religieux, y compris dans ce que devient souvent le christianisme, est impraticable, infréquentable. Il bute sur l’aporie d’une toute-puissance confrontée à la permanence du mal et de la mort. En revanche, si l’homme est ainsi « en charge » de Dieu, habité par Dieu, responsable de Dieu, un Dieu qui se livre à lui et en lui, sans qu’il (l’homme) puisse en prendre toute la mesure, ni la possession, alors quelque chose se dessine d’un mystère qu’il faut accueillir : un Dieu qui est là « malgré tout », comme nous faisons parfois l’expérience d’aimer « malgré tout », parce qu’une flamme brûle en nous qui ne se laisse éteindre par aucune des douches de nos déceptions et de nos jugements humains (même quand ils sont fondés).

Nous devons renoncer, je crois, à tout discours qui se boucle sur lui-même, en parlant de Dieu comme d’une évidence première sur laquelle nous serions solidement établis. Mais la foi est un constant déplacement, une permanente remise en mouvement. « Le Fils de l’homme, disait Jésus, n’a pas où reposer la tête ». Nous sommes sans cesse tentés de nous soustraire à cet inconfort en produisant du discours religieux « hors sol » qui n’est jamais qu’une pseudo-connaissance qui n’a pas de prise sur le réel. Mais ce faisant nous perdons la substance même de notre témoignage : ce n’est que dans l’inconfort du caractère insaisissable de Dieu, dans cette permanente désinstallation que la vie se donne, que Dieu se laisse découvrir et se révèle.

Cette désinstallation, notre monde, notre société y est en plein. Les certitudes s’effacent les unes après les autres et nous sommes remis devant ce choix fondamental, exprimé dans le livre du Deutéronome, au chapitre XXX : « Je mets devant toi la vie et la mort, tu choisiras la vie pour toi et tes générations. » Dans ce monde difficile, comment servons-nous la vie ? Comment lui permettons-nous de grandir, de se prolonger ?

Au commencement

C’est la vie, réelle, concrète, et elle seule, qui est le lieu de l’expérience de Dieu, elle seule qui est présence de Dieu. Ce n’est qu’à partir d’elle que nous pouvons appréhender Dieu. Or nous prétendons faire l’inverse, avec nos discours en boucle qui posent Dieu comme une évidence avant la vie, avant et hors de la présence de l’homme. Tant que l’Église et les chrétiens se comporteront ainsi, leur témoignage sera irrecevable – tout simplement parce que ce n’est pas un témoignage, mais une pose. On voit bien ce que cela produit aujourd’hui…

Il est intéressant de constater que le premier verset de la Thora, le premier verset du livre de la Genèse commence ainsi : « Berechit bara elohim… », non pas « Au commencement Dieu créa… », mais, littéralement, « Au commencement créa Dieu… » L’acte qui va faire jaillir la vie précède l’être de Dieu et le révèle. Il nous faut donc revenir à la vie et laisser à Dieu le soin de se manifester lui-même. C’est bien ce que dit Jésus dans l’allégorie du jugement : la seule question qui compte, ce n’est pas de savoir si nous avons reconnu Dieu ou pas, mais si nous avons servi la vie, en commençant par là où elle était en souffrance. Ce n’est pas la religion qui importe, mais l’homme et la vie. Dieu s’occupe de lui-même. Si nous entrons dans ce mouvement, alors, peut-être, en chemin nous écrierons-nous un jour comme Jacob : « Dieu était là et je ne le savais pas ». Comme une action de grâce…

Voilà cher Thomas ma conviction finale : nous ne savons jamais où est Dieu avant de nous être engagé dans le mouvement de la vie, avant de prendre, nous-même notre part de l’acte créateur en servant la vie en nous-même et en nos frères. Si nous voulons être chrétiens, consentons à ce risque qui consiste à suivre celui qui n’a pas où reposer la tête.

Je te souhaite bonne route avec lui.

Desiderius Erasme



[1] Le texte ne présente pas le prisonnier comme la victime d’une erreur judiciaire, il peut même s’agir d’un vrai criminel !

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Dekoij'memèle 04/12/2011 20:08

Merci !
Je suis arrivée en cours de route...
L'interruption (passagère) m'a d'abord contrariée... et puis j'ai pensé que puisqu'il n'y aura pas de nouveaux posts pendant un certain temps, je vais donc pouvoir relire tous ceux qui m'ont
échappé.
A bientôt

Desiderius Erasme 07/12/2011 20:44



Bienvenue et bonne lecture. Je reviendrais prochainement.


DE



Alice Damay-Gouin 04/12/2011 12:27

Cher Desiderius Erasme, merci mais excusez mon amertume. Il y a en moi une blessure ouverte qui ressort malgré moi et si je réagis auprès de nombreuses personnes, même dans la hiérarchie, on ne
répond pas aux questions que je soulève sur la foi, les sacrements, les difficultés croissantes pour les immigrés qui ont des papiers mais à qui il manque celui que l'Etet français refuse de
donner. ... J'ai encore à l'oreille, ce "je vais prier pour vous" qui ne me passe pas...
Donc merci et excusez-moi;
Alice

Alice Damay-Gouin 28/11/2011 10:10

Merci pour toutes ces lettres qui m'ont aidée à avancer sur le chemin avec les autres. Mais vous prenez la décision de la rupture... Comment devons-nous réagir à une décision où nous n'entrons pas
en compte? Si votre ami Thomas n'a pas été très bavard en vous répondant si peu, nous, comme peut-être la Cananéenne, goûtions les miettes qui tombaient...Nos commentaires ne vous ont-ils rien
apporté? La relation verticale entre la hiérarchie et les fidèles est encore bien ancrée...
Ces derniers temps, j'ai encore lu l'évangile sans doute de travers!!! J'ai fait ouvrir les portes d'un centre le dimanche après-midi pour tous ceux et toutes celles qui s'ennuient le dimanche
après-midi afin de se retrouver autour d'un jeu de cartes et en prévision du dimanche de Noël. Mais avec peu de succès!!!Comment faire alors pour remplir la salle du festin? Aurait-il fallu que
j'invite les gens "bien" pour ensuite pouvoir les remplacer...

Desiderius Erasme 03/12/2011 16:21


Chère Alice, si cette correspondance s'interrompt, ce n'est pas en raison du peu de réponse de mon ami Thomas. C'est plutôt qu'Erasme a besoin de repos, de ressourcement. Je m'étais donné cette
exigeance d'un an d'échange avec Thomas. C'était assez lourd... Et j'ai craint de tourner en rond. Je reviendrais bientôt, ne vous inquiétez pas, mais il faut que j'imagine une nouvelle manière...
Et sans doute écrire plus brièvement. On m'a fait remarquer, à juste titre, que j'étais trop long. Enfin, je n'ai jamais pensé qu'il y avait une relation verticale entre moi et mes lecteurs. Je ne
suis qu'un simple laïc qui a pris le risque de prendre la parole. Ni un prof, ni un prêtre. Et je tiens les lecteurs de ce blog dans une grande estime, croyez-le bien. Amicalement D.E.


Isabelle 27/11/2011 22:31

Alors... un grand Merci pour toutes ces riches réflexions autour de l'existence chrétienne aujourd'hui; pour votre voix "à part" dans le "paysage des bloggeurs chrétiens" (moins dans l'humeur et la
réaction immédiate, plus dans la profondeur et l'ouverture vers l'avenir); et pour cette 52e méditation autour de la note essentielle : servir la vie.

Desiderius Erasme 03/12/2011 16:24


Merci Isabelle pour ces mots encourageant. Je reviendrais prochainement, après avoir un peu "soufflé", pour essayer d'être encore cette voix "à part", car mon désir le plus cher, c'est de partager
l'espérance que j'ai reçue. Amitiés DE


Patrick RÖDEL 23/11/2011 18:35

merci pour ces lettres dont la lecture m'a accompagné depuis plusieurs mois. J'ai aimé le pari qu'elles font de la vie et de la vie au milieu des hommes,afin d'y rencontrer Dieu, sans jamais que
s'y dessine une quelconque supériorité de celui qui possèderait Dieu et nous dirait quel il est et quel est son projet pour les hommes. J'ai aimé leur sévérité douloureuse à l'égard de l'Eglise,
qui ne nous dédouane pas de notre responsabilité dans ce qu'elle est.
J'espère que, sous une forme ou une autre, vous continuerez à partager avec tous ceux qui vous lisent vos questions et vos espérances.

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