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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 09:04

Où sont les outres nouvelles pour le vin nouveau ?

Cher Thomas,

Nous approchons de la fin de l’année liturgique et nous célébrerons dimanche prochain le Christ Roi. Il y a donc presque un an que nous avons commencé cette correspondance dont tu as vu qu’elle était tout entière sous-tendue par cette question : comment pouvons-nous rendre compte de notre foi dans des termes compréhensibles par nos contemporains ? Comment pouvons-nous témoigner de ce qui nous habite et fait vivre ? Comment permettre à ceux parmi lesquels nous vivons d’en reconnaître dans leur propre vie l’expérience ?

Ma conviction, tu l’as compris, c’est que cette expérience n’est pas extérieure à la vie de chacun d’entre eux, de chacun d’entre nous. La vie est, je le crois, par essence, une expérience spirituelle. La question est donc d’apprendre à en rendre compte sans l’escamoter, sans tomber dans la logomachie, sans croire que l’on peut encore user d’images toutes faites, héritée d’une époque où le langage symbolique était partagé, compris, vivant… Jésus, dans l’Évangile, dit qu’on ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres. Quelles sont les outres nouvelles ? C’est ce que je cherche.

À plusieurs reprises, dans mes lettres, j’ai fait référence aux artistes contemporains, qu’il s’agisse de plasticiens, de cinéastes, d’hommes de littérature. Je suis frappé par le fait que les plus puissants d’entre eux prennent à bras-le-corps les questions de l’humanité – soit dans l’intime, soit dans les dimensions politiques. Leurs œuvres ont, d’une manière ou d’une autre, l’épaisseur de la chair. C’est, me semble-t-il, ce que le christianisme devrait retrouver, alors qu’il semble tenté de s’en détourner pour revenir vers la « religion », le rite, confondant le sacrement avec le sacré. Or si le sacrement, c’est l’inscription dans la chair de l’œuvre et du don de Dieu, le sacré est à l’opposé, dans l’ordre du mythe, de la pure représentation.

Notre foi est aux antipodes du mythe. C’est comme le dit saint Paul, « le langage de la croix… un messie crucifié, scandale pour les Juifs, folies pour les païens » (1 Corinthiens 1, 18-23). Notre foi se tient en un homme qui a atteint la plénitude de la vie en passant par l’anéantissement. Un homme qui n’a rien retenu pour lui, contrairement à ce que chacun d’entre nous est enclin à faire, au moins pour une petite chose à laquelle nous sommes attachés – un bien particulier, une affection, un désir d’être consolé, etc. – et qui, de ce fait, s’est offert à la plénitude de la vie, s’est exposé à l’immensité de son mystère. « C’est pourquoi Dieu l’a exalté », dit Paul… C’est pourquoi nous pouvons reconnaître en lui non seulement l’empreinte, mais toute la personne de Dieu, puisque cet homme, Jésus, a permis à Dieu de se déployer totalement en sa personne. Il ne l’a pas « inventé », mais il l’a reçu comme un don auquel il s’est lui-même donné. « Je ne fais rien de moi-même » dit Jésus.

Cela ne limite pas Dieu, cela n’efface pas son mystère incommensurable, mais cela révèle l’incommensurable mystère de l’homme « capable de Dieu », comme dit Pascal. C’est en ce sens que Jésus peut dire qu’il est « le chemin, la vérité et la vie » et qu’il nous montre le Père.

Le paradoxe de notre Église aujourd’hui, et je dois dire que c’est un paradoxe à la limite de la désespérance, c’est qu’en se tenant sur la défensive face à tout ce qui semble « agresser » les croyants, ou porter atteinte à l’image qu’ils se font de Dieu ou du Christ, elle semble davantage préoccupée de sauver le sacré, que d’annoncer aux hommes ce Messie « scandale pour les Juifs, folie pour les païens ». Ce Messie-là, je crains qu’en réalité nombre de chrétiens ne le supportent pas, qu’ils n’en veulent pas, car il est trop inquiétant, pas assez rassurant.

Lâcheté

C’est bien ce qui est apparu avec le « scandale » causé par la pièce de Castelluci, dont je t’ai déjà parlé et que j’ai finalement pu voir. C’est bien de ce Messie-là dont il était question sur la scène. Or il semblait qu’il devait être interdit de le montrer ! Alors que nos évêques auraient dû dire clairement que cette pièce invitait à méditer sur le mystère de la déréliction de l’homme et du Christ, et reconnaître qu’elle leur offrait une extraordinaire occasion d’en rendre compte au-delà du cercle de leurs ouailles habituelles – ce qu’ils font rarement, préférant rester sur le versant de la morale, qu’elle soit politique, sociale ou privée –, ils se sont contentés de se tenir à distance de l’expression violente de ceux qui voulaient interdire la pièce, tout en disant que les artistes devaient prendre garde à n’offenser personne. Un coup à droite, un coup à gauche… Une lâcheté qui révèle que l’Institution ecclésiale peine à assumer le message dont elle est en charge. C’est pour cela que je parle de désespérance. Mais comme le dit Jésus : « Si eux [les disciples, l’Église donc] se taisent, les pierres crieront ».

Le temps est sans doute venu, Thomas, des pierres qui crient…

Amicalement

Desiderius Erasme.

 

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