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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 11:45

Ce que nous apprend l’« histoire sainte » contemporaine

Cher Thomas,

Comme je te l’ai déjà dit, j’aime bien cette scène biblique qui nous montre Jacob se réveillant de son songe et s’écriant : « Dieu était là et je ne le savais pas ». Cette histoire que nous lisons comme évoquant un passé très lointain me paraît parfois bien actuelle. De multiples manières, qui toujours nous prennent à contre-pied. C’est un peu ce qui arrive à nos sociétés laïques qui pensaient avoir repoussé la question religieuse dans la sphère privée, et la voient revenir au galop. Je précise d’emblée, cher Thomas, que j’aime la laïcité lorsqu’elle est conçue comme un pacte qui assure le respect des convictions de chacun, croyants ou non, et qu’elle en permet le dialogue. J’irais même jusqu’à dire qu’elle peut-être dans ces conditions le lieu d’une expérience spirituelle, puisqu’elle pose des conditions pour l’écoute de l’autre.

Mais l’idée de renvoyer la question religieuse dans la sphère privée est une illusion qui me semble reposer, paradoxalement, sur une idée naïve de Dieu. Dieu serait un personnage hypothétique surplombant l’univers avec lequel le croyant entretiendrait une relation à travers un système de rites qui lui permettrait de s’en acquérir les faveurs. Nous ne sommes pas loin de l’idolâtrie que dénonce la Bible. Si tel était le cas, on pourrait envisager de dire que chacun se débrouille en privé avec le Dieu auquel il croit, s’il croit en un Dieu.

Mais en réalité, Dieu, tel que la Bible nous le fait connaître, ne « fonctionne » pas ainsi.

Naguère on enseignait, au « caté », l’histoire sainte, en proposant une lecture très littérale et assez fondamentaliste du récit biblique, en faisant comme si les choses s’étaient passées ainsi. Cela permettait néanmoins de faire percevoir que la découverte de Dieu était liée à l’expérience de la liberté : c’était l’histoire de la sortie d’Égypte. Avec le don de la Thora au Sinaï, l’expérience de Dieu apparaissait comme la découverte progressive d’un chemin pour vivre cette liberté, à la fois si désirée et si inquiétante.

Ce que l’archéologie biblique nous a appris depuis, renforce cette idée fondamentale, tout en expliquant que les choses ne se sont pas passées à la lettre comme le récit le raconte. Le propos de ce récit est moins historique que théologique. Mais ce que l’on sait par les archéologues, c’est bien qu’un peuple s’est constitué, à la marge des pouvoirs et des systèmes religieux environnants – notamment la domination égyptienne dans toute la région et quelques cités États – en se dotant d’autres règles pour vivre ensemble que celles qui prévalaient autour de lui et dont l’inhumanité était avérée. C’est dans cette quête d’une éthique sociale, politique et religieuse qui repose sur la découverte d’une altérité que s’opère la révélation de celui qui est l’altérité par excellence. Qu’il soit irreprésentable, que son nom soit imprononçable, signifie la radicalité de cette altérité. En même temps, ce peuple découvre que cette altérité ne lui est pas extérieure, mais qu’elle est présente en lui-même et se manifeste dans l’échange sur les conditions de la liberté. Dieu n’est pas étranger au peuple, il habite dans le peuple. C’est cela dont l’arche d’alliance est le signe, puis le temple. Jésus manifestera de manière centrale que « Dieu » est présent non seulement dans le peuple, mais en chacun, dans la relation que chacun entretien avec les autres. Le tout autre est dans « je », tout en restant autre.

Par conséquent, l’expérience ou la question de Dieu – ou de la transcendance – telle que l’histoire biblique nous permet de l’appréhender est loin d’être une expérience privée. C’est au contraire dans le vivre ensemble qu’elle surgit. Dans ces conditions, faut-il s’étonner de voir en Tunisie, au moment où un peuple recouvre la liberté, le succès électoral d’un parti religieux ? Cela traduit, me semble-t-il, l’intensité de la question de la liberté. Entends-moi bien, cher Thomas, je ne dis pas que ce parti détient les bonnes réponses. Je dis simplement que le vote en sa faveur cristallise un questionnement fondamental. Ne pas l’entendre, c’est prendre le risque de ne pas pouvoir offrir d’alternative à ce type d’expression politico-religieuse, au moment où il en faudrait, justement.

 

Circulation

Je reviens à Jacob. Le songe qu’il fait, et cette exclamation – « Dieu était là, et je ne le savais pas » – interviennent précisément au moment où Jacob quitte ses parents, c’est-à-dire au moment où il doit commencer à assumer sa liberté d’adulte. L’échelle qu’il voit en songe établit une communication entre le « ciel » et la terre. Elle signifie une circulation et un lien entre l’homme et l’autre. La distance entre soi et l’autre est franchissable, mais plus encore, la vie se manifeste dans cette circulation qui va dans les deux sens… Jacob va comprendre peu à peu que c’est dans la rencontre de l’autre – y compris le plus inquiétant – qu’il trouve son identité et sa liberté. Cette expérience culminera dans le combat avec l’ange qui coïncide avec ses retrouvailles avec son frère-ennemi, Esaü.

Les religions sont porteuses de l’héritage de cette expérience multimillénaire de l’homme qui découvre sa liberté et l’altérité. Cet héritage est précieux, mais il s’autodétruit dès que l’on en fait un système qui annihile la liberté ou prétend dispenser d’en faire l’expérience. Dans l’un et l’autre cas, Dieu n’est plus celui qui se révèle tout en restant insaisissable, mais il est ramené à une idole.

Comme tu le vois, cher Thomas, le paradoxe, c’est qu’une laïcité bien comprise est sans doute une chance pour la foi. Elle peut être un bon moyen d’éviter la clôture de l’expérience de l’autre par un fonctionnement idolâtrique…

J’ai bien conscience, mon ami, de n’esquisser ici que quelques pistes qui sont à creuser. Il ne s’agit pas en fait de fournir des réponses closes, mais d’expérimenter cette circulation dont il est question dans le songe de Jacob. Alors peut-être davantage de nos contemporains pourront-ils entendre la fécondité de la parole de celui qui dit « Je suis le chemin, la vérité et la vie », parce qu’ils découvriront une expérience vive à l’œuvre.

À bientôt cher Thomas.

Desiderius Erasme

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René de Sévérac 07/11/2011


"j’aime la laïcité lorsqu’elle est conçue comme un pacte qui assure le respect des convictions de chacun, croyants ou non, et qu’elle en permet le dialogue."
Oui, sauf qu'elle résulte d'un rapport de forces :
il s'agit en fait d'une tolérance concédée par la nouvelle (athéisme) à l'ancienne (christianisme) en attendant la mort de cette dernière. L'affrontement direct (1793) fut jugé trop dangereux alors
que l'attente du pourrissement à presque marché (grâce à la prise en main de l'école !).

Le problème actuel de la laïcité, c'est que les tenant de la religion officielle ne voient pas qu'une religion nouvelle arrive (et celle-là est forte et taillée pour la conquête) qui va imposer à
son tour son école (inutile de détailler) en vue de renverser la religion officielle.


isabelle Berthelier 07/11/2011


Cela fait plaisir de lire quelque chose d’intelligent sur la laïcité loin des oppositions, des polémiques, des crispations et enfermements.Le rapport entre Dieu et la liberté ou plutôt la
découverte de Dieu à travers la liberté, est particulièrement intéressant.


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