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26 décembre 2010 7 26 /12 /décembre /2010 22:02

« Dans la chair ! »

 

Mon cher Thomas,

Je t’ai promis dans ma lettre précédente de réfléchir avec toi sur la résurrection, cela peut sembler étrange, alors que nous sommes aujourd’hui au lendemain de Noël. Cela ne l’est pas tant que cela.

Mais permets-moi, d’abord, une parenthèse, pour te rapporter un propos de mon curé, dans sa fort heureuse homélie du matin de Noël. Il nous rappelait quelle est la première parole que la Bible nous rapporte en nous disant qu’elle est prononcée par l’homme. Je t’avoue très humblement que je ne m’étais jamais posé la question, or la réponse est éblouissante.

Reconnaissance

Cette parole se trouve au chapitre II du livre de la Genèse, au verset 23. C’est une parole de reconnaissance. Une parole qui reconnaît l’autre comme étant de la même nature que soi.

Je te rappelle la situation. Le Seigneur Elohim, nous dit l’auteur du récit, a « posé » l’Adam dans le jardin d’Eden, et il a vu qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul. Note, cher Thomas, que c’est la première fois que le Créateur dit : « Il n’est pas bon… » Sur cette simple remarque il y aurait énormément à penser.

Dieu modèle alors « toute bête du champ et tout oiseau des ciels » et les amène à l’Adam pour voir comment il les nommerait. L’Adam les nomme chacun par leur nom, mais ne trouve pas d’« aide contre lui ». À ce moment, le « il n’est pas bon » demeure. C’est avec la création de « la dame » (si tu me permets ce jeu de mot) que le problème posé est résolu. Résonne alors la première parole que la Bible nous fait entendre comme sortant de la bouche de l’homme. « Celle-ci, cette fois, c’est l’os de mes os, la chair de ma chair, à celle-ci il sera crié femme – Isha – car c’est de l’homme – Ish – qu’elle a été prise. » L’Adam crie et c’est évidemment un cri de joie.

L’homme naît à la parole dans la joie et la reconnaissance de l’autre, non pas comme une simple part de soi, mais comme lui étant co-naturel !

Je t’avoue, cher Thomas, que j’ai accueilli cette petite « révélation » de mon curé comme une perle précieuse, qui est de nature à nous faire vivre longtemps et heureux sur le chemin de la rencontre de l’autre. Nous avons tant de mal à reconnaître l’autre comme co-naturel à nous-mêmes, tant de mal à nous réjouir de sa présence.

Isha n’est pas Ish, cela se voit dans son corps, comme une évidence incontournable. Pourtant, nous dit la Genèse, ils sont de la même chair, du même os, et plus encore, puisque c’est le Créateur qui « modèle » l’un et l’autre et les anime, du même souffle !

Cela vaut pour l’homme et la femme – et rien que là-dessus, nous avons du chemin à faire, en bien des domaines – mais cela vaut a fortiori pour toutes les différences « secondaires » : les différences de couleurs, de langues, de religions, d’idéologies, de fortune, et j’en passe. Puissions-nous, cher Thomas, faire nôtre ce premier élan de reconnaissance et de joie. L’autre est une bénédiction, c’est le « premier homme » qui le dit !

Voilà une longue parenthèse. Mais je ne suis pas si loin de mon sujet, puisque Noël c’est la naissance d’un petit d’homme, d’un « fils de l’homme » qui vient, comme je l’ai déjà dit, pour manifester qu’il est possible de vivre de la Parole créatrice, jusqu’au point le plus extrême de la vie – la mort !

Présence charnelle

Noël nous dit tout d’abord que Jésus est vraiment un homme, né d’une femme. Sorti d’un ventre, avec tout ce que cela veut dire charnellement. Le petit enfant Jésus ne vient pas au monde comme le ressuscité apparaît aux disciples, faisant irruption alors que les portes sont hermétiquement closes (Jean 20,19 et 20, 26). Le petit enfant Jésus n’est pas un « passe muraille » ! Il n’échappe pas à la matrice maternelle par une « opération du Saint Esprit », il naît par les « voies naturelles », comme on dit. Il fait « dans la chair » ! Son corps n’est pas le corps de gloire du ressuscité, dont nous parle Paul au chapitre XV de l’épître aux Corinthiens. Il ne le deviendra que par la traversée de la mort...

En naissant ainsi, Jésus s’inscrit tout d’abord dans la lignée de ceux que l’homme peut reconnaître très prosaïquement comme de la même nature que lui – « os de mes os, chair de ma chair » – ! Cette reconnaissance est le premier pas de tout ce qui va suivre, ce sans quoi rien n’est ni possible ni vrai.

Comme je te le disais dans ma lettre précédente, Jésus nous a invités à vivre à notre tour de la même Parole, et à devenir, à notre tour, par conséquent « Fils de la Parole » et donc « Fils de Dieu ». Mais si nous le sommes, alors nous sommes aussi, me semble-t-il, d’une certaine façon, présence charnelle du Christ dans le monde aujourd’hui.

Présence certes imparfaite, mais cette imperfection n’amoindrit pas la Parole elle-même. C’est parce que Jésus se manifeste en naissant comme étant de la même nature que l’homme que l’homme peut à sa suite parcourir le chemin qui lui permet d’atteindre la plénitude de sa nature originelle, celle d’être né du souffle du Créateur. La blessure de l’homme c’est de ne pas parvenir à se tenir à la hauteur de cette nature originelle. Mais en naissant comme un fils d’homme Jésus va manifester que cette condition fragile n’est en rien une fatalité, puisque la Parole vient y inscrire sa fécondité.

Relevés

C’est ici que j’en viens à la résurrection. Car si nous nous rappelons de la naissance de cet enfant-là, si nous nous rappelons de cette naissance, ce n’est pas parce que l’évangéliste Luc dans un grand élan littéraire nous a dit qu’elle était bercée par des anges, ni parce que Matthieu met en scène la visite de trois mages venus d’Orient, comme dans un conte merveilleux, mais parce que cet enfant, devenu un homme, est mort sur une croix à Jérusalem, et que ses disciples, écrasés par cet échec se sont relevés de leur propre mort, en proclamant qu’ils avaient expérimenté, trois jours après sa mort, qu’il était plus vivant que jamais.

La résurrection de Jésus n’est pas la réanimation d’un cadavre. Si tel était le cas, les miracles de résurrection accomplis par le rabbi de Nazareth, selon ce qui est rapporté par les évangiles, auraient suffi. Cette « performance » pourtant ne fait pas la foi. En tout cas pas la foi chrétienne.

Le « relèvement » de Jésus est d’un tout autre ordre, puisque c’est un relèvement qui relève non pas seulement le mort du Calvaire, mais encore, et presque surtout, les hommes qui croyaient que la mort était in fine plus forte que la vie, plus forte que l’amour. Jésus à Pâques, devient vivant autrement, que comme l’ont connu les disciples jusqu’à sa mort. Il est vivant, comme Parole toujours vivante du Père (cf. Emmaüs »), avec les traces de la Passion, parce qu’elle est partie intégrante de sa vie, ce n’était pas simplement un mauvais rêve, un mauvais film. Elle n’est pas niable ! Cela serait si facile… si faussement facile.

À leur manière, les évangiles nous disent que la vie du ressuscité est une vie authentique, bien réelle, et pas simplement imaginaire ou virtuelle, mais ils nous font aussi comprendre que cette vie est au-delà de ce que nous pouvons en saisir[1]. Mais ce qui importe ce n’est pas justement ce que nous pourrions en saisir – « ne me touche pas, ne me retiens pas », entend Marie-Madeleine – mais la manière dont elle nous saisit, jusque dans notre propre chair, c'est-à-dire ce qu’elle produit réellement en ceux qui sont disposés à reconnaître[2] la vie comme n’étant pas enfermée dans la mort, dans l’impuissance, dans la désolation… Toutes choses que nous avons éminemment besoin de raviver aujourd’hui, au cœur de notre monde.

Voilà cher Thomas toute l’originalité de la présence chrétienne dans le monde : nous sommes là pour manifester que la Parole donne à l’homme le souffle qui permet à la vie de se relever de ce qui lui semble définitivement mort, qui lui permet de ne jamais être voué à l’échec, à l’impuissance… Nous sommes là pour être relevés de nos propres morts, devant les hommes afin qu’ils croient eux aussi que la vie est plus forte que la mort.

Que la joie de Noël te porte, cher Thomas, jusqu’au matin de Pâques !

 



[1] Ce qui devrait nous inviter à nous garder de trop en dire, puisque nous n’en savons presque rien, objectivement. Et quant à ce que nous en pressentons subjectivement, prenons garde à ne pas prendre nos pressentiments pour des certitudes spirituelles. En la matière la Tradition est d’une prudence de Sioux... ne jugeant l’arbre qu’à ses fruits – et sur le long terme – et pas à ses dires même les plus sincères !

[2] Dans le mouvement originel d’Adam, pourrait-on dire.

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Bernard SEGALEN 03/01/2011 11:11


Pour abonder dans le sens d'Yves Le Touzé, je vous invite à lire, si vous ne l'avez déjà fait, la lettre de Saint Athanase à Epictète parue sur le site de l'AELF ces jours derniers.
Merci à "Erasme" de ces réflexions/méditations que je lis fidèlement tous les jours et que je partage avec les miens.
Bernard Segalen


Desiderius Erasme 03/01/2011 23:54



Merci du conseil.


Desiderius



Jacqueline Viltard 31/12/2010 16:24


Merci de ces commentaires et de cette lecture attentive des textes.
Ce qui me fait poursuivre ainsi, rien que sur ce passage et risquer…
Le cri de l’homme se transforme en parole de joie et de louange à Dieu avec la reconnaissance de l’autre.
Comme une parole vraie, qui s’origine de la reconnaissance de la transcendance de ce Dieu, qui veut ce qui est bon pour l’homme et qui sait ce qu’il lui faut … qui lui permet de reconnaître celle
qui lui est semblable et pourtant différente, et l’ouvre à l’altérité.

Pour qu’il devienne non plus seulement l’homme mais l’humain, avec pour tâche de le devenir toujours plus.
Et le langage est ce qui va naître en lui et qui lui est donné, comme un outil de devenir.
Et tout devient parole, et il va devenir apte à recevoir la Parole ?


otschapovski danièle 31/12/2010 10:41


Cher Desiderius
Ici c'est une réflexion de mère au sujet de cette naissance Divine qui a notre époque n'a plus la valeur attendue
au sujet de la Reconnaissance,qui pour moi bizarrement a été" un "idéal" un chemin à suivre,mais je vis avec le monde extérieur et ma réflexion de "mère" va à l'encontre de votre réflexion à tous
deux d'ailleurs ,(je m'en excuse)
je parlerai d'abord de la
"Connaissance " car pour les hommes la femme est la compagne d'Adam, ce qui simplifie tout elle lui doit obéissance, ici intervient jésus qui dans sa mission introduit des femmes dans son ministère
Marthe mais évidemment on ne parle que de Marie madeleine la pécheresse la femme à qui il pardonne ""Que celui qui n'a jamais pêché lui jette la première pierre"(1)
Moi je parle du double de l'homme , de sa "Moitié"
L'homme et la femme se cherche dans la vie de tout les jours parce qu'elle est complémentaire on dit souvent "L'homme propose et la femme dispose "
je reviens à mon sujet
dieu crée le les choses célestes et les choses terrestres et dans ces choses"l'arbre de la connaissance "
La femme qui veut qui veut connaitre par par veulerie mais par "'imagination" et se dit "
""Nous serons pareilles à Dieu (hérésie évidemment) nous connaitrons le bien et le mal "
Et vogue la galère
dans une peinture biblique l'on voit d'ailleurs Eve chassée du paradis et Adam à toujours un pied à l'intérieur, il peut rattraper son paradis pas eve par qui la faute à été commise " donc tu
accoucheras dans la douleur "
dans la vie de Jésus d'abord sa naissance "Il nait d'une femme " sa considération pour les femmes ,son éducation son respect pour le peuple il ne fait pas la différence entre l'homme ou la femme
lorsqu'il parle de choses célestes, mais à cause du péché originel, et là toutes les religions monothéistes sont d'accord évidemment et( chez les Francs Maçons aussi par ailleurs))la femme est
impie elle doit payer ses fautes
Pour moi la femme est l'égal de l'homme elle est sa moitié , ils sont si ils sont en symbiose construire et apporter quelque chose "Adam cherche le pouvoir, la femme cherche la connaissance"
Et pour terminer je voudrais citer un passage dans la vie de Rabelais qui raconte , les femmes violées tuées dans d'atroces conditions
Toujours cette fureur contre le sexe,contre le ventre des femmes,contre la virginité,comme si le""lieu" de la conception et de la maternité devait être souillée,
par quel désir de vengeance obscure
par une sorte de détestation sans doute d'être né ,d'être sorti ruisselant de sang du vagin d'une femme
et actuellement , femmes violées femmes battues ,
ce qui fait pensé que le Diable est le maitre de l'Univers
et que faites vous du Bon Dieu ??
Que fait le Bon Dieu?? et c'est là que Jèsus et le Christ fait son entrée en scène Avec toutes mes excuses bien à vous danièle


Yves Le Touzé 30/12/2010 23:12


Cher Desiderius,
Je suis heureux du lien que tu fais, en ouverture de ta 5ème lettre, entre Noël et la Résurrection. Ceci pour deux raisons, l'une chronologique - le caractère tardif des récits de l'enfance par
rapport à l'affirmation centrale de la Résurrection -, l'autre théologique - la centralité absolue du mystère pascal dans la vie chrétienne.

Une parole toute récente de notre évêque, au cours de son homélie de la nuit de Noël à la cathédrale, me fait réfléchir: il est inutile, a-t-il proclamé devant la crèche, de chercher à rencontrer
l'enfant Jésus, car il appartient à un passé qui n'existe plus depuis 2000 ans, et qui n'intéresse plus la majorité de nos contemporains. Et pourtant le Christ a quelque chose à dire à notre monde
c'aujourd'hui.

Si je suis bien ta démarche, 1°) le rejet des dérives émotives et fictionnelles entraine la necessité de "revenir à l'homme de Nazareth, pour ne pas parler de Jésus comme d'une idole"; 2°) ce Jésus
de Nazareth ne nous est pas visible, nous ne pouvons l'atteindre que par la foi; celle-ci repose sur le témoignage des apôtres transmis jusqu'à nos jours; 3°) Jésus s'est fait serviteur de la
Parole qui vient du Père en se confiant à elle jusqu'à la mort, délivrant ainsi les hommes de l'aveuglement conséquence du péché; 4°) c'est en manifestant à notre tour "que nous pouvons fonder
notre vie sur la Parole", que nous devenons fils de Dieu à la suite de Jésus, et, "d'une certaine façon présence charnelle du Christ dans le monde d'aujourd'hui";
5°) car Jésus est un homme véritable et non une apparence d'homme, il partage pleinement la condition humaine jusque dans la mort; 6°) de ses apparitions de ressuscité aux apôtres naît la certitude
fondamentale de la foi : ce Jésus, homme comme nous, s'est relevé de la mort; il nous relève avec lui pour une vie nouvelle si nous nous laissons "saisir jusque dans notre propre chair" en
reconnaissant "la vie comme n'étant pas enfermée dans la mort, l'impuissance et la désolation".

Pardonne-moi ces longueurs, cher Desiderius, et surtout les probables infidélités à ta pensée. J'avais besoin de me faire une idée plus précise de la façon dont j'ai reçu celle-ci, n'hésite pas à
me démentir si je suis tombé à côté.

Quelques points d'interrogation: 1°) l'attachement à la Parole, que je partage, est-il pour un chrétien lié à un texte écrit (comme chez les juifs et les musulmans) ou à une Personne (le "Verbe" de
Dieu)? 2°) le mystère de l'Incarnation concerne-t-il seulement la personne individuelle de Jésus, ou la divinisation (encore invisible mais en cours) de chaque membre de l'humanité? 3°) le propos
de ton curé (pour lequel j'ai une vieille amitié et estime) me suggère des perspectives à développer, mais ce sera pour une autre fois car l'heure est déjà avancée vers le dernier jour de 2010.

Bien amicalement à toi.


Desiderius Erasme 31/12/2010 08:08



Cher Yves,


tu résumes fort bien ma réflexion. Merci pour tes questions. Je consacrerais ma prochaine lettre à celle sur la Parole.


Amicalement


Desiderius



Jacqueline Viltard 27/12/2010 11:53


Merci, Cher Desiderius,

Merci pour ce partage de votre joie, et puis, votre curé est vraiment intéressant et attachant et vous aussi, à sa suite…
J’aimerais vous envoyer un manuscrit, qui parle aussi du souffle, mais une fausse manœuvre m’a fait égarer votre adresse mail.
Ici, dans le midi, on se souhaite un « bon bout d’an », alors, je vous souhaite un très bon bout d’an.

Jacqueline


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