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9 janvier 2010 6 09 /01 /janvier /2010 07:06

Si l’on veut éviter de se faire prendre au jeu des apparences, en lisant l’évangile, il faut faire preuve de curiosité. La liturgie nous propose chaque jour des péricopes que nous avons tendance à lire indépendamment du reste du texte. Avec un risque de méprise. Ce matin, par exemple, nous lisons un passage de l’évangile de Jean qui évoque les rapports entre Jean-Baptiste et Jésus. Le texte commence ainsi : « Jésus se rendit en Judée, accompagnés de ses disciples ; il y séjourna avec eux, et il baptisait ». Et tout de suite, on imagine Jésus à l’œuvre, à la manière de Jean-Baptiste. Mais si l’on va quelques paragraphes plus loin, au début du chapitre 4, on lit : « à vrai dire, Jésus lui-même ne baptisait pas, mais ses disciples ». Du coup, il est bon de se demander : mais qui sont ses disciples ? Il faut alors remonter plus en amont dans l’évangile de Jean, pour voir que les premiers disciples de Jésus sont des compagnons du Baptiste. On en conclut qu’ils ont emmené avec eux leur pratique. Ils ont suivi le rabbi de Galilée, mais continué à agir comme le Baptiste le leur avait enseigné. Le début du chapitre 4 précise même que ce faisant, ils avaient plus de succès que le Baptiste lui-même. C’est du moins ce qui se disait dans les rangs pharisiens, selon l’évangéliste. C’est même la rumeur de ce succès qui va conduire Jésus à décider de quitter la Judée pour revenir en Galilée.

Cette pratique de l’ « hypertexte » biblique ou évangélique – du texte qui éclaire et précise le texte, des liens qu’il faut faire d’un texte à l’autre – éclaire singulièrement la finale de la péricope de ce jour : « Il faut qu’il grandisse et que je diminue. » Cette phrase, nous la connaissons si bien, nous l’avons si souvent entendue, elle est inscrite si profondément dans notre mémoire inconsciente que nous ne nous demandons plus ce qu’elle signifie. On se dit simplement qu’il faut que le Baptiste cède la place. En réalité, en lisant la suite du texte, on découvre que c’est exactement l’inverse qui se passe : c’est Jésus qui s’en va, puisqu’il quitte la Judée. Il décampe, pour repartir vers le nord, de l’autre côté de la Samarie. Il va emmener ses disciples loin du Jourdain, loin du lieu où ils ont appris à pratiquer le baptême de purification.

Quand on en est arrivé à cette conclusion, on remarque dans la péricope une petite phrase qui n’avait l’air de rien, qui semblait juste un détail narratif auquel il était difficile d’attribuer un sens : « Les disciples de Jean s’étaient mis à discuter avec un Juif des bains de purification ». Dans l’évangile de Jean, la désignation « un Juif » sous entend qu’il s’agit d’une autorité religieuse – un scribe, un pharisien, un prêtre, un docteur de la Loi... Il y a donc un débat théologique, ou du moins religieux. Le fait que les disciples de Jean Baptiste se tournent vers leur maître pour lui dire : « Celui qui était avec toi de l’autre côté du Jourdain, celui à qui tu as rendu témoignage, le voilà qui baptise et tous vont à lui », signifie que ce Juif leur a parlé de Jésus et de son petit groupe, ce que confirme le début du chapitre 4. Il en a parlé en des termes tels qu’il semblerait qu’il y ait concurrence, et peut-être même concurrence déloyale : «  tous vont à lui ! »

Le Baptiste refuse cette interprétation, et il anticipe sur ce que va faire Jésus. En disant : « il faut qu’il grandisse et moi que je diminue », le fils de Zacharie et Elisabeth ne raisonne pas seulement (et probablement même pas du tout, contrairement à ce que nous imaginons en lui attribuant nos propres réflexes) en terme de réputation, en terme de succès personnel. Il pense peut-être à ses propres disciples qui ont rejoint Jésus, à ce qui est nécessaire pour eux. C’est en eux qu’il doit diminuer, pour qu’ils puissent passer de son enseignement à celui de Jésus, pour qu’ils puissent aller plus loin que là où lui, le Baptiste les a amenés. Jean indique non pas seulement une préséance, mais un passage, un chemin, une progression.

Du coup, la comparaison de l’époux et de l’ami, à laquelle recourt le Baptiste prend une couleur plus forte. L’époux, c’est celui qui fait passer l’épouse de l’état de jeune fille à celui de femme. L’époux, c’est celui qui connait charnellement l’épouse, qui l’ensemence ; celui qui lui permet de devenir mère, c'est-à-dire de donner la vie. L’ami a  sans doute accompagné la jeune fille jusqu’à l’époux, il a pu être l’occasion de leur rencontre – ce qui est le cas, selon l’évangile de Jean, des premiers disciples de Jésus. Mais c’est là que s’arrête son rôle.  

Pour que les disciples de Jean passent d’une pratique qui est celle d’un appel symbolique à la conversion, ce que signifie le bain de purification, à une fécondité qui est celle de porter les fruits de la Parole qu’ils auront reçue de Jésus, il faut qu’ils dépassent l’enseignement de Jean Baptiste. Ce n’est évidemment pas simple, car ce fut sans doute pour eux une véritable et authentique découverte, à laquelle ils sont naturellement attachés. D’où le fait qu’ils continuent à baptiser. Jésus ne les en a pas dissuadés. Non seulement il n’avait pas de raison de s’opposer à l’appel à la conversion, mais aussi sans doute a-t-il considéré qu’il fallait que lui-même passe du temps avec eux pour que se crée entre eux et lui une familiarité qui permettrait d’aller plus loin. Pour reprendre la métaphore du Baptiste, entre Jésus et ses disciples, c’était encore le temps des fiançailles ;

Voilà qui nous indique ce qui arrive à toute personne qui commence un chemin de foi. Ce qui nous a parlé, ce qui nous a ébloui même, ce qui nous a paru si neuf, si important, ce qui a été bon pour nous et pour d’autres, n’est jamais qu’une étape que nous serons invités à dépasser, pour découvrir autre chose, pour nous ouvrir à celui dont nous avons entrevu le visage et accueillir sa parole. Et ce n’est pas le critère du succès, de la réputation ou de la belle image qui peuvent être attachés à ce que nous avons découvert dans un premier temps qui change quoi que ce soit à cette exigence. A un moment donné, passé le temps des fiançailles, nous seront invités à quitter les rives du Jourdain pour remonter vers la Galilée, vers un territoire qui n’est pas le nôtre, pour être épousés par le Christ, amenés par lui à notre propre fécondité, qui n’est sans doute pas celle que nous imaginons de prime abord.

D.E.

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Published by Desiderius Erasme
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