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30 janvier 2010 6 30 /01 /janvier /2010 08:13

Où le prophète Nathan pratique le storytelling !

(2 S 11, 1-4a ; 5-10a.13-17 et 2 S 12,1-7a.10-17 )

Hier et aujourd’hui la lecture de l’Ancien Testament que nous propose la liturgie nous montre le roi David sous un jour peu glorieux, à travers l’histoire de sa relation avec Bethsabée. Il est remarquable que la Bible n’ait pas retenu du prestigieux David que la face glorieuse et sympathique. Le deuxième livre de Samuel consacre à ce triste épisode pas moins de deux chapitres, et l’on peut y ajouter toute l’histoire de la révolte d’Absalom et ses suites, qui doit aussi être lue comme une des conséquences de la faute de David.

L’histoire de Bethsabée et David est si connue que comme toujours dans ce cas là, on ne prête plus attention aux détails. Le premier d’entre eux, c’est que pour une fois, David n’a pas accompagné son armée. Celle-ci piétine devant la ville ammonite de Raba. Le roi semble s’ennuyer dans son palais et il cherche un divertissement. Il a fait la sieste, et vient se promener nonchalamment sur la terrasse de son palais, d’où il aperçoit, en contrebas, une belle jeune femme au bain. Le contraste est absolu, entre l’oisiveté et la légèreté de David, et la peine de ses hommes. Voilà qui rappelle fortement l’avertissement du prophète Samuel aux Israélites : les rois enverront vos fils au combat et prendront vos filles ! La fin de l’histoire (un peu au-delà du texte que la liturgie nous propose de lire) montre que lorsque David viendra enfin rejoindre son armée, c'est-à-dire là où son devoir aurait dû le conduire, il ne tardera pas à emporter la victoire. Ce qui nous donne une indication sur la manière de se préserver de la tentation : David aurait sans doute bien fait de se demander où sa conscience l’appelait. S’il avait pris tout de suite sa part du combat, il n’aurait pas eu l’occasion de jouer les voyeurs – comme les vieillards lubriques qui voulurent séduire la belle Suzanne, dans le livre de Daniel – puis de commettre l’adultère.

Ce « détail » est renforcé par le comportement d’Urie, l’époux de Bethsabée. Lorsque David apprend que la belle est enceinte de ses œuvres, il réalise que sa faute ne pas pouvoir être cachée. Il imagine alors de faire revenir Urie du combat, pour qu’il couche avec sa femme, si bien qu’il pourra croire ensuite que l’enfant à naître est de lui. Urie vient dont à Jérusalem, David le choie, mais Urie n’entend pas lui se désolidariser de ceux qui risquent leur vie au combat. L’heure n’est pas à chercher son plaisir, puisque d’autres versent leur sang. Urie refuse d’approcher Bethsabée, il dit même à David qu’il considère que ce serait une faute qui ne veut pas commettre « Par ta vie, par ta propre vie, je ne le ferais pas », répond-il au roi. Réponse vertigineuse, car en liant ainsi sa fidélité au peuple qui combat et la propre vie du roi, Urie prononce en réalité son arrêt de mort. C’est en fait sa propre vie qu’il donne au roi, pour éviter que sa « faute » ne porte atteinte au destin d’Israël.

David, pour éviter qu’Urie ne finisse par dénoncer l’adultère de Bethsabée – péché passible de lapidation – rendu manifeste par sa grossesse, considère qu’il n’a plus d’autre issue que de l’envoyer périr au combat. On notera au passage la servilité coupable de Joab, le général en chef de David, exécuteur des basses œuvres, sans le consentement duquel le crime n’aurait pas été commis. La vie d’un homme ne compte guère à ses yeux. Ici, le cynisme fait suite à la lubricité !

Le prophète Nathan vient reprocher à David sa faute. Comment en a-t-il eu connaissance ? Sans doute a-t-il tout simplement noté que le laps de temps avait été un peu court, entre le moment où David avait officiellement accueillie Bethsabée chez lui, après la fin du deuil (plusieurs semaines sans doute) et la naissance de l’enfant. Mais ce n’est pas de cela qu’il entretient David. Il lui raconte une fable, il pratique ce que nous nommons aujourd’hui le « storytelling ». Son but est d’amener le roi à porter un jugement sur sa propre conduite, d’éveiller sa conscience. L’histoire qu’il lui raconte est celle d’un riche incapable de prendre sur son propre bien pour offrir un repas à un hôte de passage, qui prend au pauvre voisin, son modeste bien, une petite agnelle qu’il chérissait comme ses propres enfants. On retrouve dans cette histoire, le point de départ de la faute de David : le choix de la facilité, le refus de prendre sur soi, la puissance qui semble conférer le droit absolu à la jouissance… Comme le riche de la fable de Nathan, David ne manquait de rien, pas même d’épouses – il en avait plusieurs ! – ni de concubines.

David s’insurge évidemment contre le mauvais riche du récit de Nathan, et le prophète n’a alors aucun mal à lui montrer que son propre comportement a été odieux. Il lui annonce les fruits amers de son attitude et la révolte d’Absalom apparaît à la lecture de cette « malédiction » comme la conséquence lointaine de la faute de son père…

Une victime sans nom

Mais David se repend et Dieu l’épargne personnellement, tout comme Bethsabée. Ce qui est troublant, c’est qu’apparaît alors une nouvelle victime, parfaitement innocente, l’enfant né de l’adultère ! Tel semble être finalement le châtiment de David : la mort d’un enfant qui n’est responsable en rien de ce qui s’est passé, puisqu’il n’était même pas né !

En note, la TOB suggère que l’auteur biblique aurait ainsi voulu légitimer le règne de Salomon, le second fils de Bethsabée, la faute de David étant ainsi expiée par cet enfant qui n’a même pas de nom ! Avouons que ce genre d’explication « politique » est peu satisfaisant, puisqu’il justifie l’injustice flagrante faite à cet enfant, et prête à Dieu un comportement qui ressemble tristement à celui de David… De même que n’est pas totalement satisfaisante l’explication « psychologique » ou « psychanalytique » selon laquelle l’enfant serait victime non du châtiment de Dieu, mais de la faute de ses parents… « Ce n’est pas parce que ses parents ont péché… » dit Jésus de l’aveugle né pour rompre avec cette sorte de théologie de la rétribution qui donne une explication à la souffrance qui souvent nous permet de la tolérer comme une fatalité – puisqu’on croit en connaître les coupables –, plutôt que de la combattre.

Alors, comment comprendre…

J’avoue ne pas comprendre aujourd’hui. Lire l’Ecriture, c’est aussi parfois ne pas comprendre, et laisser le temps à la question de nous creuser, de nous emmener ailleurs. Il y a manifestement à ce point du texte, un embarras des traducteurs qui buttent eux aussi, il suffit de voir comme leurs versions diffèrent…

Mais peut-être faut-il méditer sur le fait que l’enfant ne porte pas de nom, qu’il est innommable ! Mais qui est l’innommable par excellence, sinon Dieu lui-même. Et si le texte nous disait que la victime ultime du péché de David, sous la figure de l’enfant innommable, comme de l’agnelle sacrifiée, c’était Dieu ? Je laisse cela à votre méditation…

D.E.

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Xénia 02/02/2010 16:25


Cet épisode de la vie de David me paraît assez vertigineux. On pourrait lire aussi que, comme d'habitude, la femme n'est qu'un objet de la tentation devant lequel l'homme "se fait avoir". David est
certes oisif, il n'accomplit pas son devoir, mais après avoir séduit cette femme, il est devant un cruel dilemme : la laisser à la lapidation promise (elle reste "objet") ou essayer de la sauver,
mais il ne peut le faire qu'en sacrifiant une vie, celle de son mari. N'est-pas de l'amour pour Bethsabée qui est manifesté dans ce choix de la garder, elle ? C'est un amour entaché de sang,
certes, qui ne l'excuse pas du tout. Cependant, est-il possible ici de parler quand même d'amour ? La fin de votre exégèse laisse supposer que OUI...


Desiderius Erasme 02/02/2010 20:05



Merci de vos remarques judicieuses.


Que David aime Bethsabée, c'est indéniable. Il y a donc de l'amour, et par conséquence un mouvement qui d'une certaine manière a part avec Dieu, puisque Dieu est source
de tout amour. La question c'est de savoir si David a su être, si l'on peut dire, à la hauteur de cet amour. Manifestement non. Il rate la cible (ce que signifie étymologiquement le mot hébreux
qui exprime le péché). Je diverge avec vous sur le point de savoir si David n'avait pas d'autre solution. Disons qu'il n'en a pas vu d'autre, et qu'il s'est laissé enfermer dans l'idée qu'il n'y
en avait pas d'autre. Y avait-il une autre possibilité? La Bible écrit rarement l'histoire au conditionnel, elle dit rarement "Si tu avais agis ainsi, cela se serait passé autrement", mais cela
ne signifie pas qu'il n'y a pas d'autre voie possible. Qui peut dire ce qui se serait passé si David avait reconnu son péché? Cette question renvoie par exemple à l'histoire de Tamar et Jacob...
Jacob ne craint pas de reconnaître sa faute. Tamar est sauve, et elle est l'une des ancêtres de David (si je ne me trompe pas, car je cite de mémoire, sans prendre le temps de vérifier, pour vous
répondre). Si David s'enferre, et ajoute le meurtre à l'adultère, c'est sans doute qu'il doute d'une qualité fondamentale de Dieu, à cet instant: la miséricorde...


Je laisse cela à votre méditation et à votre jugement. Quoi qu'il en soit, merci encore de votre commentaire.


Sincèrement vôtre


Desiderius


 



Luc MION 30/01/2010 11:12


Merci, pour ton blog.
Merci de ce commentaire quotidien.
Merci de ne pas tout comprendre !


Desiderius Erasme 30/01/2010 12:49



Il est en effet nécessaire de savoir ne pas tout comprendre. Socrate ne disait-il pas qu'il ne savait qu'une chose: "je sais que je ne sais rien"?



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