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7 janvier 2010 4 07 /01 /janvier /2010 08:41

Ce matin, en entendant la lecture de l’Évangile de Luc, telle que nous la propose la liturgie, je me suis dit qu’il manquait quelque chose du récit de la prédication à Nazareth. De fait, nous n’en lisons que la moitié, et nous nous arrêtons avant que la discussion entre Jésus et l’assistance tourne au vinaigre. Jésus a lu et commenté la péricope d’Isaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi… », péricope qui s’achève sur la Bonne nouvelle annoncée aux pauvres, la délivrance aux prisonniers, etc. Puis Jésus a dit : « Cette parole de l’Écriture, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit. » Luc commente : « Tous lui rendaient témoignage ; et ils s’étonnaient du message de grâce qui sortaient de sa bouche. » Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes… si l’on en reste là. Après, patatras, tout se gâte : l’étonnement n’est pas béat, mais dubitatif, et Jésus ne répond pas en douceur, mais attaque directement : « Oui, je vous le dit aucun prophète ne trouve accueil dans sa patrie. » La conversation se termine au bord d’une falaise d’où certains auraient bien aimé précipiter Jésus dans le vide.

Pourquoi donc la liturgie opère-t-elle cette coupe stupéfiante ? Parce qu’en cette dernière semaine du temps de Noël, elle nous présente en quelque sorte des figures emblématiques, des archétypes du Messie. Lundi, dans Matthieu, c’était les foules qui venaient de toute la périphérie d’Israël pour entendre celui qui appelle à la conversion, et guérit. Mardi, avec Marc, c’était la préfiguration de l’Eucharistie, avec la multiplication des pains. Mercredi, encore avec Marc, c’était Jésus priant seul dans la nuit – ce qui établit son lien avec son Père – puis venant au secours des disciples (pour dire rapidement les choses, qui sont plus complexes comme je l’écrivais hier). Aujourd’hui, dans Luc, c’est Jésus qui se présente comme l’Oint de Dieu, le nouveau David. Demain, toujours dans Luc, nous le verrons guérir un lépreux, c'est-à-dire manifester qu’il accomplit le programme de salut conformément à la loi de Dieu (car les premiers miracles renvoient au livre du Lévitique), enfin pour clore la semaine, nous entendrons, dans l’évangile de Jean (tandis que nous lisons depuis le début de la semaine la première lettre de Jean), nous entendrons Jean-Baptiste dire qu’il n’est pas lui-même le Messie, mais celui qui a été envoyé devant lui, ce qui désigne évidemment Jésus comme le Christ.

Il y aurait beaucoup à méditer sur cet impressionnant portrait, à quatre plumes, de Jésus. Alors que nous avons célébré la venue au monde d’un enfant sans défense, la liturgie nous le présente tout à trac, presque sans transition, dans la stature et l’éclat majestueux du Christ. J’en laisse le soin à chacun.

Je reviens, si vous le permettez, à cette coupe. Car elle fait apparaître une différence étonnante entre Luc d’un côté, Matthieu et Marc de l’autre, une différence qui paradoxalement le rapproche de Jean, pourtant si singulier. La coupe qu’a opérée la liturgie tient compte du fait que chez Marc et Matthieu, l’épisode du conflit de Nazareth n’est pas placé au même endroit du récit. Il intervient beaucoup plus tard. Pour Matthieu et Marc, les débuts de la prédication de Jésus sont nettement plus consensuels et sereins –aux manifestations des démons près. Or Luc nous dit tout autre chose : il nous dit que d’emblée la prédication commence dans le conflit, que d’emblée la question de la vie et de la mort du Messie est posée. Et en cela, alors qu’il place la prophétie d’Isaïe en tête de la parole publique de Jésus, Luc désigne de façon voilée une autre partie de la prédication d’Isaïe, celle de la figure du Serviteur souffrant, en butte à l’incompréhension, à la contradiction… Si Jean ne fait pas le détour par Isaïe, il ouvre la vie publique de Jésus, aussitôt après les Noces de Cana, par la scène de la purification du Temple. Le procès de Jésus commence, d’une certaine façon dès ce jour là. Mais comme dans Luc, c’est Jésus qui prend l’initiative du conflit. De la rupture ? Ce n’en est pas vraiment une, puisque Jésus ne conteste pas les sources, il met en question la manière dont elles sont entendues, la manière dont ses contemporains, ses compatriotes, ses frères juifs en vivent. Ce n’est pas une rupture, mais un appel à un retour à la source, un appel à la conversion. En ce sens, Luc et Jean campent d’emblée Jésus dans la figure du prophète, à la manière d’un Jérémie, d’un Osée.

Ainsi, l’enfant que nous accueillons, celui que les Mages sont venus honorer, n’est-il pas seulement une figure de douceur et de tendresse. La liturgie ne nous le dit pas encore, ou en creux : il est venu nous déranger… Car la question de la fidélité à la source, c’est bien à nous qu’elle s’adresse aujourd’hui !
D.E.

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Published by Desiderius Erasme
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