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6 janvier 2010 3 06 /01 /janvier /2010 08:54

C’est une bien étrange histoire qu’il nous est proposée de lire ce matin, après le récit, hier de la multiplication des pains.

 La journée est avancée et après avoir enseigné les foules, puis les avoir nourries (notez que la nourriture de la Parole vient en premier) Jésus renvoie tout le monde. Les disciples sont instamment priés d’aller voir ailleurs, de l’autre côté du Lac de Tibériade, et Jésus veille personnellement à l’embarquement. Puis il renvoie les foules, qui sont à pied. Lui-même choisit de prendre de la hauteur pour prier, et  gravissant la montagne, il s’enfonce dans la nuit. Seul.

Il prie, mais il veille aussi. Du haut de son promontoire, il aperçoit les disciples, aux prises avec des vents contraires et une « mer » difficile. Le récit prend le tour d’un conte, car voir de nuit, du haut d’une falaise ou d’une colline, un frêle esquif pris dans l’enchevêtrement des vagues, cela relève de la gageure. En fait, nous sommes ici devant un midrash, une manière bien juive et rabbinique de raconter qui vise à donner un enseignement en se moquant bien de tout souci de réalisme. Au contraire, le sel, le piquant du récit sert à mettre l’esprit en éveil, à capturer l’attention. C’est comme cela qu’il faut lire ce texte.

De manière assez étrange encore, ce Jésus qui voit les choses de loin et veille en priant, laisse ses amis se dépatouiller avec le mauvais temps et les contrariétés.  Cela dure des heures, jusqu’à la fin de la nuit. Cette « indifférence » surprend. Un « bon ami » voyant ses compagnons dans la difficulté aurait-il attendu si longtemps ? Ce n’est qu’au petit matin que Jésus vient vers eux. Aux premières lueurs de l’aube. Première leçon, la nuit c’est à nous de nous débrouiller… les épreuves et les contradictions, il faut se les coltiner, et c’est au moment où nous commençons à entrevoir la venue du jour que nous avons la possibilité de reconnaître celui qui vient. Ne nous étonnons pas d’avoir le sentiment d’être seuls, abandonnés, livrés à nous-mêmes… Cette impression  est presque inévitable. Mais elle ne dit pas pour autant la vérité. Elle témoigne plutôt d’une mémoire courte. Songeons justement à ce qui a précédé : Jésus n’a pas laissé ses disciples repartir le ventre creux : comme les foules, il les a nourris, et de pain et de la Parole qu’il entend du Père. C’est cette nourriture qui nous donne la force de traverser les mers agitées. Encore faut-il la mettre en œuvre, si l’on peut dire. Encore faut-il en tirer parti. Il y a là de quoi traverser, de quoi vivre et il est bon que nous expérimentions alors notre liberté d’en user, d’en faire notre profit et celui de ceux qui nous entourent… Cette nourriture est entre nos mains.  

Ce qui me conduit à sauter tout de suite à la fin du récit, qu’on oublie souvent, parce que l’on est fasciné par l’image de Jésus marchant sur les eaux. « Ils [les disciples] étaient complètement bouleversés de stupeurs, car ils n’avaient pas compris la signification du miracle des pains : leur cœur était aveuglé. » Ne cherchons pas une signification alambiquée à ce « miracle des pains », sa nature est simple, si on lit le texte dans son ensemble, en unissant comme je viens de le faire, la nourriture de la parole et la nourriture du pain (ce que nous faisons chaque dimanche, soit dit en passant). Les disciples n’ont pas compris que Jésus leur avait donné, ainsi qu’aux foules, de quoi vivre, de quoi s’affirmer comme des vivants, auquel Dieu adresse comme à Abraham cette injonction : « Lève toi, et va vers le pays que je te donnerai ». D’où cette décision de Jésus de leur demander de partir, d’aller voir ailleurs, de se mettre en route… Luc, à la fin de son évangile, nous racontera que deux disciples désespéré après la mort de Jésus, ne craindrons pas de traverser la nuit après l’avoir reconnu à la fraction du pain, dans une auberge, et après l’avoir entendu leur dire la Parole de Dieu (« Moïse et les Prophètes »).

Venons en maintenant au milieu du récit. « Jésus vient à eux en marchant sur la mer, et il allait les dépasser. En le voyant marcher sur la mer, les disciples crurent que c’était un fantôme. » Nombre de gens croient faire preuve de réalisme et de foi en lisant cela en adoptant, sans s’en rendre compte, exactement l’attitude que Marc prête aux disciples. Ces gens s’imaginent une scène quasi wagnérienne, ou digne du cinéma fantastique, avec un Jésus doué de capacités supranaturelles, glissant sur les vagues. Il y eut même des prédicateurs filous qui ont tenté d’imiter le miracle, pour s’attirer des foules… Lire les choses ainsi, c’est prendre le parti d’une lecture magique, celle de l’irruption de « l’autre monde » dans le nôtre… On est en plein paganisme. C’est tout le contraire de ce que Jésus enseigne. C’est vouloir enfermer la foi dans le champ de l’incroyable, de l’irréel… alors que Marc raconte une histoire. Ce qu’il nous explique ici, c’est que lorsque nous traversons la nuit, lorsque nous sommes dans l’épreuve, il est « naturel » de se faire du sauveur une représentation fantasmatique, fabuleuse. Il est tentant de se raconter des fables… et de se faire peur. De rajouter du fantasme et de la peur à l’épreuve elle-même. Et la parole de Jésus tombe, sans appel : « Confiance, c’est moi, n’ayez pas peur ! » Autrement dit : « Ne vous faites pas de cinéma ! »

Jésus monta dans la barque… C'est-à-dire Jésus se tint au milieu d’eux. Marc nous affirme une présence effective du Christ, une présence que les disciples ignoraient, ne reconnaissaient, dont ils n’avaient pas conscience, mais qui était pourtant bien réelle (tiens, la fameuse « présence réelle » de l’Eucharistie) dès lors qu’il les avait nourris de la Parole et de pain…

Les disciples peinent à y croire. Ils sont stupéfaits. C’est qu’il n’est pas facile de se débarrasser de nos lectures magiques, de nos complaisances à l’égard de nos fantasmes, notamment religieux.

Une des leçons que l’on peut tirer de l’histoire que nous raconte Marc est simple : nous n’avons besoin de rien de plus que ce qui nous est donné : le pain et la parole, pour avancer dans nos vies d’hommes et de femmes, au cœur des combats de cette humanité. Ne nous faisons pas de cinéma, assumons nos responsabilités, avec la force que nous donne cette nourriture, et ne faisons pas de Jésus un spectre, ne faisons pas de la foi une croyance magique et idolâtrique, ne nous étonnons pas du « nu de la nuit », c’est là que nous sommes envoyés pour guetter la levée du jour. N’est-ce pas là aussi que Jésus se tient, quand il « s’en va sur la montagne pour prier » ? Dieu est avec celui qui ne s’en fait pas toute une montagne, si l’on peut dire.

DE.

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Published by Desiderius Erasme
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