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29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 07:35

Il faut avoir le courage de ne pas commencer par parler de Dieu

Cher Thomas, cette semaine à Paris a eu lieu le lancement du Parvis des Gentils, une initiative du Vatican, conduite par Mgr Ravasi. C’est une excellente proposition de Rome, peut-être l’une des meilleures depuis plusieurs années, que de susciter de telles rencontres entre croyants et non croyants. Je n’ai pas pu suivre tous les échanges, mais j’aimerais te rapporter, de mémoire, la teneur des propos d’Enzo Bianchi, à qui est revenu le dernier mot de ces deux jours de rencontre.

Le fondateur et prieur du monastère de Bosse en Italie, l’un des grands artisans du dialogue œcuménique et interreligieux concluait des échanges en appelant à la foi en l’homme, au retour de la confiance qui fait tant défaut en ce monde. Il y a peu, la philosophe Michela Marzano signait un livre sur ce thème, significativement intitulé Le Contrat de défiance[1]. La confiance, soulignait Enzo Blanchi, est une condition essentielle de l’humanisation du monde.

On parle souvent de la sécularisation du monde, de l’oubli ou du refus de Dieu. Notre pape pointe « l’indifférence ». Mais comme le dit Jésus lui-même, « Dieu, nul ne l’a jamais vu ». La remarque du prieur de Bosse porte sur l’homme. L’homme n’existe et ne se révèle pleinement que dans la confiance qui lui est faite et qu’il fait à l’autre, comme le faisait comprendre Axel Kan, au cours de la même table ronde. Et il est lui bien visible. Palpable. Or ce qui manque le plus, au moins en Occident, c’est précisément cette confiance en l’homme, cette foi en l’homme.

Nous avons certes bien des raisons de désespérer de l’homme. Sa fragilité est évidente. Son entêtement à poursuivre des rêves de grandeurs lourds de menaces est manifeste – on voit avec l’accident nucléaire du Japon l’ampleur que peuvent prendre ces menaces –, et il peine à se corriger, ne serait-ce que pour respecter la nature qui le porte, ou sauvegarder une vie sociale harmonieuse sans laquelle l’existence n’est plus qu’une jungle. Nous sommes donc en droit de nous méfier de l’homme, cependant l’expérience nous apprend que seul le risque pris de la confiance ouvre la voie de l’humanisation. L’exemple des enfants le montre amplement : pour grandir heureusement, les enfants ont besoin d’être doublement dans la confiance, tout d’abord de savoir qu’ils peuvent avoir confiance dans leurs parents, que ceux-ci leur veulent du bien, et ensuite que savoir que ces mêmes parents leur font confiance, c’est-à-dire reconnaissent leurs capacités, leur talent, leurs aptitudes et finalement le fait qu’ils peuvent devenir des personnes libres et responsables.

Croire en ce que l’on voit

S’il est difficile de croire en Dieu que nous ne voyons pas, pourrions-nous commencer par nous risquer à croire en l’homme que nous voyons ? La foi d’Abraham nous enseigne que l’homme est créé à l’image et la ressemblance de Dieu, et même qu’il est « fils de Dieu ». Il me semble que dans ces conditions croire en l’homme que l’on voit peut-être le commencement de la foi en Dieu que l’on ne voit pas.

J’aimerais ajouter, cher Thomas, que cette initiative du Parvis des gentils, très essentielle pour restaurer la confiance dans le christianisme – fort altérée dans nos sociétés contemporaines –, repose sur une condition : celle de ne pas imposer aux non-croyants la foi en Dieu comme point de départ. Axel Kahn l’a rappelé : agnostique, il est heureux de ces rencontres tant qu’il lui semble qu’elles respectent sa liberté de conscience. Il me semble que les chrétiens devraient apprendre à se situer face à une société sécularisée en partant du point de vue que Dieu est tout sauf une évidence. Ce serait retrouver ce point central de la tradition juive qui dit que le Nom est imprononçable. Au fond, il ne nous appartient pas de dire Dieu, cela n’appartient qu’à lui seul. De toute évidence, il nous échappe, il excède ce que nous pouvons dire de lui. En revanche, nous pouvons échanger sur tout ce qui concerne, engage ou interroge l’humain.

Dans l’allégorie sur le jugement dernier, que l’on trouve dans l’évangile de Matthieu au chapitre XXV, Jésus annonce qu’il accueillera auprès de lui ceux qui l’auront soigné lorsqu’il était malade, vêtu lorsqu’il était nu, visité lorsqu’il était prisonnier, désaltéré lorsqu’il avait soif… Mais il ne dit pas qu’il est nécessaire pour cela de le reconnaître comme Dieu, ni même de parler de Dieu. Il nous révèle plutôt que dans celui qui est malade, prisonnier, nu, assoiffé, Dieu est là « incognito ».

Respectons cet incognito de Dieu chez l’autre et laissons à l’Éternel le soin de se révéler lui-même à qui il veut. Respectons le fait que cela ne nous appartient pas plus qu’il n’appartient à Jésus de décider qui siégera à sa droite et à sa gauche quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire… Il nous suffit de savoir, dans la foi, que l’autre est visage de Dieu, sans qu’il soit besoin de demander à cet autre quoi que ce soit au-delà d’un dialogue d’amour et de vérité humaine.

Croyons que c’est dans la tension existentielle de ce dialogue que Dieu pourra, s’il le veut, se faire connaître. Mais nous sommes ici mis à l’épreuve : il est tentant d’en douter. Nous voudrions un signe, une parole qui attesterait que les choses vont dans le sens que nous souhaitons. Or nous sommes invités ici à la foi, qui devient sous la forme de ce silence, de cette discrétion, la condition de la liberté souveraine de l’autre, celle que Dieu donne à toutes ses créatures. Reconnaissons-le, mon ami, c’est assez frustrant, car nous aimerions trouver dans l’affirmation de Dieu, dans sa mise en avant, une sorte d’assurance pour nous-mêmes, qui nous dirait que nous ne nous trompons pas, que nous sommes sur le bon chemin, dans la bonne attitude. La tentation à laquelle nous sommes soumis, c’est celle de vouloir nous approprier ce qui n’appartient qu’à Dieu. Y céder c’est prendre le chemin le plus court pour faire obstacle à la révélation !

Respecter la liberté... de Dieu

La seule bonne attitude, c’est celle de l’amour de l’autre, un amour sans condition aucune. Un tel amour commence par le respect de l’autre. Nous lisions ce dimanche l’évangile de la Samaritaine. As-tu remarqué que Jésus prend soin de ne pas commencer par parler de Dieu ? Dans les évangiles, il est très rare qu’il débute quelque conversation que ce soit, en mettant Dieu en avant… Il part toujours du point de vue de son interlocuteur et la vérité de la rencontre fait éventuellement surgir la question ou la personne de Dieu…

Ce qui est en jeu, en fait, ce n’est pas seulement l’autonomie de la personne, sa liberté à l’égard de Dieu, mais d’une certaine façon la liberté de Dieu lui-même et la reconnaissance du caractère ineffable de sa présence constante. Loin de lui demander d’entrer dans nos vues, nous devons apprendre à le voir là où nous ne soupçonnons même pas sa présence. Il s’agit d’entrer dans une attitude de véritable contemplation, très humble, à mille lieux de toute tentative d’autosuggestion religieuse. Ici, nous ne pouvons que reconnaître notre faiblesse, la pauvreté de notre regard, notre fragilité… Soyons comme Jacob qui s’endort épuisé, las, plein de doute ou d’inquiétude, et se réveille en disant « Dieu était là, et je ne le savais pas ». Pour entrer dans une telle attitude, admettons qu’il faut, avant toute chose, ne pas commencer par brandir le nom de Dieu. Nous risquerions de le prononcer à contretemps…

Pardonne-moi de parler de moi-même, mais mon humble expérience m’a montré à plusieurs reprises, alors que j’étais enclin moi aussi à vouloir me rassurer en usant trop aisément du nom de Dieu, qu’une telle ascèse, car c’en est une, ouvre la voie à des rencontres surprenantes, d’une intensité et d’une intimité peu commune.

Il me semble que c’est même faire une expérience pascale : en perdant Dieu d’une certaine façon, en renonçant à le tenir tel que nous pensons qu’il est, nous lui permettons de renaître autrement, en nous, et peut-être en l’autre. N’oublions jamais la parole adressée à Marie Madeleine, celle qui était peut-être, avec le jeune apôtre Jean – et mise à part Marie, sa mère –, le plus intimement liée à Jésus : Noli me tangere – Ne me saisis pas.

J’aimerais pour finir, mon cher Thomas, te recommander un ouvrage fort stimulant que je suis en train de lire, qui n’est pas sans rapport avec le Parvis des Gentils et ce que je viens d’essayer de formuler. Il s’agit de Dieu est mort, vive Dieu[2]. Dans ce livre dont la traduction française vient de paraître, Richard Kearnay essaie de dire que nous ne pouvons pas faire l’économie de la perte de Dieu pour le connaître de manière plus intime et plus profonde. Il met en évidence la manière dont la Bible elle-même le met en scène, il se rattache à la tradition des grands mystiques, mais aussi à des auteurs contemporains, comme Walter Benjamin, Etty Hillesum, Dietrich Bonhoeffer, Paul Ricœur, Merleau-Ponty, Julia Kristeva, en passant par Joyce, Virginia Woolf et Marcel Proust.

La clé de ce « retrait » de Dieu, c’est, nous dit l’auteur, la question de l’hospitalité, celle de l’accueil de l’autre. Un risque est à prendre : l’autre peut-être un ennemi, rappelle Kearney, son altérité va jusque-là… Mais c’est précisément dans l’accueil de ce potentiel ennemi, de cet insaisissable sur lequel il faut renoncer à plaquer nos catégories, nos certitudes, nos croyances, que peut surgir une révélation que nous ne pouvons ni forcer ni anticiper… Voilà qui nous ramène à la confiance dont parlait Enzo Bianchi. Gageons que si nous retrouvons le chemin de la confiance en l’homme, de la confiance en l’autre homme, alors se manifestera celui qui est le premier des autres… l’autre qui est avant toute chose. Le témoignage de l’amour de Dieu rencontrera probablement moins d’obstacle…

Il n’est pas facile de consentir à cette confiance, à ce risque, comme à cette ascèse silencieuse… Aussi, cher Thomas, n’est-il pas inutile de prier pour nous-mêmes autant que pour toute l’Église afin que l’Esprit nous donne la force de prendre ce risque, la force que croire qu’il nous précède, la force de croire qu’il est ainsi le Seigneur, et que nous ne sommes que des serviteurs inutiles.

À bientôt, mon ami.

Desiderius Erasme



[1] Grasset, 2010.

[2] Dieu est mort, vive Dieu, Richard Kearney, Laffont, 2011.

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Published by Desiderius Erasme
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thierry 01/04/2011 01:00


Intéressant cette notion d'altérité,lieu où se joue notre cohérence intérieure car "La rencontre de l’Autre m’engage, et cela je ne peux le fuir" Lévinas.
Merci pour votre blog


jean jacques bertrand 31/03/2011 22:04


Cette lettre est reprise dans www.scoop.it/t/christian-theology, une "webcuration " de sites chrétiens.


Yves Le Touzé 30/03/2011 22:13


J’ai retrouvé, en découvrant ton texte, les questions fondamentales que pose l’orientation de l’Eglise vers une « nouvelle évangélisation » centrée sur l’annonce de Dieu à un monde de plus en plus
pénétré par l’athéisme. Ce que tu rapportes du Parvis des Gentils, auquel je n’ai pu prendre part, est un écho plutôt rassurant, mais seules les suites qui lui seront données révéleront le degré de
liberté accordé aux paroles qui s’y sont exprimées. Au moins des choses fortes y ont pu être dites, auxquelles ta 18ème lettre donne un développement fertile… et j’espère durable.
A mon sens, la difficulté de l’évangélisation tient à la confusion entre ‘’annoncer la Parole de Dieu’’ et ‘’énoncer une parole sur Dieu’’. Tu l’as bien dit : « Il ne nous appartient pas de dire
Dieu, cela n’appartient qu’à lui seul », et c’est là l’essentiel : les efforts des conciles et des théologiens pour traduire en langage humain les réalités divines ne sont que des balises, posées
pour éviter les fausses images, et ne permettant pas de s’emparer de l’Inconnaissable. La Parole de Dieu est le Christ, Image du Dieu invisible, Verbe fait chair qui révèle à l’Homme sa dimension
divine, Premier-né de toutes les créatures, qui se révèle à travers les autres et la création entière. Annoncer la Parole passe d’abord par notre être ‘’christifié’’(c’est-à-dire vivant d’une vie
totalement donnée aux autres et à la création), avant de passer par notre parole humaine, ecclésiale et biblique.
L’image du ‘’Dieu incognito’’ de Mathieu 25 est en effet la clé de tout le message biblique.
Merci encore, cher Desiderius, pour ces pensées libératrices.


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