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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 09:21

Une autre lecture du récit de la guérison de l’aveugle né

Cher Thomas, tu as entendu comme moi ce dimanche la lecture du récit de la guérison de l’aveugle-né. Comme moi, tu le connais presque par cœur. Pourtant, ce matin, il m’a semblé l’entendre d’une façon tout à fait nouvelle. Saint Jean nous précise que Jésus sortait du Temple de Jérusalem. C’est-à-dire qu’il passait du monde religieux au monde profane. Du sacré au séculier, pourrait-on dire. Tout le récit qui suit est autour de l’aveuglement. Que voit en effet Jésus ? Un aveugle. Et toute une partie du texte est consacrée à l’attitude de ceux qui ne veulent pas voir ce que signifie la guérison de cet aveugle. Jésus voit l’aveugle, Jean donne à ses lecteurs à voir l’aveuglement…

Il est intéressant cher Thomas de constater qu’en sortant du Temple Jésus regarde celui qui ne le voit pas. Quand nous sortons de l’Église, comment regardons-nous tous ceux qui ne voient pas le Christ. Beaucoup de chrétiens s’interrogent : comment se fait-il que le monde ne voit pas le Christ ? comment se fait-il que le monde ne croit pas ? Et comme les disciples de Jésus, ces chrétiens cherchent une explication. Dans le récit de Jean, les disciples se demandent si l’aveugle-né a péché, ou si la faute dont son infirmité serait la conséquence et le témoignage accablant revient à ses parents. Aujourd’hui, on se demande si le fait que nos contemporains ne croient pas en Dieu s’explique par l’individualisme qui a gagné du terrain – voilà la figure du péché de l’aveugle contemporain – ou si c’est la transmission qui a échoué – voilà la figure du péché des « parents ».

La réponse de Jésus à cette interrogation est nette : ni l’un ni l’autre. Le péché ne fait rien à l’affaire. Ce qui compte, c’est que vous – les témoins, les spectateurs, ceux qui sont là et qui regardent, et qui peut-être croient voir et croient croire –, vous vous interrogiez sur ce que cette situation vous révèle de Dieu, puisque c’est pour que se manifeste l’œuvre de Dieu que cet aveugle-né est là. Brusquement, la perspective selon laquelle nous regardons le monde contemporain sécularisé, ignorant de Dieu se transforme. Cette situation aurait-elle pour sens de permettre à Dieu de se manifester ?

Achèvement

Avoue, cher Thomas, que cela change tout ! Reconnaît que cela bouscule la manière dont nous considérons souvent le monde profane et le jugement que nous portons sur lui ! En réalité, il nous faut entrer dans le regard de Jésus. C’est un regard d’amour pour celui qu’il a devant lui, et non de jugement, mais c’est aussi un regard de confiance dans l’œuvre du Père. Le plus souvent, notre regard sur le monde n’est guère aimant, et il n’est pas davantage une occasion de faire confiance au Père. On entend plus généralement des lamentations sur le monde que des actions de grâces. Pourtant, au sortir de la messe, du sacrifice eucharistique, ne sommes-nous pas invités à prolonger le mouvement eucharistique, qui est d’abord et fondamentalement un mouvement d’action de grâce – c’est même le sens étymologique du mot eucharistie.

Le geste de Jésus peut sembler étrange. Quelle curieuse thérapie que de mettre une couche de boue sur les yeux de l’aveugle-né ! Bien évidemment ce geste est symbolique. En faisant de la boue, Jésus rappelle l’acte créateur du second récit de la Genèse : Le Seigneur Dieu modèle l’homme avec la poussière du sol. C’est le même geste. Jésus signifie qu’il parachève la création. Les pharisiens ne s’y trompent pas et l’accusent de ne pas respecter le shabbat. Il nous revient aujourd’hui de faire de même que Jésus dont nous sommes les disciples puisque nous sommes, de par notre baptême, membre du corps du Christ, présence du Christ dans ce monde, et fils du Père. Ce que fait Jésus pour l’aveugle-né, c’est d’achever en lui ce qui restait incomplet. Il nous revient à notre tour, non pas de juger le monde, mais en l’aimant, en aimant les hommes et les femmes au milieu desquels nous vivons, de participer à l’œuvre de Dieu qui veut leur permettre d’accéder à la plénitude de leur humanité. Et pour cela, le seul chemin c’est celui de l’amour.

Il est frappant de voir, dans le récit de Jean, que ceux qui se veulent les meilleurs des fidèles, les pharisiens, ne parviennent pas à prendre acte du fait que Jésus a donné la vue à l’aveugle. Cela ne compte pas pour eux, au regard de leurs propres certitudes, de leur logique, de leur manière de posséder leur foi. Plutôt que d’accepter l’interrogation que la réalité instaurée par Jésus suscite, ils préfèrent l’ignorer. C’est en ce sens qu’ils sont aveugles. La question se pose pour nous, quant au regard que nous portons sur le monde. Sommes-nous capables d’y reconnaître l’œuvre de Dieu quand elle s’accomplit, puisque le Christ nous précède ? Ne préférons-nous pas ne rien voir de manière à ne pas être dérangé dans nos habitudes, nos rites, nos convictions ?

Bonté

Soyons attentifs à reconnaître ce qui humanise l’homme autour de nous. C’est toujours l’œuvre de Dieu, comme le dit l’aveugle guérit à ceux qui l’interrogent : « Jamais on n’avait entendu dire qu’un homme ait ouvert les yeux d’un aveugle né. Si cet homme ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire ! » Ce n’est pas le caractère exceptionnel qui compte, mais le caractère bon de ce qui s’est accompli. « Nul n’est bon que Dieu seul », dit Jésus. Cela ne signifie pas que tout le reste est mauvais, mais que Dieu est présent en tout ce qui est bon… ou pour le dire autrement que la bonté ou la beauté que nous pouvons observer autour de nous est signe et sacrement de la présence de Dieu. Elle est peut-être même le principal indice de l’existence de celui que nous appelons Dieu. Ouvrir les yeux de l’aveugle d’aujourd’hui, c’est lui permettre non pas d’abord d’adhérer à l’idée que nous faisons de Dieu, mais, pour commencer, de reconnaître la bonté à l’œuvre dans le monde. C’est lui permettre de rendre grâce. De faire « eucharistie »… Et là encore, cher Thomas, le meilleur chemin me paraît être celui de l’amour, puisque celui-ci est, entre autres, mouvement d’émerveillement. Puisqu’il est l’œuvre même du Très Haut…

Soyons, cher Thomas, de ceux qui voient dans le monde, la vie à l’œuvre et qui en rendent témoignage ; soyons de ceux qui permettent aux autres de la voir et de rendre grâce.

À bientôt.

Desiderius Erasme

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