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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 18:31

 

La catastrophe n’est pas une punition

Mon cher Thomas,

Je lisais hier soir dans un grand journal français, le commentaire d’un philosophe français sur la catastrophe nippone, et ce monsieur m’a laissé pantois. Voici ce que j’ai lu, entre autres :

« C’est comme si la Nature se dressait face à l’Homme et lui disait, du haut de ses rouleaux déferlants de vingt mètres : “Tu as voulu dissimuler le mal qui t’habite en l’assimilant à ma violence. Mais ma violence est pure, en deçà de tes catégories de bien et de mal. Je te punis en prenant au mot l’assimilation que tu as faite entre tes instruments de mort et ma force immaculée. Péris donc par le tsunami !” »

Ce même philosophe, Jean-Pierre Dupuy, professeur à Stanford, président du comité d’éthique et de déontologie de la Haute Autorité de sûreté nucléaire, citait, à l’appui de sa démonstration, Rousseau dans Émile ou de l’éducation :

« Homme, ne cherche plus l’auteur du mal : cet auteur, c’est toi-même. Il n’existe point d’autre mal que celui que tu fais ou que tu souffres, et l’un et l’autre vient de toi. »

Je résiste cher Thomas à cette idée que la Nature châtierait, par sa « violence pure » et sa « force immaculée » l’Homme mauvais. Et je résiste davantage encore à ce que cette citation de l’Émile peut laisser croire : que l’homme serait, par définition, coupable de sa souffrance. Enfin, je refuse l’idée qui se cache derrière cette double affirmation, idée d’une culpabilité collective, qui fait de chacune des victimes les coupables de leur sort. À marcher de ce pas-là, on affirme bientôt, comme l’on fait hélas quelques hommes d’Église, que le Sida est un châtiment divin lancé contre un monde corrompu. Grâce à Dieu, cette absurdité a été dénoncée…

Urgence

L’Évangile nous dit tout autre chose. Luc rapporte, au chapitre XIII, qu’on vient annoncer à Jésus que Pilate avait fait massacrer des Galiléens en mêlant leur sang à celui de leurs sacrifices – abomination absolue. La réponse du rabbi de Nazareth, Galiléen lui aussi, est étonnante : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient des plus grands pécheurs que tous les autres pour avoir subi un tel sort ? » Et il ajoute « Et ces dix-huit personnes sur lesquelles est tombée la tour de Siloé et qu’elle a tuées, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? » Mais ce n’est pas tout : Après l’un et l’autre exemple, Jésus lance cette injonction : « Non, je vous le dis, mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez de même. »

Ainsi, pour Jésus, il n’y a pas de lien entre le drame et la culpabilité. Le péché est partout – c'est-à-dire, si je me réfère à une de mes lettres précédentes, le non-ajustement entre ce que nous faisons et la plénitude de la vie qui nous est donnée par le Créateur. En revanche chacun doit bien comprendre l’urgence qu’indiquent ces deux catastrophes : il peut arriver à chacun d’entre nous de mourir.

La catastrophe ne nous définit pas comme coupables par essence, mais comme fragiles, éphémères… Notre vie est courte, aléatoire, nous ne la maîtrisons qu’imparfaitement, et à bien des égards elle nous échappe. La question qui nous est posée n’est pas de savoir si nous sommes coupables des catastrophes. La réalité est bien trop complexe pour qu’on puisse désigner si simplement des coupables objectifs et définitifs, et il y a des enchaînements, un réseau de causes et de responsabilités multiples et complexes. La question n’est pas non plus de savoir quels coupables désigner. Elle est plutôt de nous demander comment nous allons ajuster ce que nous faisons à notre vocation de frères en humanité. La question n’est pas tournée vers hier, mais vers demain. De quoi, de qui sommes-nous responsables maintenant et demain ? Avec qui et pour qui assumons-nous le présent et préparons-nous l’avenir ?

Le livre de Job nous apprend que la quête du coupable peut être est une impasse mensongère. Elle peut être une manière de se dérober à la convocation que constitue la souffrance de l’autre, alors que l’autre souffrant nous requiert… Bien sûr, cher Thomas, je ne veux pas dire que nous avons à nous désintéresser des causes du mal. Au contraire, je suis persuadé que nous sommes conviés à agir de sorte qu’il ne se répète pas. Mais c’est un leurre de croire que la désignation d’un coupable prévient la répétition et soigne le souffrant.

Les chrétiens le savent bien pour avoir, hélas, trop pratiqué ce « sport », en désignant pendant fort longtemps les juifs comme les coupables de la mort du Christ. On a malheureusement vu jusqu’à quelle effroyable extrémité cela a pu conduire, sans jamais en fait guérir quoi que ce soit. La désignation d’un coupable n’a jamais sauvé personne. Et si Jésus est le seul sauveur, ce n’est pas parce qu’il est le coupable par excellence, mais l’innocent absolu qui donne sa vie. Il est, si je peux le dire ainsi, le coupable introuvable, celui en qui la faute ne peut être trouvée.

Ainsi, face au mal, le Fils de l’homme se présente, non pas pour accuser, mais pour déjouer l’accusation, détourner la violence et l’injustice. Il prend sur lui le mal en éruption que constitue le besoin de vengeance, la quête d’un exutoire face à l’incompréhensible, à l’insupportable, à la peur, etc.

À la suite de Jésus de Nazareth, nous sommes invités à retourner en nous-mêmes la question de savoir qui est notre prochain, pour nous demander de qui allons-nous nous montrer proches, au service de qui allons-nous mettre nos talents, nos moyens ? Auprès de qui allons-nous être les serviteurs de la vie ? Avec qui allons-nous inventer et accueillir l’avenir ?

Perfection

Je voudrais terminer cette lettre par cette scène qui précède de peu l’arrestation de Jésus, rapporté dans l’Évangile de Jean (au début du chapitre XII). Marie de Béthanie vient de répandre sur les pieds un parfum de grand prix. Judas s’indigne : quel gâchis, avec tout cet argent, on aurait pu aider quelques pauvres ! « Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous » rétorque Jésus. Le monde n’a pas fini d’être imparfait, inégal, et nous aurons toujours de quoi faire en cette matière. Désigner des coupables ne peut en aucune manière, changer cette réalité. On peut être tenté de le croire, mais il faut résister à cette tentation, pour entrevoir une autre perfection que celle d’un monde où tout serait réglé d’avance, où rien ne dépasserait ou ne ferait tâche. La véritable perfection, tient dans le fait qu’il proposé aux fils de Dieu, les hommes, de profiter de ce qui nous semble être l’imperfection du monde, pour manifester la puissance et la vérité de l’amour. Alors, la perfection de l’amour est attestée.

Telle est, cher Thomas, le sens de l’invitation à la conversion. Alors, l’homme devient, non pas comme le présente Hobbes un loup pour l’homme, mais une bénédiction.

Permets-moi de t’y inviter, mon ami.

Desiderius Erasme.

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Yves Le Touzé 21/03/2011 17:50


Un peu rapide, non, l’exécution de J.P. Dupuy, dont je viens de relire l’article dans le Monde de dimanche-lundi ? Puis-je lire sans réagir une phrase telle que : « A marcher de ce pas-là, on
affirme bientôt… », qui relève du procès d’intention ?
Tu refuses avec raison, cher Desiderius, que la catastrophe soit une punition de Dieu pour nos péchés : mais je pense trouver chez Dupuy le même refus, qu’il oppose à Voltaire en donnant raison à
Rousseau, seule allusion qu’il fait à la dimension religieuse de la catastrophe. S’il parle de la vengeance exercée par la Nature à l’encontre de l’homme, c’est « en termes d’enchaînement de causes
et d’effets », sur le plan d’ « une explication humaine, quasi scientifique », sans prêter à la Nature ou à une divinité, malgré son style épique, une intentionnalité à la manière d’Homère et des
grands dramaturges païens. Mais qui peut nier aujourd’hui que le gaspillage des énergies naturelles retombe sur l’homme et sur sa descendance comme un retour de bâton mérité par son
irresponsabilité ?
Bien sûr je te suis dans les développements et surtout dans la conclusion de ton propos, et je te remercie fraternellement pour ces réflexions stimulantes.


Jacqueline Viltard 21/03/2011 15:54


Merci, cher Desiderius,
comme les autres fois, votre commentaire est lumineux, c’est à dire qu’il éclaire encore des zones inexplorées, je cite :
« Et si Jésus est le seul sauveur, ce n’est pas parce qu’il est le coupable par excellence, mais l’innocent absolu qui donne sa vie. Il est, si je peux le dire ainsi, le coupable introuvable, celui
en qui la faute ne peut être trouvée.
Ainsi, face au mal, le Fils de l’homme se présente, non pas pour accuser, mais pour déjouer l’accusation, détourner la violence et l’injustice. Il prend sur lui le mal en éruption que constitue le
besoin de vengeance, la quête d’un exutoire face à l’incompréhensible, à l’insupportable, à la peur, etc. »
Oui, tournons nous plutôt vers demain, pour nous demander comment aider nos frères souffrants.
C’est dans la souffrance des bidonvilles de Calcutta que Mère Teresa a voulu manifester la bonté et l’amour de Dieu à ceux qui ne se savaient ni aimés ni encore moins pouvant être aimés, elle n’a
pas commencé par chercher des responsables.
Elle a été une véritable bénédiction pour un très grand nombre, alors commençons si nous l'osons par aimer les autres, ces humains qui sont nos frères et soeurs et le Christ nous conduira pour
trouver des initiatives porteuses de sens et d'espoir.

Jacqueline


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