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31 janvier 2011 1 31 /01 /janvier /2011 19:19

Méditation vénitienne

Mon cher Thomas,

Pardonne-moi tout d’abord le léger retard avec lequel je t’écris. Je reviens ce matin de quelques jours passés à Venise, et n’avais pas l’occasion de te faire parvenir ma lettre depuis la Sérénissime. J’en profiterai pour te faire part de deux réflexions qui me sont venues à l’esprit, au cours de ce séjour.

La première a pour origine la visite de la basilique San Marco. Elle est admirable, c’est une banalité de le dire. Une chose est frappante, c’est l’évolution des représentations, au fil du temps. On passe d’une expression symbolique à la volonté d’exprimer une forme de réalisme. Qui visite la Gallerie dell’Accademia et sa superbe collection de peintures a le même sentiment. Entre le génie de Paolo Veneziano et les splendeurs du Tintoret, on a fait le même parcours. Certes au début comme à la fin, ces artistes, d’un formidable talent, témoignent d’un désir tout aussi authentique d’exprimer les mystères et la puissance de la foi. Mais entre-temps, le monde a changé. La conscience de l’humain aussi. Or, à San Marco, on sent, dans ces mosaïques qui veulent suivre le mouvement de la peinture, que quelque chose ne fonctionne pas, qu’une sorte d’harmonie, de justesse se perd, pour prendre une expression non pas morale, mais musicale.

 

De la figure à l’objectivité

Que se passe-t-il donc ? Il me semble que commence un mouvement qui modifie petit à petit le rapport à l’image.

Au début celle-ci tient le réalisme à distance, pour nous parler, non pas de ce qui serait sacré, hors de portée de l’homme, mais de ce qui ne se donne pas à voir immédiatement mais constitue l’homme en profondeur. L’image ne prétend jamais à l’exactitude objective – elle s’en moque même, comme on le voit avec un Jérôme Bosch – mais plutôt à l'évocation, à la transposition, à la révélation, au dévoilement. Elle nous invite à méditer sur ce que nous sommes, sur ce qui nous habite, sur ce que nous devenons, sur ce à quoi nous sommes appelés. En ce sens, elle n’est pas étroitement « morale ».

Puis, c’est comme s’il fallait tendre vers une sorte de vérisme de la représentation, une forme d’objectivité. Cela traduit naturellement le glissement vers ce que l’on a appelé « l’humanisme ». Le mot est beau, louable, qui engage la marche vers l’autonomie du sujet. Cependant, petit à petit, l’image « religieuse » n’est plus figure du présent, mais représentation d’une histoire passée. Elle ne présente plus l’éternité du mystère humain, mais fige un récit et décline un discours qui tente d’imposer à l’homme ce qui lui est tout d’un coup présenté comme extérieur, antérieur ou, surtout, surplombant.

Remarque, cher Thomas, qu’à certains égards, l’image télévisuelle aujourd’hui est en quelque sorte l’aboutissement de cela, puisqu’elle s’impose comme une forme de vérité plate, à laquelle chacun serait soumis…

Ce qui s’est perdu, c’est une forme de profondeur du réel, si bien que lorsque le spectateur d’aujourd’hui se trouve devant les représentations religieuses sans en connaître l’arrière-plan, sans pouvoir lui-même en déceler la « troisième » dimension, il ne peut plus les lire, et il le peut d’autant moins qu’elles semblent réalistes. Les uns s’en détournent ou crient à l’opium du peuple, d’autres s’y cramponnent dans diverses formes d’intégrismes qui ne peuvent avoir, à termes, d’autres forces de conviction que la violence du propos ou des actes…

Tel est le piège dans lequel nous risquons d’être pris, d’autant plus que les images disposent, on le sait depuis fort longtemps, d’une puissance captative étonnante.

 

Une question d’épaisseur

Mais ne te méprends pas sur mon propos, cher Thomas. Ne crois pas que je regrette l’âge d’or des représentations byzantines, de celles de la fin du Moyen Âge, ou des touts débuts de la Renaissance. Non, nous ne reviendrons pas en arrière. C’est un trajet inutile, et une nouvelle source d’égarements.

Je ne le regrette pas, tout simplement parce que je suis fermement convaincu que la « profondeur » n’a pas disparu, en dépit des apparences. La profondeur ne peut disparaître, puisqu’elle est l’épaisseur même de l’expérience que fait l’être humain, de sa naissance à sa mort, dans sa vie personnelle et sociale. Tout est là, toujours, à moins de considérer que le Créateur a renoncé à son être et à son agir mêmes.

C’est exactement l’objet de ma seconde réflexion. Dimanche, à l’heure où j’aurais dû te faire parvenir cette lettre, je me trouvais à la Fenice. Dans ce splendide théâtre de Venise, aux apparences si « classiques » on donnait une œuvre très contemporaine, du compositeur italien Luigi Nono. Intolleranza 1960, une pièce sur l’intolérance, la torture, l’oppression, sur des textes de Jean-Paul Sartre, d’Henri Alleg, Bertold Brecht, Paul Éluard, Vladimir Maïakovksi, Angelo Maria Ripellino et Julius Fucik… Nono était communiste et son œuvre en témoigne. Cependant, ce qu’il fait entendre, avec des textes qui n’ont rien de sacré, et encore moins de chrétiens, c’est bien plus que les convictions politiques de ce musicien. Ou plutôt, on entend, par cette musique qui prend souvent l’auditeur à revers et échappe à une identification facile, ce qui anime en arrière-plan, en profondeur, ces convictions. Ce qui est à leur source, indépendamment des dévoiements qui ont suivi. C’est un mouvement intérieur qui ne se résume pas à l’idéologie dévastatrice que l’on connaît, même si elle a prétendu avoir le monopole d’un nouvel humanisme.

 

Désir

Ce que l’on entend, c’est la profondeur du désir humain en matière de justice et d’amour. Cette profondeur peut être dévoyée, instrumentalisée – Venise en donne une autre illustration, avec la captation des représentations religieuses par le pouvoir politique, que l’on peut voir au palais des Doges.

J’ai pour ma part, une méfiance presque épidermique à l’égard des discours idéologiques, d’autant que j’en ai observé attentivement les traductions en Europe centrale et orientale. Mais loin d’être hérissé par l’œuvre de Nono, j’ai été touché par ce qu’elle traduit de la profondeur et de l’authenticité du désir humain. Ce désir-là exprime la nature essentielle de la vocation humaine. La visite du Palazzo Grassi et la découverte des œuvres des plasticiens contemporains de la collection Pinault montre que nombre d’artistes d’aujourd’hui – et non des moindres – se tiennent presque tous sur cette « ligne de front » et cherchent à l’explorer.

Ce désir-là ne déserte jamais l’homme. La question est de le reconnaître, de lui faire droit, et de l’ajuster pour que l’homme goûte à la plénitude de lui-même. Ce n’est pas si simple, mais c’est tout l’enjeu de notre vie.

Pourrions-nous, cher Thomas, aider nos sœurs et frères humains à reconnaître en eux ce désir, à en percevoir à la fois la profondeur et l’exigence ? Je suis persuadé que c’est à partir de là, et à partir de là seulement, que nous pourrons de nouveau leur faire entrevoir ce que tous les discours, toutes les représentations de la foi signifient véritablement. Je suis convaincu qu’il nous faut les rejoindre là pour pouvoir leur faire goûter le trésor de la révélation de Jésus Christ. C’est ici que le Seigneur est venu rencontrer l’homme – c’est ce que je comprends lorsque les évangélistes nous expliquent maintes fois que le Fils de l’homme descend chez les pécheurs –, et nous sommes trop souvent tentés d’attendre que nos contemporains fassent le chemin inverse, c'est-à-dire qu’ils rejoignent ce que nous affirmons comme de prétendues évidences.

C’est à cette condition, qui nous demande de suivre Jésus dans sa descente au cœur de l’humain, que nos représentations, nos récits évangéliques ou bibliques, nos discours théologiques retrouveront une vibration et une épaisseur qui se dérobent à nos contemporains. Alors, ils retrouveront cette fonction de « figure » dont je parlais au début de ma lettre, alors, pour les hommes et les femmes à qui la porte du Royaume a été fermée par ceux qui détenaient (ou pensaient détenir) les clés de la connaissance, la foi deviendra envisageable – elle pourra, de nouveau, avoir un visage…

Ce petit détour par Venise était bien instructif. Qu’en penses-tu, Thomas, mon ami ?

Desiderius Erasme

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Yves Le Touzé 03/02/2011 11:27


Cher Desiderius, je pensais pour cette fois mettre ce commentaire sous la signature de Thomas More, mais il m’est apparu à la réflexion que celui-ci n’avait jamais mis les pieds à Venise, et
n’avait pas davantage contemplé les œuvres de la collection Pinault au palazzo Grassi, et serait donc , malgré sa grande culture, embarrassé pour te répondre. J’ai moi-même été saisi, en visitant
Saint Marc dans le passé, par le « colossal évangile de Venise » que représentent , selon Proust, les mosaïques, et par les admirables peintures de la Gallerie dell’Academia. Sans avoir ta finesse
d’analyse, je partage ce que je crois avoir compris de la conclusion de ton propos : c’est par l’art, plastique, musical ou littéraire, que nous pouvons rejoindre le désir profond de justice et
d’amour qui demeure au cœur de l’homme. Car l’art permet de ‘faire entrevoir’ et non d’asséner la vérité. L’idée est intéressante, s’applique-t-elle pour autant aux représentants patentés de l’art
contemporain, sinon à considérer le nihilisme comme le négatif photographique de ce désir universel ?
Quelques précisions d’ordre historique me font défaut. 1° Je n’ai trouvé nulle part la référence à un Paolo Veneziano : s’agirait-il de Domenico V., né en 1400, peintre assez renommé et maître de
Francesco Della Robbia ? 2° Je ne suis pas certain d’avoir bien saisi le sens que tu donnes à l’évolution des représentations, qui se vérifie dans la mosaïque et dans la peinture, mais aussi,
remarquons-le, dans l’architecture : disons pour simplifier le passage de la période romane à la période gothique. Je me demande si l’idée que l’art roman veut nous parler de l’homme dans sa
profondeur et ‘’glisse’’ ensuite, avec le gothique, vers un ‘’vérisme’’ tourné vers la représentation du passé, c'est-à-dire plus charnel et moins spirituel, ne déplace pas le centre d’intérêt du
premier vers l’homme, alors qu’il s’agit, en réaction au réalisme de l’antiquité grecque et romaine, et sous l’influence du néo-platonisme, de donner à contempler l’Etre en soi dans toute sa
splendeur, ineffable et indescriptible.
Merci une fois de plus, cher Desiderius, d’inciter notre réflexion à avancer vers la ‘’fides quaerens intellectus’’. Que saint Thomas More nous y aide ! A bientôt, en toute amitié.


Desiderius Erasme 03/02/2011 11:59



Cher Yves


Il y a bien un Paolo Veneziano. On trouve aisément sur le Web la notice de Wikipedia le concernant...


Quant à l'idée que l'on veut donner à contempler l'Etre en soi, bien sûr... mais le problème c'est que le prétendu réalisme recherché est un leurre, tandis que la notion d'Etre en soi est bien
peu biblique, et c'est d'autant plus un leurre que progresse d'un côté l'objectivité scientifique - ou du moins ce qui se pense comme une objectivité - et que l'on s'éloigne, de l'autre, de
la connaissance en profondeur du texte biblique - je veux dire de son imprégnation vivante  pour se contenter d'une lecture superficielle et littérale, plutôt que littéraire...


Amicalement.



René de Sévérac 01/02/2011 09:32


Mon cher Didier,

Vous dites "aider nos sœurs et frères humains" voilà bien une terminologie du XXIe siècle. En votre temps, il eut suffit d'écrire "aider nos frères humains" et tout le monde eut compris.
En ce temps-là, l'homme était entendu en ce sens où, disait un de mes professeurs, "l'homme embrasse la femme" (joli non?).
Amicalement.


Desiderius Erasme 01/02/2011 18:41



En somme, vous pensez que je verse anachroniquement dans le politiquement correct. Peut-être. Mais plutôt que de m'en défendre, je vous invite à lire le remarquable article de Joseph Moingt
intitulé "Les femmes et l'avenir de l'Eglise" dans le numéro de Janvier de la revue Etude. Cela invite à ne pas se contenter d'embrasser les femmes...


Amicalement


Desiderius



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