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13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 12:47

Une commune aspiration à la liberté

Cher Thomas,

Nous avons assisté ces dernières semaines, en Tunisie et en Égypte, à des événements qui ressemblent à ce qui s’est passé, il y a plus de vingt ans, en Europe centrale et orientale, avec l’effondrement des régimes communistes. L’aspiration des peuples à la liberté a fini par renverser des régimes qui se croyaient inébranlables. Devant de tels événements, je pense spontanément au livre de Daniel et au songe du roi Nabuchodonosor qui rêve d’un colosse aux pieds d’argile. Nul pouvoir n’est assuré, s’il n’exerce pas la justice et ne sert pas le bien commun. Cela ne vaut pas simplement pour les despotismes du monde arabo-musulman. La puissance qui fut celle de l’occident est, elle aussi, en train de passer, et nous pourrions méditer, quant à nous, la parabole du gérant malhonnête, qui apprenant qu’il va devoir rendre son tablier, s’empresse de se faire des amis pour l’accueillir dans les jours difficiles.

Mais ce ne sont là, cher Thomas, que des considérations rapides et sans doute discutables, juste pour dire que tout cela donne à réfléchir. Penser les événements dont nous sommes les témoins doit aussi mobiliser notre intelligence de l’Écriture, qui nous ouvre quelques pistes pour comprendre et agir.

Image et ressemblance

Sur ces événements, je voudrais m’arrêter sur un point : la formidable aspiration à la liberté que nous avons vue à l’œuvre, à l’Est de l’Europe comme au Sud de la Méditerranée. Elle nous dit quelque chose de fondamental sur l’être humain, d’où qu’il soit, quelle que soit son appartenance ethnique ou religieuse. Cette aspiration à la liberté est en quelque sorte le trait le plus commun de notre humanité. J’aime y voir l’une des traces de ce qu’affirme le récit de la Création dans le livre de la Genèse, lorsqu’il nous dit que Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance. Nous avons devant nous, dans ces mouvements étonnants, une trace, un signe de l’essence divine de l’homme.

Si nous croyons en celui que nous nommons, faute de mieux, « Dieu », nous pouvons ainsi reconnaître en tout homme sa présence, fût-elle fragile ou voilée, dans cette aspiration à la liberté – comme dans le désir d’aimer, même lorsqu’il semble s’exprimer de manière frustre.

Il me semble que ces dernières années, nous avons souvent oublié cela en considérant ceux qui appartenaient à un autre horizon culturel ou religieux que le nôtre. Nous avons davantage été obnubilés par la différence – et ce qu’elle pouvait avoir de dérangeant, d’inquiétant – que par la commune humanité où nous sommes invités à reconnaître et à recevoir l’œuvre même de Dieu.

Je ne veux pas être naïf, Thomas. Ces événements ne signifient pas que nous allons tous tomber dans les bras les uns les autres et nous embrasser, en oubliant nos différents et ce qui nous oppose. Je ne crois pas non plus qu’il suffise qu’un régime inique soit tombé pour qu’un peuple connaisse la félicité. Les pièges sont nombreux, les décombres du passé restent dangereux… Pour autant, nous n’avons pas le droit d’enfermer l’avenir dans le pessimisme. Nous devons faire preuve d’espérance et de solidarité. C’est la meilleure manière d’être responsable et réaliste.

 

Fraternité inconfortable, mais indissoluble

C’est ici, me semble-t-il, que nous devons retrouver le sens prophétique de notre foi chrétienne. Nous parlons souvent, en langage chrétien, du « frère ». « Les hommes sont frères », disons-nous. Qu’est-ce à dire ? Gardons-nous de chausser tout de suite des « lunettes roses ». Le frère, c’est tout d’abord celui que nous n’avons pas choisi. Il nous a été donné. Et rien ne nous permet de lui retirer sa « nature » de frère. Même si je n’aime pas mon frère, il reste mon frère… On peut se séparer de son conjoint, ne plus le connaître, rompre avec lui tout lien juridique comme sentimental, mais il est impossible d’en faire autant avec son frère. Reconnaître que les hommes sont frères, c’est reconnaître qu’un lien essentiel me lie à l’autre, que je ne peux rompre.

Dans le livre de la Genèse, le caractère problématique de la fraternité tient presque toute la place. Cela commence avec Caïn et Abel. « Qu’as-tu fait de ton frère ? » Caïn apprend douloureusement la responsabilité qui lui incombait. Cela se poursuit avec la rivalité d’Ésaü et Jacob et leur capacité de réconciliation[1]. Aucun des deux n’est un modèle de vertu, et surtout pas le rusé Jacob… Pourtant, Dieu fait alliance avec lui. Enfin, l’histoire de Joseph met aux prises toute une fratrie, avec ses vanités absurdes et ses jalousies recuites… Comment dépasser le mal commis ? Comment pardonner ? Comment rétablir la confiance, non seulement du côté des victimes, mais aussi – cela mérite d’être souligné – du côté des coupables pour qu’il y ait de nouveau un avenir commun possible.

Ce que nous apprend le livre de la Genèse, c’est qu’affronter les troubles et les déboires de la fraternité, c’est entrer dans l’expérience de Dieu, c’est préparer le terrain qui va être celui de l’Alliance du Sinaï.

Ce chemin de la fraternité, il nous est toujours proposé de le parcourir. J’insiste cher Thomas : il s’agit de le parcourir non pas avec celui qui nous plairait, celui que nous élirions, comme dans un contrat de mariage, mais avec celui que nous ne choisissons pas, celui qui n’a pas nécessairement tout pour nous plaire.

Ce que les événements du Caire, comme ceux de Tunisie nous apprennent, c’est que nous partageons avec des hommes qui appartiennent à un autre monde culturel et religieux que le nôtre, le monde arabo-musulman, la même aspiration divine à la liberté. Nous sommes invités à reconnaître dans ce trait le signe que nous sommes constitués comme frères, en amont de nos cultures et de nos choix religieux. C’est avec eux qu’il nous faut nous entendre.

En finir avec le soupçon

Cela devrait avoir deux conséquences.

L’une, de peuple à peuple, de nation à nation, est celle de savoir comme nous accueillons tout d’abord, puis soutenons ensuite, ce désir de liberté, cette aspiration au bonheur. C’est le moment où jamais de tisser des liens nouveaux, ou de renouveler et améliorer ceux qui existent, de différentes natures : culturels, économiques, sociaux, politiques – dans un souci profond de respect et de justice.

L’autre, c’est que dans notre propre pays, vivent des personnes, des familles, qui viennent notamment de ce monde arabo-musulman. Pourrions-nous apprendre à les considérer à partir de leurs aspirations à la justice et à la liberté, plutôt qu’en les soupçonnant, comme on l’entend si souvent, de mettre en danger nos valeurs ? Pourrions-nous au contraire, les considérer comme d’authentiques partenaires pour construire chez nous une société où la justice et la liberté se conjuguent ? Pourrions-nous avec ces frères – et ces sœurs – retrouver le chemin du dialogue, l’exercice de la parole échangée librement. Dans le livre de la Genèse, tout la finale de l’histoire de Joseph porte précisément sur ceci : comment renouer un échange de parole dans une fraternité qui a été blessée, meurtrie. Joseph emploie quelques subterfuges pour conduire chacun à éprouver sa responsabilité en la matière, jusqu’au moment où il devient clair que nul ne préfère désormais sa vie à celle de l’autre… C’est ce que manifeste de manière éclatante Jésus en mourant sur la croix. C’est en quoi il est celui qui nous réconcilie. A nous de montrer que nous croyons vraiment en cette réconciliation.

Puissions-nous, puisque nous sommes habités par la foi, être les serviteurs de cette fraternité.

À bientôt, cher Thomas

Desiderius Erasme



[1]  On pourrait aussi évoquer Isaac et Ismaël, les demi-frères, mais la question porte davantage sur l’attitude d’Abram et Saraï.

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Yves Le Touzé 17/02/2011 18:50


Cher Desiderius, une fois de plus ton blog nous incite à la remise en cause de nos certitudes : dès le premier paragraphe en effet, tu évoques, en parallèle et après le despotisme soviétique et
ceux du monde arabo-musulman, l’effondrement qui menace nos démocraties occidentales : je cherche en vain dans tes conclusions (que je ne rejette en rien de ce qu’elles comportent de positif) la
présence de cette dernière perspective, qui change du tout au tout les termes du dialogue souhaitable avec l’Islam présent sur notre sol. Que trouvent ceux qui débarquent chez nous pleins de
l’espoir d’une vie libre, sinon une société du chacun pour soi et du refus de l’autre, où les croyances fondatrices sont réduites à des opinions religieuses, et la différence sexuelle fondatrice à
des préférences sexuelles, où la liberté n’est que celle de jouir… et, sous couvert d’une démocratie respectueuse de chacun, un despotisme insidieux qui, comme l’annonçait Tocqueville, « ne détruit
pas, mais empêche de vivre » ? Bien sûr ce tableau est noirci, car des constatations encore actuelles peuvent lui être opposées, mais la tendance demeure inquiétante, et la lucidité nécessaire.
Le point important de tes conclusions me semble être celui où tu souhaites que nous considérions les membres du monde arabo-musulman « comme d’authentiques partenaires pour construire chez nous une
société où la justice et la liberté se conjuguent ». Mais ce dialogue n’est possible que si nous acceptons, non pas de renier nos valeurs chrétiennes, mais de les exalter en reconnaissant
humblement que nous participons à leur trahison au sein de notre Eglise et de notre société. Cette préoccupation ne devrait-elle pas l’emporter largement sur celle de l’issue des soulèvements en
cours en Orient ?


René de Sévérac 13/02/2011 14:23


Cher Didier,

J’apprécie votre espoir de voir la démocratie gagner Tunis et le Caire, et je pourrais me joindre à vous (et à l'ensemble de nos dirigeants -les hypocrites-) si je n'avais quelques inquiétudes.

Il est facile de regarder le monde comme copie de notre société, mais ce n'est pas être raciste de confesser que les terres chrétiennes ont une histoire singulière.

Dans le cas de l'Egypte je ressens une inquiétude toute particulière en pensant à l'islamisation de l'Etat :
les Frères Musulmans sont la seule organisation capable de prendre le relais -à moins que Moubarak II (un militaire) succède au précédent, ce que je souhaite- et mon coeur se serre en pensant à nos
frères Coptes.

Pour la Tunisie, même schéma, un Ben Ali II ...

Salut


Desiderius Erasme 13/02/2011 15:30



Cher René,


il n'est pas déraisonnable d'avoir de telles inquiétudes. Mais si nous restons sur l'expectative sans aider ceux qui sont habités par un réel désir de liberté, ne risquons nous
pas d'une part de laisser la voie libre à ceux qui souhaiteront profiter de la situation pour imposer leur pouvoir - on l'a vu en Russie ces dernières années - et d'autre part de manquer une
occasion de donner de l'Occident, ou du moins de l'Europe, une image moins négative que celle qui domine dans le monde arabe aujourd'hui. C'est en tout cas ce que Barack Obama semble avoir
compris...


Cordialement.


DE 



Bernard SEGALEN 13/02/2011 13:45


Quelle vision prophétique! On ne peut que goûter, en le lisant et le relisant, ce texte complet. Mais quel chemin il nous reste à parcourir pour nous "réconcilier" avec notre frère, comme nous y
invite la lecture de l'Evangile d'aujourd'hui. Pressons-nous peut-être un peu moins aux offices et allons d'abord vers nos frères, poussés par la Parole!


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