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15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 10:46

Cher Thomas,

Parmi tous les termes du vocabulaire chrétien, il en est un qui fait sérieusement problème à nos contemporains : c’est le mot « péché ». C’est un mot dont l’usage malencontreux, à tort et à travers, a eu des conséquences désastreuses pour la compréhension de la foi chrétienne. Il a trop longtemps été un outil de domination des consciences, un instrument d’humiliation, un vecteur de perversion de la foi. Combien d’hommes et de femmes se sont éloignés des communautés chrétiennes, parce qu’ils ne supportaient pas ce que ce mot portait de culpabilisation ?

Ici, l’« isme » de « christianisme » se gonflait de la violence dont sont capables toutes les doctrines qui perdent de vue l’amour de l’être humain, pour plier ce dernier à leurs impératifs divers, qu’ils soient religieux, politiques, culturels ou économiques.

C’est une pitié, mon cher Thomas, que cette perversion de la parole et la promesse portées par Jésus de Nazareth. Quand, dans ce que nous prenons alors pour notre « foi », le souci du péché et de sa condamnation prend le pas sur la miséricorde, on peut être sûr que le Royaume est loin. Or il semble bien que nous avons pratiqué la dénonciation du péché, bien davantage que l’exercice de la miséricorde. Nous nous sommes rangés plus volontiers du côté de la « colère » de Dieu que du côté de sa tendresse « maternelle » à quoi fait référence le mot hébreu qui évoque la miséricorde, en se rattachant à l’émotion qui saisit les entrailles, la matrice…

Perversité

Il est intéressant, cher Thomas, de se rappeler que dans la Bible hébraïque, l’épisode du recensement raconté au chapitre XXIV du deuxième livre de Samuel est repris dans le premier livre des Chroniques avec une modification significative : la « colère du Seigneur » qui s’enflamme contre David (dans le livre de Samuel) est alors attribuée à… Satan ! C’est d’autant plus remarquable que la figure de Satan est presque totalement absente de la Bible hébraïque. Le choix ainsi opéré n’est pas mince !

Une note de la Traduction œcuménique de la Bible suggère que le « Chroniste » a été « gêné » par l’idée que Dieu ait pu suggérer à David le recensement qui lui valut ensuite malédiction… Mais ne peut-on se demander si le Chroniste n’a pas également voulu prévenir le lecteur contre un usage pervers de la « colère du Seigneur » ?

Nous devrions nous garder de nous ranger trop vite de ce côté-là, nous garder de nous poser en juge. À maintes reprises, Jésus invite ses disciples à se garder de juger… Combien de jugement n’a-t-on pas prononcé, publiquement ou in petto, à partir ce mot de péché. N’oublions pas que le Satan, dans le livre de Job, c’est celui qui dénonce le mal supposé, potentiel, le mal qui finira bien par être commis, bref qui tente de faire se lever la colère de Dieu contre son serviteur… Le Satan est celui qui juge par avance, celui qui accuse… Sous couvert de lutter contre le péché et les pécheurs, qu’il est facile de verser dans le jeu de l’accusateur. Jésus ne mange pas de ce pain-là, il l’a montré maintes fois, et pas seulement face à la femme adultère.

En fait, le péché, pour nombre de gens, se définit comme un manquement à la loi morale. Il y aurait d’un côté le mal et de l’autre le bien. Serait pécheur celui qui commettrait le mal. Cela semble une évidence, n’est-ce pas ? D’où cela sort-il ? D’une piètre lecture du second récit de la création, dans le livre de la Genèse. Dans le jardin d’Eden, Elohim a dit à l'adam, avant de créer la femme, de ne pas manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Il est tentant d’en conclure que le péché, c’est de commettre le mal… Et comme le récit parle de la nudité du premier couple, des générations entières se sont obnubilées, de manière quasiment pornographique, sur un prétendu péché de chair, comme si le Créateur avait fait de la sexualité le cœur de la nature pécheresse de l’être humain – en commençant naturellement par la femme ! Comme pervers, le Créateur se poserait là ! Il aurait ainsi tendu un piège à ses « enfants », un piège auquel ils ne pouvaient pas échapper, puisqu’ils le portaient dans leur chair... En réalité, cette perversité est très exactement celle des commentateurs qui habillent Dieu d’un tel costume, en se prenant pour de petits saints. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils regardent les choses par le petit bout de la lorgnette…

Le texte ne dit rien de tout cela ! Si on le lit attentivement, il faut d'abord en conclure, en toute logique, qu’avant d’avoir consommé ce fruit l’adam et sa compagne ne connaissaient ni le bien ni le mal. Ils étaient donc irresponsables, de ce point de vue-là : on ne peut pas leur reprocher d’avoir commis ce qu’ils ignoraient. Ce que nous appelons le péché est par conséquent d’une autre nature que le choix entre le bien et le mal, en toute connaissance de cause.

Hypocrites !

Je te surprends, cher Thomas ? Pourtant, si tu as bien lu la fin du livre du Deutéronome, tu n’as pas manqué de remarquer ce que le Seigneur dit à son peuple, par la bouche de Moïse, avant l’entrée du peuple dans la Terre promise : « Je mets devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie, pour que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le Seigneur ton Elohim, en écoutant sa voix et en t’attachant à lui… » (Dt 30, 19-20).

Le choix, c’est bien celui de la vie, et non pas celui d’une catégorie de la morale, ou celui d’un article de règlement ! La vie est bien plus subtile que cela, puisque, par exemple, telle chose qui est bonne dans certaines circonstances ne l’est plus dans d’autres. N’en déplaise à Platon, « le » bien, en soi, par essence, n’a pas d’épaisseur, de consistance. Et inversement, le mal… Ce qui existe, c’est… la vie.

Mais qu’est-ce donc que le péché ? La racine du mot hébreu qui le désigne signifie « rater la cible ». Ne pas viser juste.

Tu te souviens mon cher Thomas, de l’une des principales invectives de Jésus à l’encontre des prêtres, des scribes et des pharisiens : il les traitait d’hypocrites. Cela ne veut pas dire qu’ils pratiquaient un double langage – comme on entend aujourd’hui le mot hypocrite – mais qu’ils examinaient les choses par en dessous, qu’ils voyaient « trop bas », que leur regard n’était pas à la hauteur de l’enjeu. C’est l’étymologie du mot « hypocrite ».

Voilà le péché : ne pas être à la hauteur de ce que requiert la vie pour grandir, se développer, se transmettre, se partager. C’est viser à côté de ce qui nous est promis, offert. C’est ce qui arrive à la femme de l'adam, lorsqu’elle croit celui qui lui a donné la vie capable de perversité, comme le lui suggère le rusé serpent. Son jugement n’est pas ajusté à la réalité. C’est ce qui arrive à l’adam qui n’assume pas sa responsabilité de témoin de la parole du créateur, alors que c’est à lui qu’elle a été adressée. Du coup, le fruit produit par ce dévoiement de la parole est bien amer…

Qu’aucun être humain ne soit parfaitement ajusté à la parole qui le porte après lui avoir donné la vie, à ses promesses, à ses dons, à la simple réalité, nous en faisons l’expérience chaque jour. Il n’y a pas de quoi s’en culpabiliser, c’est la chose la plus banale. Pas de quoi dramatiser, sauf lorsque l’on s’y enferme délibérément, en ignorant volontairement les conséquences que cette erreur de jugement fait peser sur les autres.

Si en Jésus Christ, nous sommes sauvés du péché, ce n’est pas que nous soyons miraculeusement, par une opération magique, parfaitement ajustés à la vie que nous recevons, c’est bien plus simplement que nous apprenons de Jésus lui-même que ce péché, ce « ratage » n’est pas une fatalité dans les conséquences duquel nous serions enfermés. Le pardon, la miséricorde, la réconciliation qu’il nous a manifestés et dont il nous a confié la responsabilité – dès lors que nous devenons ses disciples – nous délivrent de cette fatalité : tout homme, quel qu’il soit, se voit toujours offert la possibilité de « viser plus juste », et cela passe par l’expérience de la communion, de l’amour fraternel. D’ailleurs, il suffit d’ouvrir les yeux : le jour se lève pour tout le monde, y compris pour les « méchants » : la vie ne refuse son don à personne…

Rappelons-nous la parole de l’apôtre Paul : « Tout est permis, mais tout n’est pas profitable ». Cessons de vouloir vivre dans un prétendu ordre du bien et du mal. Reconnaissons que cet ordre est inaccessible, et même, comme le laisse supposer l’interdit prononcé dans le jardin d’Eden, qu’il est probablement pervers et mortel. Porteur d’accusation et non de réconciliation. Vecteur de ce fameux ressentiment, dont je te parlais dans ma lettre précédente ! Cherchons plutôt ce qui fait vivre. Ce que l’Écriture appelle « la justice ».

Retenons ce seul « défi », celui de choisir la vie, en toute chose, modestement, autant que faire se peut, en sachant que nous n’avons pas ni toutes les clés ni toutes les réponses. Essayons déjà de nous poser de bonnes questions... Ce qui compte, ce n’est pas une certitude qu’il faudrait atteindre, mais une disposition du cœur, du corps et de l’intelligence pour permettre à la vie d’éclore, de se développer, de se répandre, dans ce monde imparfait, encore inachevé, qui est le nôtre. Il suffit d’être debout, en marche, comme Abraham, vers un pays qu’il ne connaît pas à l’avance.

Reconnais, mon cher Thomas, qu’on ne nous a pas souvent présenté la question du péché sous cet angle-là. Il ne s’agit plus de risquer de se faire taper sur les doigts – ou pire – parce que l’on n’agit pas comme il faut ; il ne s’agit plus d’être humilié parce que désigné comme coupable, bon pour le pilori. Il s’agit de découvrir que davantage de vie est possible, qu’un nouveau regard, mieux ajusté, une meilleure compréhension de l’existence qui se présente à nous, une plus grande liberté, un plus vaste partage est envisageable et peut donner à l’humanité un nouveau visage… Cela aussi, c’est la résurrection. Qu’en penses-tu, mon ami ? N’est-ce pas ce que nous devrions annoncer ?

Desiderius Erasme

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Jacqueline Viltard 22/01/2011 18:22


Merci, je viens seulement de lire ces 2 réponses. Bonne semaine à nous tous, aussi aux lecteurs qui ont écrit ou qui se taisent…
jacqueline


Yves Le Touzé 22/01/2011 16:31


Je suis très heureux, moi aussi, de cet échange élargi permettant de stimuler la réflexion et de confronter des expériences spirituelles nourries de leur diversité. La référence à Teilhard de
Chardin, tourné à la fois vers le passé par ses recherches paléontologiques et vers l’avenir par sa vision de l’évolution où le monde est assumé par un Christ universel ‘’se faisant’’ et non ‘’tout
fait’’, peut nous aider à lire autrement la Bible et notamment les récits de la création : merci à Jacqueline de l’avoir cité. Et encore merci, cher Desiderius, de poursuivre ce blog, que j’attends
également avec impatience chaque semaine.
Yves


Jacqueline Viltard 21/01/2011 22:23


Correction d'une erreur, il s'agit du film Le grand silence.


Jacqueline Viltard 21/01/2011 17:57


Bonjour,
Je viens me mêler de votre échange, car je serais gênée que celui-ci devienne débat de spécialistes, aussi, je viens mêler mon grain de sel.
J’ai aussi été très imprégnée par la lecture de Teilhard de Chardin.
Aujourd’hui, pourtant, je ne suis pas sûre de trouver de réelles « divergences » entre la pensée du Christ cosmique et celle du Dieu Créateur et de son Christ, Verbe de Dieu, et de l’Esprit répandu
sur le monde.
La dernière image du film : « Le monde du silence », où s’entendaient ces hymnes et ces psaumes qui semblaient s’élever avec les nuages me paraissait comme un témoignage de cet Esprit, sans lequel
l’univers deviendrait plat, sans transcendance, sans espérance.


Desiderius Erasme 22/01/2011 10:51



Chère Jacqueline,


ne vous privez jamais de vous mêler à la discussion. Comme je l'écrivais à l'instant en répondant à Yves, les divergences sont souvent créatrices, si nous savons les accueillir comme ouvrant un
espace nouveau à découvrir.


Cordialement


Desiderius



Yves Le Touzé 20/01/2011 18:38


Merci, cher Desiderius, de cet hymne à la vie sur lequel se termine ta 8ème lettre. Choisir ‘’ ce qui fait vivre’’, c’est faire de tout ce que la vie nous apporte (y compris lois morales et
interdits qui sont des balises) un lieu d’humanisation, avec la certitude du triomphe final sur la mort que nous apporte la foi en la résurrection. Péguy, à la suite de Bergson, opposait la morale
‘souple’ à la morale ‘raide’, la première étant beaucoup plus difficile à pratiquer, mais seule conforme à l’humanité de l’homme.
Nous sommes loin ici d’encourir le reproche de banaliser l’extraordinaire du message chrétien afin de le rendre plus crédible parce qu’il serait plus proche de la condition humaine. La véritable et
incroyable dimension de la vie nous est donnée par Jésus dans deux textes de Jean : ‘’Je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait en abondance’’ (10, 10) et : ‘’ De même que le Père a la vie
en Lui-même, ainsi a-t-il donné pareillement au Fils d’avoir la vie en lui’’ (5, 26). Notre condition est d’être en travail d’humanisation-divinisation, parce que nous vivons déjà dans le Christ
ressuscité et que la vie qui éclatera au dernier jour dans la gloire sera une vie pleinement humanisée et pleinement divinisée (sur les plans individuel et collectif). ‘Au dernier jour’, parce que
nous sommes en chemin et sous l’emprise du péché : dans cette perspective, le péché est en effet ce qui déshumanise et dédivinise l’homme, (ce qui ‘rate la cible’ comme tu le dis avec bonheur).
Seul le Christ, en nous prenant en Lui, et Lui en nous, jusqu’à partager notre mort, nous donne d’accéder à notre vie d’Hommes-Dieux.
Je fais une pause, cher Desiderius, pour tenter de discerner ce qui, à travers nos échanges prolongés depuis ta première lettre, m’apparaît refléter des convergences ou des écarts. Je partage ton
souci de trouver un langage qui ‘’passe’’ auprès de nos contemporains et demeure crédible sans altérer la Parole dont nous vivons, et j’apprécie donc l’outil de recherche et de communication que tu
as initié en lançant ce blog. Quant au fond, je ne constate pas de divergences, mais peut-être une différence d’accent : ta démarche privilégie, me semble-t-il, la personne de Jésus de Nazareth,
Parole de Dieu incarnée dans une individualité historique, à laquelle nous rattache la chaîne de la Tradition reçue des apôtres, et qui nous appelle à prolonger sa présence charnelle en manifestant
auprès de nos contemporains ‘’qu’un homme peut fonder toute sa vie sur la Parole’’, comme lui-même l’a fait en mourant sur la croix et en ressuscitant d’entre les morts. Personnellement je suis
plus sensible au Christ ‘cosmique’, qui en ressuscitant a élargi sa vie à toute l’humanité et même à la totalité des mondes existants, et que chacun des hommes arrivant en ce monde est appelé à
construire avec Lui et en Lui, dans une perspective dynamique qui a nom Espérance. Bien sûr les deux approches sont complémentaires, et mon propos manque sans doute de fidélité à la tienne, ne m’en
veuille pas d’une simplification abusive qui n’a pour but que de permettre à ta sagesse defaire avancer la recherche.
En toute amitié.


Desiderius Erasme 22/01/2011 10:48



Cher Yves,


une fois de plus ton commentaire touche dans le mille, et élargis mon propos. J'attens en fait toujours, presque avec impatience tes réactions. Quant aux approches différentes, elles ne
s'excluent pas mais se complète, non pas seulement parce qu'elles couvriraient ensemble un champ plus vaste, mais parce que  leurs différences ouvrent un champ à d'autres encore... On
pourrait dire que la différence est créative, ce qui est à certains égards assez biblique.


Merci encore. Et tout mes amitiés


Desiderius



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