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23 janvier 2010 6 23 /01 /janvier /2010 10:09

Où le fou n’est pas celui qu’on croit…

Deux petits versets tirés de l’évangile de Marc. Rien de plus. Je les recopie tant ils sont brefs et abrupts. « [Jésus] revient à la maison. La foule se rassemble de nouveau si bien qu’ils ne peuvent même plus manger du pain. Les siens l’ayant appris sortent pour se saisir de lui, car ils disaient : “Il est insensé”. »

Un texte si bref, à méditer, c’est un peu comme se retrouver au pied d’une paroi qu’il faut gravir à main nue. Il va falloir scruter les moindres détails pour trouver une prise, puis une autre.  On est pris de vertige. On se dit tout d’abord qu’il n’y a rien, ou si peu…, que nous sommes livrés à nous-mêmes, et qu’une fois qu’on a lu et relu ces quelques mots, on n’est pas plus avancé… On se dit qu’il est temps de passer à autre chose. Et pourtant, jusqu’à demain, rien d’autre…

En fait, nous avons plusieurs solutions. La première c’est de s’interroger sur le contexte duquel sont tirés ces deux versets. Ce qui suit, c’est la scène au cours de laquelle des scribes accusent Jésus d’être possédé par Beelzeboul. Ce qui n’est pas très différent de l’accusation de la parenté de Jésus qui disent qu’il n’a plus sa tête (les orthodoxes russes traduisent pour leur part : « Il est hors de lui »). C’est le moment où Jésus dénonce le « péché contre l’Esprit » qui ne peut être pardonné. Puis, quand s’approchent enfin « la mère et les frères » de Jésus, celui-ci déclare à la cantonade : « Qui fait la volonté de  Dieu, celui-là est pour moi frère, sœur, mère… » Voilà déjà qui donne à méditer. Ajoutons encore qu’après la résurrection, la famille de Jésus prendra une place déterminante dans la communauté chrétienne, avec Marie, bien évidemment,  mais aussi avec « Jacques, le frère de Jésus » qui deviendra le chef de l’Église de Jérusalem, l’une des colonnes de l’Église naissante.

La seconde piste à explorer (qui ne s’oppose pas à la première), c’est  l’examen très précis du texte. La traduction liturgique est un peu différente de celle que je propose ici, mais elle est moins fidèle à la littéralité du texte. Lorsqu’une lecture est si brève, il n’est pas inutile de voir comment le texte est entendu par divers traducteurs. Le texte, tel que je l’ai retranscris, s’accorde à ce que l’on trouve dans plusieurs traductions dont la valeur est reconnue.

 Dans la traduction liturgique, deux points importants ont disparu.

Tout d’abord le fait que Jésus est revenu à la maison. Une façon de dire symboliquement qu’il est « chez lui », et non pas « hors de lui ». Il ne divague pas, il n’est pas errant… Dans ces conditions, pourquoi faudrait-il se saisir de lui ? Ou va-t-on l’emmener, sinon chez lui ?

Avec la même finesse, l’évangéliste n’a pas simplement écrit que la mère et les frères de Jésus viennent à lui, il a écrit qu’ils sortent. Ce sont eux, qui ne sont plus chez eux, qui ne sont plus en eux-mêmes. Marc ne manque pas d’humour. Ce qu’il nous dit ainsi, c’est que l’effet de la prédication de Jésus est tel qu’il fait sortir les gens de leurs gonds, les mets hors d’eux-mêmes, les dé-range. Un ordre est bousculé…

Jésus n’est donc pas seulement celui qui guérit, mais celui qui déstabilise, qui inquiète. Et cette inquiétude peut faire sortir ceux qu’elle saisit d’eux-mêmes…  Y compris les plus proches de Jésus, sa famille, qui devrait pourtant, le connaissant de près et de longue date savoir ce qui l’anime. Y compris ceux qui sont l’une des figures de la sagesse et de la stabilité en Israël : les scribes, dont l’activité est attachée à la Parole, à la Torah, et qui sont en principe centrés sur l’essentiel… Eux aussi sont déstabilisés au point d’en venir à des invectives dont Jésus démonte aisément la stupidité…

Le second point qui disparaît dans la traduction liturgique, c’est le pain. La foule est si nombreuse, nous dit Marc, qu’il n’est plus possible de « manger du pain ». La traduction liturgique n’a gardé que le verbe « manger », craignant dans doute d’alourdir le texte. Mais le pain, pour la première communauté chrétienne, et donc pour Marc, c’est à la fois le pain de la parole et le pain de l’eucharistie. Non pas deux pains différents, mais le même sous deux espèces. Le pain c’est Jésus lui-même.  Ainsi, le problème que pose l’attitude des foules, ce n’est pas l’impossibilité de prendre son repas, c’est que dans la précipitation vers celui qui apparait comme un formidable guérisseur, comme celui qui va régler tous les problèmes, effacer toutes les difficultés, vaincre tous les maux, il n’est plus possible à Jésus de donner à la foule le pain de vie.

« La Bible nouvelle traduction[1] » a eu un petit coup de génie littéraire en proposant de traduire de la façon suivante : « Il n’était plus possible d’avaler une bouchée ». La bouchée, c’était à l’époque de Marc, pour le catéchumène, les quelques versets de l’Écriture qui lui étaient donnés à « avaler », à apprendre par cœur pour qu’ils pénètrent son esprit et nourrisse son cœur.

« Entendez ! »

Voilà ce qui nous est donné à contempler : une situation où Jésus ne peut plus se donner, où il ne peut plus se faire entendre, parce que ce qu’on vient lui demander et les attentes qu’on projette sur lui ne laissent plus de place à la Parole, plus de place au Pain de vie. Une situation où ce qu’il provoque fait sortir certains du « bon sens », au point que l’inquiétude qui les saisit, les « possède », le poussent le désigner, lui, comme insensé ou possédé – comme si cette accusation, ce transfert pouvait apaiser l’inquiétude…

Si l’on va un peu plus loin dans la lecture de Marc, on voit Jésus s’éloigner, installer une distance avec la foule pour faire en sorte que celle-ci soit de nouveau en situation de l’entendre, et enfin adresser la parole à ceux qui alors sont prêt à l’écouter. Que leur dit-il ? « Entendez ! ». Suit la parabole du semeur. Et de nouveau : « Qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! ». Puis aux disciples, il est donné de recevoir l’explication : le grain – et donc la nourriture en puissance – c’est la parole… Ce qui nous ramène à ce qu’a écrit Marc : « si bien qu’il ne peuvent plus manger de pain… »

Permettez-moi de ne pas en dire plus, mais de laisser à chacun le soin de laisser résonner en lui ces deux versets afin que cette « bouchée » fasse son travail, puisque, selon ce qu’on lit dans le prophète Isaïe, la Parole ne revient jamais à Dieu sans avoir fait son travail.

D.E.



[1] Bayard

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Published by Desiderius Erasme
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Philippe Lestang 23/01/2010 19:52


Merci pour vos très beaux commentaires, très utiles.
Puis-je suggérer, pour ceux qui les liraient avec quelques jours ou semaines de retard, que vous indiquiez à chaque fois le numéro du chapitre et des versets concernés?
Il me semble que cela manque aujourd'hui.


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