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7 février 2012 2 07 /02 /février /2012 21:54

Pedotti-bataille.jpgCe fut sans doute, si l’on excepte les deux premières guerres mondiales, le premier événement majeur de la mondialisation. Le concile voulu par Jean XXIII en 1959, clos par Paul VI en 1965. Nous allons fêter, en octobre de cette année, le cinquantième anniversaire de son ouverture.

Le livre que vient de signer Christine Pedotti – La Bataille du Concile, Plon, 576 p, 24,50 euros n’est certes pas le premier, mais il est rare en son genre : il ne traite pas d’abord des textes produits par Vatican II, ni de leur réception, mais de l’événement en lui-même. Elle le raconte, après avoir lu et disséqué les récits et les journaux qu’en ont faits les participants, à chaud, au plus près de leurs impressions directes, premières, en se posant la question suivante : comment l’ont-ils vécu ? Avant d’être une affaire de doctrine et de théologie, le concile est, on l’oublie souvent, une histoire d’hommes et c’est, en ce sens, une histoire de foi bien plus que de savoir et de mots.

On s’embarque dans la lecture comme pour une longue traversée en mer agitée. Mais disons-le tout de suite, le talent de l’auteur fait qu’on n’a pas envie d’en perdre une miette. Surtout, d’entrée de jeu, on découvre que toutes les questions majeures qui agitent notre Église aujourd’hui sont là. Que les données de la crise que connaît le catholicisme en Occident, sont posées au moment où démarre la première session là. Non pas qu’elles trouvent leur source dans le Concile, mais que le Concile a tenté d’y répondre, et que des courants puissants et contradictoires l’ont traversé à ce sujet. À ceux qui sont tentés de penser aujourd’hui que les Pères conciliaires se sont fourvoyés – ce qui fut l’opinion de Mgr Lefebvre, mais aussi d’une bonne partie de la Curie – ce livre répond que c’est plutôt le fait que le Concile, et surtout Paul VI soit resté à mi-chemin qui explique la désaffection d’une bonne part de nos contemporains à l’égard du christianisme et de l’Église, alors qu’à l’époque l’intérêt était intense.

Qu'est-ce que la vérité?

L’un des débats immédiats et centraux portait sur le rapport entre l’Écriture et la Tradition. Il demeure extrêmement vif aujourd’hui, dans le débat avec les intégristes et les traditionalistes, mais il se prolonge dans le type d’usage qui est fait de la Parole, souvent instrumentalisée pour confirmer des positions morales ou spéculatives, sans que nous ayons encore vraiment pris la mesure que la Parole est la personne même du Verbe, qu’elle est vivante et dialoguante, qu’elle ne cesse de produire du sens nouveau si nous nous y exposons, si nous nous laissons travailler par elle en même temps que nous la travaillons.

Autre question majeure, celle que pose Pilate dans l’évangile de Jean : « Qu’est-ce que la vérité ? » Pour une partie des Pères conciliaires – la frange conservatrice – la vérité, c’est un corps de doctrine qu’il s’agit de défendre, car toute atteinte à la construction dont ils sont en charge risque de la déséquilibrer. La vérité, de ce point de vue, c’est moins une personne (Jésus qui affirme : « Je suis le chemin, la vérité et la vie ») et un mouvement qu’un édifice. Dans cette perspective, le monde se divise selon qu’il est conforme ou non à cet édifice intellectuel qui dit le bien et le mal, la vérité et le péché. Ce discours est celui qui vient encore souvent de Rome.

Pourtant la majorité des Pères conciliaires, au terme de l’expérience rude qu’ils venaient de vivre, frottant leurs opinions diverses les unes aux autres, confrontant leurs désaccords, avaient fait l’expérience d’une vérité qui certes était une en Jésus Christ, mais ne cessait de se révéler, si bien que la question était posée de témoigner de comment elle se disait dans le monde en un temps donné. La vérité s’incarne, tel était bien la conscience dont témoignait le Concile, elle se risque, et elle ne craint pas d’aller à la rencontre des hommes. Plus encore, le rapport au monde qui se dessinait dans la volonté de Jean XXIII était marqué par la reconnaissance de l’œuvre de Dieu dans toute sa création. Par conséquent, l’idée d’un partage, d’une séparation entre le monde de la vérité et celui du péché était singulièrement remise en question… On voit bien qu’aujourd’hui, dans le catholicisme contemporain, il n’est pas besoin d’aller vers les marges les plus conservatrices pour entendre malheureusement un discours absolutiste, qui dénonce, comme le faisait déjà la Curie, le relativisme, le matérialisme, l’hédonisme… et certains mêmes, la démocratie.

La peur ou l'amour?

On voit aussi comment autour de la question de la personne de Marie, se noue un rapport à la foi pour le moins ambigu. En effet la bataille menée par les « maximalistes » instrumentalise la personne de la mère de Jésus pour faire prévaloir la Tradition sur la Parole – tant il est difficile de fonder scripturairement la « mariologie » et surtout la « mariolâtrie » qui aboutit à proclamer Marie « médiatrice » en lui appliquant un qualificatif qui définit la personne même du Christ. Non sans rapport avec cette vision de la « Vierge », c’est aussi l’approche de la sexualité qui apparaît comme terriblement problématique, et l’on comprend bien pourquoi on aboutira a l’impasse d’Humanae Vitae, qui donnera à tant d’hommes et de femmes le sentiment que décidément l’Église ne comprend rien à ce qu’ils vivent intimement.

Au fond, toute la dialectique à l’œuvre dans le Concile Vatican II ainsi raconté à hauteur d’homme est celle qui balance entre la peur et l’amour, entre l’angoisse et la foi. Quand on referme le livre de Christine Pedotti, on est loin de la légende irénique du coup du Saint Esprit qui aurait, à l’exception de quelques grincheux irascibles comme Lefebvre, transcendé les différences. Certes le Saint Esprit était là, mais il s’est frayé son chemin dans les passions humaines, et pas seulement malgré elles, mais avec elle. Il a œuvré, comme toujours, dans la complexité, sans transformer le monde des hommes en un irréel monde des anges. Et il nous laisse le travail à parachever, puisqu’il faut encore et toujours se risquer dans l’aventure de la foi, pour pouvoir dire comme le patriarche Jacob à Bethel, « Dieu était là, et je ne le savais pas ».

La théologie de l’événement conciliaire lui-même reste à faire, qui viendrait compléter celle, en cours, de sa réception. Le livre de Christine Pedotti nous dit que s’est noué là un événement majeur pour notre monde, mais qu’il reste à saisir. Ce ne sont peut-être pas tant les textes qui importent, même s’ils marquent des tournants, des débuts, des renversements, que l’expérience que le Concile révèle, comme signe de Dieu. En se rappelant que lorsque Jacob dit que Dieu était là, il se remet en route… Il s’agit de considérer l’événement comme Parole, bien plus que comme texte(s), en définitive.

Vous avez compris, c’est un livre à lire d’urgence. Bonne lecture

Desiderius Erasme

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Sanchez.F 16/02/2012

Je ne veux pas critiquer un livre que je n’ai pas lu (et que j’aimerais vraiment achété) mais je me demande si Christine dont on sait partisane et militante d’une herméneutique de la rupture peut
nous rapporter le concile avec toutes ces nuances qui nous permettrait de comprendre pourquoi l’après concile qui fut agité et mouvementé a péché par excès et a trahi le concile lui-même.
J’appartiens à la génération de JPII qui s’inscrit dans l’herméneutique de la continuité et, j’aimerais comprendre ce bon concile, son déroulement ,ses coulisses mais aussi comprendre ce qui a
permit et légitimé les excès de son applications .

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