Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 février 2010 3 03 /02 /février /2010 09:00

 La moutarde monterait-elle au nez de Dieu ?

(2 S 24, 2.9-16a,17)

C’est une étrange histoire qui clôt le second livre de Samuel. Une histoire qui a été manifestement rajoutée, puisqu’elle vient après le chapitre 23 qui rapporte les dernières paroles de David et présente ceux qui furent « les braves de David », ceux qui l’ont accompagné dans sa geste. Normalement, le livre aurait dû s’achever là. Mais voilà que les « auteurs » ont jugé bon d’ajouter un supplément. Une façon de nous dire qu’il y a encore une leçon importante à retenir de David.

L’histoire commence de façon troublante. La liturgie n’a pas retenue le premier verset du chapitre 24 et fait commencer le texte au second verset. Que dit ce premier verset ? « La colère du Seigneur s’enflamme encore contre les Israélites, et il excita David contre eux en disant : “ Va, dénombre Israël et Juda”. » Le premier livre des Chroniques, qui rapporte au chapitre 21 le même épisode – signe encore de son importance – attribue cet ordre à Satan (c’est une des très rares mentions de Satan dans l’Ancien Testament). Comment, en effet penser que Dieu est à l’origine de cette action qui sera ensuite décrite comme une faute, et l’occasion d’un châtiment pour Israël ? Même Joab, qui est, parmi les compagnons de David, le prototype du cynique sans état d’âme, répugne à cet ordre.

Il faut sans doute tout d’abord bien voir qui est le « sujet » : « la colère du Seigneur » ou, littéralement, « la narine du Seigneur » (comme on dit familièrement que « la moutarde me monte au nez »).  Ce qui semble désigner une face sombre de Dieu, plus que Dieu lui-même. D’où l’interprétation du livre des Chroniques. David semble se laisser manipuler par cette « face sombre » en lui prêtant crédit sans s’interroger davantage.

Le second point, c’est que le dénombrement va finalement insister sur la distinction entre Israël et Judas, mettant en lumière le déséquilibre des forces : « Israël comptait huit cent mille hommes de guerre, pouvant tirer l’épée, et Juda cinq cent mille ». Le fait qu’on précise qu’au Nord il s’agit d’hommes de guerre annonce en quelque sorte le refus du Nord, après la mort de Salomon, de rester sous la domination d’un roi issu de Juda, et la révolte qui va s’en suivre.  Ce sera le drame historique fondamental de l’Israël biblique ! Voilà sans doute pourquoi le livre de Samuel fait l’objet de cet « ajout ».

La liturgie omet la partie du texte qui montre que pour obéir, à contrecœur,  à l’ordre de David, ordre qu’il a contesté, Joab fait le tour du territoire. Il en délimite les frontières, et il ne parle que « du peuple » dans son unité, sans distinguer Israël et Juda. Joab manifeste que le territoire est unique comme le peuple est unique… comme Dieu est un.

Dans ces conditions, « la narine du Seigneur » semble effectivement faire œuvre de division (ce qui correspond à la définition biblique du Satan), et il s’agit bien de faire du mal au peuple unique du Dieu un.

Dès lors, cet ajout du livre de Samuel pose une question centrale : celle de l’usage que nous faisons de ce qui nous semble être la parole divine.

David comprend, dès l’énoncé du résultat du recensement, qui fait apparaître la division et le déséquilibre entre Israël et Juda, qu’il a commit une faute. Il se rend compte qu’il a donné prise à un mal qui va ravager le peuple de Dieu : la division. Symptomatiquement, la malédiction de l’ange du Seigneur met en scène le mal qui est fait à Israël : c’est tout le peuple qui va être frappé. Mais là encore l’attitude de David est problématique : il semble « perdu ». La faute est la sienne, il l’affirme, mais il ne proteste pas contre un châtiment dont la victime principale est le peuple. Certes il s’en remet à la miséricorde de Dieu, mais c’est pour éviter soit d’affronter une révolte populaire provoquée par la famine, ou d’être fait prisonnier au terme d’une guerre civile (dont la possibilité a été illustrée par la révolte d’Absalom) ou étrangère. Dans un premier temps, il craint plus pour sa personne que pour son peuple…

Injustice

 Il faudra que le peuple soit effectivement frappé pour que David réalise l’injustice de cette situation et qu’il reconnaisse que c’est à lui, et à personne d’autre, de payer le prix de sa faute. La suite du texte (la fin du chapitre, que la liturgie ne nous donne pas à lire) montrera que Dieu est effectivement miséricordieux. David paiera un prix somme toute léger : il s’agit d’ériger un autel pour célébrer Dieu. Mais surtout c’est un acte « bénéfique », qui invite à poser un acte « religieux » – dans le meilleur sens de ce terme – qui va « relier » le peuple par-delà la division qui le menace comme une peste. En célébrant Dieu, l’unité peut-être reconstruite.

Finalement, au terme de cet histoire qu’il faut plus lire comme un  midrash, une fable biblique qui porte un enseignement, que comme un récit historique au sens « dur » de ce terme, la question est bien celle-là : que croyons-nous « entendre » de Dieu : lui-même ou « sa colère » ? Ce texte est une invitation au discernement. Si Dieu a une « face sombre », n’est-ce pas celle que nous lui prêtons ? Prenons garde à ce que nous croyons parfois engager en son nom. Soyons attentif à nous demander si cela favorise la communion entre les hommes ou si cela produit de la division !

D.E.

Partager cet article

Repost 0
Published by Desiderius Erasme
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Desiderius Erasme
  • Le blog de Desiderius Erasme
  • : Lire la Bible sans mourir idiot, intégriste ou ayatollah de la laïcité. Avec de l'humour, de l'esprit, de la curiosité, et sans préjugés...
  • Contact

Profil

  • Desiderius Erasme
  • La liberté de l'Evangile est la plus belle chose que l'on puisse partager. Elle est à la fois critique et aimante, source de joie et soutien dans l'épreuve. Elle invite à toujours plus d'humanité...
  • La liberté de l'Evangile est la plus belle chose que l'on puisse partager. Elle est à la fois critique et aimante, source de joie et soutien dans l'épreuve. Elle invite à toujours plus d'humanité...

Liens