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16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 12:38

Le ton est donné. François Hollande était à peine élu que l’on battait le tocsin autour des « points non négociables » que d’aucuns avaient brandis pendant la campagne électorale comme principaux outils de discernement pour les catholiques au moment de voter… Civitas, l’une des officines intégristes, n’a pas tardé à organiser une manifestation pour préempter la place de leader d’une « l’opinion publique catholique » qui devrait, à les en croire, s’opposer résolument aux lois qui pourraient être annoncées durant l’été ou à l’automne sur la fin de vie, le mariage homosexuel, et l’homoparentalité. Défense de la dignité de la vie, au début et à la fin ; défense de l’institution du mariage ; défense des droits de l’enfant ; tel est brièvement l’argumentaire de ceux qui veulent appeler la conscience catholique à se révolter contre une société relativiste, matérialistes, etc. À l’heure des « indignés », voilà de grandes causes d’indignation que les intégristes et les traditionalistes ne vont pas manquer d’exploiter. Inutile de dire que ce débat risque d’être très vite instrumentalisé dans la campagne électorale des législatives, en vue de ramener vers la droite, les catholiques qui se seraient « égarés » en votant Hollande plutôt que Sarkozy.

Ajoutons que sur ce terrain, les intégristes et les traditionalistes espèrent imposer leur agenda, et populariser leurs idées, comme ils ont réussi à le faire sur le terrain de la culture (rappelez-vous les manifestations devant les théâtres et la destruction de l’œuvre du photographe Andres Serrano), en conduisant les évêques français à les suivre sur le terrain qu’ils avaient choisi, comme si c’était là que se jouaient centralement le témoignage de la foi et la fidélité à Rome… Tout en désavouant la violence et les manifestations extrêmes des activistes de Civitas, les évêques avaient validé dans l’opinion publique l’idée que la conscience chrétienne était choquée… Quant aux médias, qui préfèrent toujours ce qui est spectaculaire, ils ont trouvé facile de choisir Civitas comme une « icône » du catholicisme. Cela permet en général aux journalistes et commentateurs de jouer les belles âmes en dénonçant l’obscurantisme et en se posant en défenseur de la liberté de conscience. Il est plus facile de faire de l’audience sur ce registre, qu’en rendant compte du travail de fourmi accompli par bien des chrétiens « discrets » sur le terrain de la solidarité et de l’action sociale, par exemple. Cela évite aussi d’avoir à se casser la tête pour réfléchir plus en profondeur sur le fond des questions en jeu. La complexité, coco, ça ne fait pas d’audience.

En face, si l’on peut dire, chez ceux qui poussent à la modification de la loi en matière de mariage, d’adoption ou de fin de vie, on trouve évidemment des gens qui se frottent les mains face à ce type de réaction. Cela permet de camper sur une position dure, idéologique, en se présentant comme défenseur de principe de la liberté individuelle, du droit, du respect de la dignité humaine (vue évidemment d’un autre point de vue) tout en dénonçant l’obscurantisme de l’adversaire.

Voilà les deux fers de la tenaille dans laquelle risquent fort d’être prises de vraies questions de fond, sans qu’il soit possible de les examiner calmement et en profondeur comme il conviendrait sur des dossiers aussi importants. Les camps opposés arc-boutés sur leurs principes, dominés par des stratégies de communication, vont en réalité avoir pour souci principal de faire du débat un terrain… d’autopromotion. Sous prétexte de défendre des valeurs et des principes, de part et d’autre, les plus acharnés auront en réalité pour objectif de se positionner en leader d’opinion, en oubliant l’épaisseur réelle, humaine, des problèmes à l’origine du débat.

Pour ce qui est de la loi Léonetti, sur l’accompagnement de la fin de vie, excellente sur le principe, qui dira que la situation actuelle du système de santé, en grave crise, est le principal obstacle à son application ? Qui dira qu’il est hypocrite de camper sur les principes, en se lavant les mains de cette situation ? Qui dira qu’il s’agit en grande partie de choix budgétaires, qui ne vont pas dans le sens de la réduction des déficits publics ? Qui dira que les familles sont de moins en moins « équipées », matériellement, mais aussi spirituellement et humainement, pour accompagner la fin, souvent difficile, de leurs proches, qu’elles demandent à en être soulagées, et qu’il ne suffit pas de décréter qu’elles doivent faire un effort pour qu’elles en soient capables ? Qui dira que le prix économique de la fin de vie est astronomique parce que la médecine a fait des progrès considérables ? Qui dira que la tendance à la judiciarisation fait peser sur les médecins qui sont en première ligne face à la mort des menaces de procès de plus en plus lourdes ?

Si l’on veut parler, par exemple, de la défense de la dignité absolue de la vie, autrement que par des pétitions de principes pour ou contre l’euthanasie ou l’assistance au suicide, ce sont ces questions qu’il faut regarder en face, en assumant les arbitrages nécessaires. Le respect véritable de la dignité humaine passe par la prise en compte, difficile, de toutes ces questions et de quelques autres encore. C’est en s’investissant sérieusement et profondément dans cette réflexion « pratique » que les catholiques pourront à la fois aider la société à s’orienter vers la mise en œuvre du bien commun et montrer que ce qui les anime en profondeur est porteur de vie pour tous.

Voilà quelques pistes. Je reviendrais ultérieurement sur la question du mariage homosexuel et de l’homoparentalité, où il faut essayer de ne pas se laisser enfermer dans un débat piégé.

Desiderius Erasme

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

duriez 21/05/2012 15:38

Bonjour, Erasmus, 21 mai 2012

je suis largement d'accord avec vos réflexions. Elles sont pertinentes et honnêtes. Mais je constate que la plupart des catholiques pratiquants et certains grands hebdos d'actualité chrétiens,
hélas, sont beaucoup plus soucieux et intéressés par les questions sociétales qui "clivent" (mariage homosexuel, euthanasie, école privée...: ils s'arrachent les cheveux sur de la "paille") que par
les questions d’injustices sur le plan économique,et que de mener combat avec les groupes défavorisés, discriminés, pauvres (près de 7 millions de pauvres en France, comment cela se fait-il que ça
ne crève pas les yeux ? Ils ne voient pas la poutre, cf l’analogie de l'évangile sur la poutre et la paille dans l’oeil).
Et pourtant, le message évangélique,le disque dur du christianisme, c'est l'attention, le service des pauvres, et toutes les luttes pour s'attaquer aux racines sociales, financières, culturelles,
politiques, afin d'en finir avec la pauvreté et les condition de vie indigne.
Le combat avec les écrasés de notre société (guidée par l'économie ultralibérale), ce n'est hélas pas le pain quotidien d'une bonne partie de la hiérarchie de l'Eglise de France et de nombre de
chrétiens "pratiquants" qui votent à droite, et même à l’extrême-droite.
Pour Jésus de Nazareth, le combat est avec les pauvres, les petits, les crucifiés, car ils sont les choyés de Dieu.

Georges Duriez

Patrick Royannais 19/05/2012 14:08

Merci de vos remarques. Je pense qu'il faudrait réfléchir à ce que signifie la fin d'une morale normative. De même que l'Etat ne dicte plus une religion, qu'il s'est sécularisé, de même il ne dicte
plus une morale.
Le dispositif juridique ne vise pas forcément la morale mais l'équité. Ce qu'il a validé n'est pas forcément moral, quoi que les gens en pensent. Et qu'est-ce que devient une société dont les lois
ne seraient plus moralement compatibles (à voir cependant) avec la foi chrétienne ? Comment les chrétiens peuvent s'y repérer ? Qu'est-ce que cela a comme répercussion sur la compréhension que les
chrétiens peuvent avoir d'eux-mêmes dans cette société ?
Je tâcherai d'écrire quelque chose là-dessus un de ces jours. Mais je serai heureux de vous lire aussi.

gershom leibowicz 18/05/2012 21:00

Pour être moi même responsable de la mise en oeuvre de politiques publiques , j'abonde totalement dans votre sens. Il ne s'agit pas de batailler sur des grands principes, mais de discerner dans le
cadre défini par la loi , les conditions concrètes de sa mise en oeuvre , d'identifier les obstacles, de mobiliser les moyens disponibles, d'alerter lorsqu'ils manquent; tout un travail obscur,
bien plus ingrat sans doute que d'arpenter les estrades et de convoquer la presse. C'est dans ce travail concret que notre témoignage est appelé à se déployer pour , choisir chaque fois que cela
est possible ce qui va dans le sens de la vie.J'avais souhaité ce type de débat l'année dernière via le blog bioéthique de la CEF avec mon évêque Mgr d'Ornellas, mais en bon commissaire politique
du système, il avait préféré recourir aux pires méthodes des mouvements prolife en faisant parler un embryon: rester sur le plan des principes, déconnecté du réel est toujours un bon moyen de ne
pas se salir les mains.

Brigitte Papleux 16/05/2012 15:45

Entièrement d'accord avec vous. Je suis contente d'avoir découvert ce blog, je me sens moins seule.

Tellou 16/05/2012 13:43

Enfin un regard intelligent et des commentaires pertinents. Je venais de recevoir l'une desdites pétitions et avait déà des nausées à sa lecture. Oui les chrétiens ont à prendre la parole, mais je
déteste quand cette parole est "forcée": a entendre certains, notre catholicité dépendrait de notre faculté à combattre les forces du mal (de la gauche nouvellement au pouvoir) et de se ranger bien
gentiment devant Magistère, évêques etc.. Non, cent fois non! Mais oui à des débats ouverts et constructifs!

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