Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 05:22

Dans son blog « Vu de Rome », Frédéric Mounier, le correspondant de La Croix au Vatican, écrit ceci (http://rome-vatican.blogs.la-croix.com/les-catholiques-doivent-ils-se-constituer-en-contre-culture/2012/05/04/) :

« Revenant sur l’évolution de nos sociétés sécularisées, l’archevêque de Dijon, membre de l’Académie pontificale des Sciences sociales, s’est inquiété : “Comment témoigner de la foi quand nos sociétés, en voie de désintégration, ne connaissent plus de valeurs communes, et visent à expulser le phénomène religieux de l’espace public ?”. D’où, pour lui, cette question essentielle : “Sans doute les chrétiens doivent-ils, si l’atmosphère générale ne permet plus d’être soi-même, créer une contre-culture, sans plus chercher à animer un monde qui n’a plus les antennes pour percevoir ces valeurs ?” »

Mgr Roland Minnerath s’exprimait lors d’un colloque organisé à l’université pontificale du Latran, le 3 mai dernier. Coïncidence, la dernière une de l’hebdomadaire La Vie était titrée, à propos de la campagne électorale : « Les chrétiens ont-ils été entendus ? » Jean-Pierre Denis, son rédacteur en chef pense justement, il s’en est longuement expliqué dans un livre, que le christianisme est une contre-culture… Sans doute Mgr Minnerath est-il un lecteur assidu de La Vie et de Jean-Pierre Denis. Peut-être pense-t-il, comme d’autres évêques français et une partie de la blogosphère catholique, qu’il y avait dans cette campagne électorale des « points non négociables » qui définissaient ces « valeurs communes » que « nos sociétés en voie de désintégration ne connaissent plus ». Peut-être a-t-il été fortement sensible à l’accent maintes fois mis par Nicolas Sarkozy dans sa campagne électorale sur les « valeurs chrétiennes » et à sa rhétorique « anti-système », qui est une manière de se prétendre lui-même porteur de cette « contre-culture »…

Dieu merci, nos prédécesseurs dans la foi que furent les apôtres Pierre et Paul ne se sont pas posé ces questions, lorsqu’ils ont répondu à l’envoi du Christ en mission. Le monde gréco-romain du premier siècle, n’était pas spécialement désireux d’accueillir le message chrétien, il ne connaissait guère de « valeurs communes » chrétiennes. La Rome de Néron ou Corinthe, telle qu’on peut la percevoir dans les lettres de Paul, n’étaient pas franchement des modèles d’une « atmosphère générale qui permettait d’être soi-même » au sens où l’entend l’archevêque de Dijon. C’est justement parce que les apôtres ne se sont pas posé ces questions mais qu’ils ont été dociles aux motions de l’Esprit qui les poussaient à témoigner que nous sommes aujourd’hui chrétiens.

Il est assez facile de se lamenter sur une société « en voie de désintégration », de se poser comme étant hors d’elle, en juge, et d’en conclure que nous n’avons plus rien à faire avec elle, que nous ne devons « plus chercher à animer un monde qui n’a plus les antennes pour percevoir ces valeurs ». Replions-nous donc sur nous-mêmes, petit troupeau frileux, autour de la crosse de nos évêques apeurés par ce monde effroyable, et attendons la fin du monde. Le dernier d’entre nous fermera la lumière en sortant de la chapelle…

Tout cela me rappelle les grandes heures de la fin du communisme à Moscou. Pour avoir assisté au dernier Congrès du PCUS, je sais de quoi il en retourne. Le communisme se pensait précisément comme une « contre-culture », comme un monde assiégé par l’ogre libéral. Il opposait sans cesse « Eux » et « Nous » et se croyait détenteur des véritables valeurs humaines. Il n’a pas résisté…

Si nous en restons à la perspective que dessine l’archevêque de Dijon, si nous cédons à la tentation du repli, pour tenter de « sauver » nos vies et nos valeurs, nous ne résisterons pas non plus.

Mais Dieu merci, la foi chrétienne n’est pas de cet ordre-là.

Ce à quoi nous sommes appelés par le Christ Jésus, me semble-t-il, c’est à être au contraire extrêmement attentifs à toutes les forces de vie qui sont à l’œuvre dans le monde, pour en prendre soin pour qu’elles grandissent et portent du fruit. C’est ainsi que j’entends le cri de Jésus : « La moisson est abondante, et les ouvriers peu nombreux ». La moisson est abondante, parce que dans le monde, celui-ci, tel qu’il est et nul autre, Dieu est un père qui donne en abondance. Il y a beaucoup à récolter. Ce qui nous menace, ce n’est pas le manque, mais la fermeture, l’aveuglement, le rétrécissement.

Les questions de Mgr Minnerath témoignent hélas de ce rétrécissement, de cet aveuglement. De ce refus de reconnaître la vie là où elle se manifeste. S’il y a une crise des vocations, son origine est là : dans l’incapacité à voir l’abondance de la moisson. Or ce monde manifeste, d’une manière fort surprenante et paradoxale, un incroyable désir de vivre. Si nous ne commençons pas par y être attentifs, si nous jetons d’abord l’anathème en décrétant que nos sociétés sont en voie de désintégration, alors qu’elles cherchent en fait passionnément et parfois désespérément comment se renouveler dans cette période de mutations accélérées, si nous prétendons qu’elles ne partagent plus de valeurs communes, alors nous ne pourrons pas accompagner ceux et celles au milieu desquels nous vivons, à qui nous sommes envoyés, dans la découverte d’une vie plus grande. C’est pourtant fondamentalement ce à quoi nous sommes appelés.

La question est en fait toute simple : avons-nous la foi ? Je crains que les partisans de la création d’une contre-culture aient davantage la religion et l’idéologie religieuse que la foi… Et à ce rythme, ils ne vont pas nous emmener bien loin… Rappelons-nous la question de Jésus : « Le Fils de l’homme quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre » (Luc 18, 8). Lorsqu’il s’exprime ainsi, ce n’est pas du monde Jésus doute : c’est à ses disciples qu’il enseigne qu’ils ne doivent pas se décourager, parce que Dieu ne cesse de répondre promptement, autrement dit de donner toujours la vie en abondance !

Amicalement

Desiderius Erasme

PS : il n’est pas interdit de prier pour que la foi retrouve des couleurs parmi les catholiques…

Partager cet article

Repost 0
Published by Desiderius Erasme
commenter cet article

commentaires

Else 07/05/2012 09:31

Merci pour les références. La lecture des deux derniers commentaires ( n°6 et le vôtre qui suit) m'amène à penser la contre-culture sous une nouvelle optique.Je retiens votre dernière phrase du
contre-sens faite par les disciples en désirant "une société parfaite".

Lev 07/05/2012 08:42

Mon cher Désiré,
Tu me permettras en raison de notre vielle amitié de continuer à employer le "tu". Je crois qu'il faut se mettre d'accord sur ce que l'on entend par contre-culture, concept sociologique des années
1970 qui n'est pas forcément le plus adéquat pour parler du Christianisme primitif. Ceci dit, je ne pense pas que le "mouvement des Nazoréens" était simplement "déploiement, approfondissement, etc"
Le livre "Paul le juif" est un bien beau livre mais ne saurait répondre de manière adéquate à la question, tout simplement parce qu'il ne se base que sur la lecture d'un certain corpus, celui du
Nouveau Testament. Or, pour nous historiens, la diversité des sources et leur croisement est une étape essentielle de la réflexion. Je ne pense pas qu'il puisse être contestable par exemple, que le
mouvement chrétien des origines se réclamait plus de la tradition des Prophètes d'Israël que de la tradition sacerdotale ou juridique. Et en même temps, il avait besoin de ces traditions pour se
dire. Je pense en ce sens que le "contre" de contre-culture, n'est pas forcément à prendre de manière négative - je partage tout à fait, et tu le sais, ce regard positif et ouvert sur le monde
auquel Vatican II nous invite - peut-être pourrions-nous réfléchir à partir du "Ozer Kenegdo" de la Genèse, la femme que Dieu place à côté de l'homme, comme "aide contre lui", sans laquelle la
toute puissance aurait vite fait de s'imposer et qui permet d'entrer dans une convivialité. En termes plus modernes on parlerait de "critique constructive". C'est cette dimension de contestation
des cultures dominantes dans le Christianisme naissant, qu'elles soient juive ou païenne, que je voulais souligné. Car il ne faut pas se faire d'illusions, qu'il soit ouvert sur le monde ou qu'il
le rejette, le discours chrétien est de nos jours en un pays comme la France, un discours minoritaire.

Desiderius Erasme 07/05/2012 13:29



Cher Lev, je suis tout à fait d'accord avec toi. Je signe des deux mains la référence à "l'aide contre lui". Et je ne nie pas la nécessité de la critique, et même sa nécessité
"amoureuse", sinon pourquoi la pratiquerais-je à l'égard de l'Eglise? Mais précisément, il y a loin de la critique aimante au fait de se poser en "contre-culture". Je n'entend guère dans
ceux qui revendiquent aujourd'hui de faire du christianisme une contre culture le mouvement d'aide à l'égard/à l'encontre, du monde qu'il critique. J'y vois plutôt un mépris et un rejet. Et c'est
ce que je combat.


Amicalement


DE



gershom leibowicz 06/05/2012 19:02

Je partage complètement votre point de vue et je réagis souvent aux éditoriaux de JP Denis dans "la vie " qui promeut une vision essentiellement religieuse et culturelle du christianisme.Ce que je
critique dans cette approche, c'est qu'elle part du principe que la foi est avant tout un savoir qu'il s'agit de transmettre et non une histoire à vivre. Sur ces bases elle cherche à proposer
directement la réponse que constitue la foi chrétienne , en faisant l'économie des questions concrètes des chercheurs de Dieu et en les empêchant ainsi de découvrir dans leur propre histoire ce
qu'ils pourront reconnaitre comme l'intervention de Dieu dans leur vie .Le danger d'une telle approche est de faire de la Bible un enseignement théoriquequi ne permet plus aux chrétiens de saisir
qu'elle est en fait leur propre histoire..

Desiderius Erasme 06/05/2012 19:32



Cher Ami,


merci de votre commentaire auquel je souscris totalement. Ce qui est en cause, c'est l'expérience chrétienne elle-même. En fait, la vision contre-culturelle en reste aux attentes qui étaient
celle des disciples avant la Passion et la Résurrection, celles de l'établissement d'une société "parfaite".



Else 06/05/2012 17:04

Merci Desiderius Erasme pour ce commentaire que je partage. Cette notion de contre-culture m'avait aussi 'dérangée' car elle porte en elle une opposition et un jugement. Il me semble qu'une
personne ayant foi au Christ essaie d'avoir tout d'abord sur le monde un regard bienveillant."On fait avec"... Et on essaie d'être témoin. Ce mot est galvaudé, mais je crois qu'il recouvre malgré
tout une certaine réalité. Accueillir, écouter, être avec...Je remarque aussi des crispations, voire obsessions de la part de chrétiens sur les sujets éthiques réservés à la famille, comme si
l'accueil de l'étranger, le respect de la dignité, le "donner à manger",le "visiter en prison" ( Matthieu, je n'ai pas les réf en tête) ne relevaient pas de l'éthique. Aussi.

Desiderius Erasme 06/05/2012 19:33



Merci. La référence: Matthieu 25, 31-46



Pat 06/05/2012 13:10

Cher Desiderius Erasme;

c’est vous qui croit que nous réfléchissons en terme d’opposition et non d’évangélisation .Le fait de dire que le catholicisme est devenu une forme de contre culture est une analyse sociologique de
la réalité et non un programme à suivre . C’est malgré nous que nous somme devenue une contre culture. Quelqu’un aurait pu faire la même analyse du Christ ou des premiers chrétiens dans les
cultures de leur époque cela n’aurait pas voulu dire qu’ils snobent leur culture ou leur époque. Il s’agit de donner une explication aux catholiques qui s’efforcent d’écouter et de suivre le
magistère la raison du décalage entre ce dernier et les valeurs prônés par la culture actuelle.

Et si on n’est pas d’accord ça n’a rien avoir avec cette contre culture (que vous récusez mais qui en réalité est un fait ) c’est tout simplement parce que vous êtes persuadé que pour être entendu
et compris par nos contemporains l’Eglise catholique devrait faire comme certains églises luthéro-réformées ou anglican chez qui on trouve des femmes pasteurs, la reconnaissance de couples
homosexuels, les remariages, la démocratie , etc., etc et qui pourtant n’ont guère de succès dans leur évangélisation .

Desiderius Erasme 06/05/2012 16:10



Bref, c'est la faute des autres. Vieille rengaine. Adam et Eve le disaient déjà. Relisez le livre de la Genèse. Rien de nouveau sous le soleil: le besoin de trouver des raisons d'éviter de se
remettre en cause est inépuisable. Quant à cette manière de dire "nous" en englobant tous les catholiques dans votre raisonnement, elle est tout à fait abusive. Précisons encore qu'il n'y a pas
qu'une manière (la vôtre) de suivre le magistère. L'Eglise, ce n'est pas l'armée... Relisez les Actes des Apôtres et les lettres de Paul...



Présentation

  • : Le blog de Desiderius Erasme
  • Le blog de Desiderius Erasme
  • : Lire la Bible sans mourir idiot, intégriste ou ayatollah de la laïcité. Avec de l'humour, de l'esprit, de la curiosité, et sans préjugés...
  • Contact

Profil

  • Desiderius Erasme
  • La liberté de l'Evangile est la plus belle chose que l'on puisse partager. Elle est à la fois critique et aimante, source de joie et soutien dans l'épreuve. Elle invite à toujours plus d'humanité...
  • La liberté de l'Evangile est la plus belle chose que l'on puisse partager. Elle est à la fois critique et aimante, source de joie et soutien dans l'épreuve. Elle invite à toujours plus d'humanité...

Liens