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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 09:30

Les nouvelles qui viennent du Vatican ne sont franchement pas bonnes. La bataille acharnée qui s’y livre pour le pouvoir prend un tour plus qu’amer. La simple lecture de La Croix, un journal qui ne joue pas les incendiaires et s’efforce en toutes circonstances de porter un regard raisonnable et pacifié, compréhensif est en elle-même déstabilisante. Qui aurait pu imaginer que le quotidien catholique titre un jour, comme il l’a fait il y a peu, sur toute sa une, « Crise de pouvoir au Vatican » ? Je connais bien et depuis de longues années ce journal. Il faut que les choses soient graves pour qu’il en arrive à cette extrémité.

Cette bataille qui se livre autour de la personne du cardinal Bertone, secrétaire d’État du Vatican, le bras droit du pape, est si rude que celui-ci est venu hier répondre sur la première chaîne de télévision italienne, la Rai 1. Cela aussi était inimaginable il y a seulement cinq ans.

Tout cela n’est évidemment pas sans rapport avec la question de la réintégration des membres de la fraternité Saint Pie X. Les déclarations contradictoires de divers membres de la Curie qui se sont succédé ces dernières semaines, sur la méthode et le calendrier montrent que les avis divergent pour le moins. La plus inquiétante est celle du cardinal allemand Walter Brandmüller, ancien président du Comité pontifical des sciences historiques, qui a expliqué, après avoir célébré selon le rite tridentin, dans la basilique Saint-Pierre, que la déclaration conciliaire Nostra Aetate, qui fut l’un des points de rupture avec Mgr Lefebvre, en raison de ce qui était dit sur les juifs, « n’était pas contraignante ». Une manière polie de dire que l’on pouvait l’oublier. Ce fut un tournant dans l’histoire de l’Église, voulu par Jean XXIII qui voulait que soit mis fin à l’enseignement du mépris et tirées les leçons de la tragédie de la Shoah. Que ce soit de surcroît un cardinal allemand qui s’exprime ainsi, publiquement, laisse pantois. Certes un autre cardinal avait dit le contraire quelques jours avant, mais c’était simplement réaffirmer le statut d’une déclaration conciliaire, et répéter ce que le Vatican avait toujours dit[1]. Bien sûr il ne s’agit que de la parole d’un cardinal, mais ce qui est nouveau et qui n’augure rien de bon, c’est que désormais ce genre de parole semble pouvoir être tenue normalement sur la place publique. À ma connaissance, le Vatican n’a pas jugé bon de désavouer publiquement le cardinal Brandmüller. Triste et ahurissant.

Dans cette bataille complexe, ce qui est grave c’est que le pape devient, en quelque sorte, un instrument : la publication de documents privés venus de son propre bureau est pour le moins choquante. Elle porte atteinte non pas à la personne de Joseph Ratzinger/Benoît XVI, mais à la fonction pontificale de « tête de l’Église ». Dans ce qui se passe, on voit bien qu’il ne reste à la fois plus rien de la collégialité des évêques, et que celui qui est le premier d’entre ses pairs n’est plus respecté. C’est toute l’autorité de l’Église qui est battue en brèche. Et il ne s’agit pas d’une autorité qui distribuerait les bons et les mauvais points, mais d’une autorité qui délivre, par le témoignage et le moyen de la communion de toute l’Église, une parole de vie, la parole du Christ. Si cette autorité n’est plus crédible, la transmission de cette parole est mise à mal. C’est le Christ qui n’est plus offert à tous.

Plusieurs commentateurs, dont Bernard Lecomte, explique que ce n’est pas si grave, car l’Église en a vu bien d’autres par le passé. Ils n’ont pas tort sur le second point, mais ils oublient que par le passé, tout se jouait dans un huis clos, qui préservait l’autorité de l’Église, aux yeux des fidèles, mais aussi aux yeux du reste du monde. Il suffisait d’attendre que la crise se passe, et ensuite tout reprenait presque comme si de rien était, puisqu’on avait lavé le linge sale en privé. Aujourd’hui, c’est sur la scène publique que cela se passe, et l’effet de contre-témoignage est majeur. Alors que Benoît XVI qui voulait réparer le schisme lefebvriste, c’est une situation bien pire qui se fait jour : la manifestation d’une crise de foi au sommet de l’Église. Car où est la foi dans ce genre de bataille ? Quel témoignage est-il donné au monde, alors que comme nous l’avons encore entendu récemment lors de la fête de la Pentecôte, nous sommes envoyés par le Christ annoncer la bonne nouvelle au monde ? Si les uns et les autres, dans la Curie romaine et autour d’elle, en viennent à de tels moyens, n’est-ce pas le signe qu’ils ne sont plus capables de croire en la promesse de vie qui a été donnée, qu’elle ne croit pas en la force de l’amour, de la vérité et de la justice. La Bible fourmille d’exemple où la volonté des hommes de forcer le destin, pour obtenir ce qu’ils veulent, débouche sur des catastrophes, qu’il faut longtemps à réparer, et avec les séquelles desquelles il faut vivre encore plus longtemps.

La manière dont le pouvoir chinois réagit, par exemple, est une première illustration des dégâts produits : les médias officiels se délectent de ces batailles de chiffonniers romains, trouvant là une belle occasion et de formidables arguments pour combattre la progression du catholicisme en Chine. Cette progression reposait sur une forme de crédibilité accordée au courage des chrétiens chinois dans la persécution. En montrant la chienlit romaine, Pékin objecte que ce courage a été singulièrement mal placé… Si le christianisme doit être à l’image du Vatican, ceux qui ont versé leur sang en Chine sont les rois des imbéciles, affirme la propagande chinoise, qui joue sur du velours.

Ce que Pékin met ainsi en scène de façon tapageuse, n’est-ce pas que beaucoup se disent hors de l’Église : comment le Vatican peut-il se targuer d’expertise en humanité, et se poser en défenseur des valeurs, notamment familiales, en se comportant de la sorte. Pourtant, même si une partie du discours de l’Église est contestée, sur bien des plans elle restait une référence, au plan international, lorsqu’il s’agissait de porter une parole de paix et de justice, lorsqu’il s’agit de veiller au sort des plus humbles, d’être la voix des sans voix. Voilà que nous sommes en train de ruiner cette crédibilité, et avec elle celle du message chrétien. Malheureux sommes-nous, qui scandalisons ainsi ceux qui auraient besoin de pouvoir accueillir la parole de vie. Cela ressemble fort au péché contre l’Esprit.

Desiderius Erasme



[1]Que le cardinal Kurt Koch, président du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, ait senti le besoin de rappeler publique ce qui devait aller de soi était en fait une indication qu’il sentait que le vent était en train de tourner sur ce point. Une manière d’allumer un contre-feu préventif. Cela n’a manifestement pas suffi. Au contraire, même. Rappelons que le cardinal Béa qui fut pendant le concile le maître d’œuvre de la déclaration Nostra Aetate, à la demande expresse de Jean XXIII, était alors en charge du Secrétariat pour l’unité des chrétiens, qui venait d’être créé.

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commentaires

Alice Damay-Gouin 10/06/2012 09:12

Votre message est plus soucieux d'une association, fut-elle une Eglise que de compassion pour un homme......
Comment pouvez-vous écrire: "la publication de documents privés venus de son propre bureau est pour le moins choquante. Elle porte atteinte non pas à la personne de Joseph Ratzinger/Benoît XVI,
mais à la fonction pontificale de tête de l'Eglise" !!!Benoît XVI pape n'en n'est pas moins homme! Benoît est un homme blessé en qui je peux voir le Christ souffrant et le Christ n'est pas venu
créer une nouvelle Eglise mais pour annoncer au monde entier, son peuple, la Bonne Nouvelle de notre Fraternité. J'ai du mal à entendre le message de notre pape actuel mais je le reconnais comme
mon frère en Christ.

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