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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 20:40

Ne prenons pas la sainteté à l’envers !

Cher Thomas,

Dans mon avant-dernière lettre, je t’avais fait part de mon intention de m’entretenir avec toi de la sainteté. Un débat plus urgent m’avait conduit à te proposer une autre réflexion. J’y reviens, après avoir été invité à y réfléchir avec un groupe de catéchumènes, aujourd’hui.

Il y a déjà longtemps que nous avons perdu, dans l’Église catholique, l’habitude de définir la communauté comme le faisait Paul, comme l’assemblée des « saints ». Ainsi lit-on par exemple dans la lettre aux Romains : « Soyez solidaires des saints dans le besoin », ou dans la lettre aux Philippiens : « Tous les saints vous saluent. » Ces « saints », ce sont ceux qui ont été sanctifiés par le baptême. La sainteté, c’est une qualité reçue par grâce, et non pas un brevet, obtenu à la force (morale) du poignet.

Hérésie

Aujourd’hui, pour beaucoup de nos contemporains, un saint, c’est un héros, un modèle de vertu. C’est en quelque sorte un recordman en matière d’exigence religieuse. Derrière cette admiration se cache, à peine, l’idée que la sainteté est une course d’obstacle, une conquête sur soi-même, et qu’elle se gagne au prix de nombreux efforts et d’une volonté de fer. La sainteté, le salut, serait uniquement l’apanage des « doués » en religion, des justes.

Eh bien non, cher Thomas, la sainteté, ce n’est pas le décathlon ou le marathon de la foi. Il faut constater que cette vieille hérésie du pélagianisme n’a pas fini de faire des ravages, jusque dans les rangs catholiques, et il me semble même qu’elle progresse par les temps qui courent, et qu’il faudrait, pour certains, rajouter quelques doses de prières, de pèlerinage, d’adoration du Saint Sacrement, pour avoir la certitude de gagner la compétition. Je ne méprise ni la prière, ni le pèlerinage, ni le Saint Sacrement, mais parfois j’imagine malicieusement qu’il serait bon d’instaurer en cette matière un contrôle « antidopage » pour ramener certains vers plus de simplicité, d’humilité, d’humanité et de bon sens spirituel.

La sainteté, ne l’oublions pas, il en est question avant la naissance de Jésus. L’appel de Dieu résonne déjà : « Soyez saint, car je suis saint ! » Autrement dit, la sainteté de l’homme est une conséquence de la sainteté de l’Éternel, béni soit-il. Une conséquence, une émanation, bien plus qu’un but. C’est Dieu qui fait la sainteté, c’est Dieu qui justifie – comme le dit Paul, dans sa lettre aux Romains, citant l’Écriture : « Abraham crut, et cela lui fut compté comme justice ». Et Paul va très loin dans ce sens puisqu’il écrit : « À celui qui n’accomplit pas d’œuvres mais croit en celui qui justifie, sa foi est comptée comme justice ». La foi, telle que Paul la définit ici, c’est croire que Dieu est « celui qui justifie », celui qui sanctifie l’homme qui n’est pas saint par lui-même !

Ainsi, la sainteté est sans doute moins un point d’arrivée qu’un point de départ ! Au commencement était la sainteté !

Partant de là, on peut entendre alors l’injonction de saint Jacques, qui s’oppose moins à Paul, qu’à ceux qui s’ingénient à le comprendre de travers : « Prouve-moi ta foi sans les œuvres ! » La foi produite des fruits. La sainteté reconnue, accueillie, consentie n’est pas sans effets. Chez Abraham, l’effet de la foi, c’est la mise en route… (Et non l’inverse : ce n’est pas parce qu’Abraham s’est mis en route qu’il a eu la foi, mais bien parce qu’il a cru en la Promesse qu’il a pu partir à la découverte de ce qu’elle signifiait, alors qu’il n’en avait, au début, pas la moindre idée).

La sainteté se voit... chez l’autre

Et pour cause. Car le premier des effets de la foi, c’est de nous ouvrir les yeux sur la puissance sanctificatrice, transformante de Dieu autour de nous comme en nous. Autrement dit, ce n’est pas parce que je vois des « miracles » que j’ai la foi, mais l’inverse : la foi me permet d’accueillir le miracle de la vie que Dieu ne cesse de donner, y compris à travers de multiples médiations très humaines.

Croire en le Créateur, c’est croire que son œuvre de création, de don et d’essor de la vie se manifeste aujourd’hui en nous et autour de nous. C’est accueillir l’autre avec la conscience que nous recevons en l’autre l’œuvre de Dieu. Il ne s’agit plus se savoir si moi-même je suis saint – question inutile et vaine ! – mais de penser que je vais à la rencontre de la sainteté de Dieu à l’œuvre dans le monde, dans l’autre.

Voilà qui fonde du même coup la dignité de chaque homme, de chaque femme. Cela nous invite à servir la puissance de vie qui existe en chaque être humain, car c’est accueillir le don même de Dieu. Cela nous invite à faire à l’autre – en tout autre – une confiance qui est à la mesure de la foi que nous affirmons à l’égard de Dieu.

Dès lors, nous nous comprenons qu’il est stupide d’attendre du ciel des solutions magiques, mais qu’il nous faut être attentif à ce qui est déjà donné, disponible pour que la vie grandisse, s’embellisse, fructifie. C’est en ce sens que Jésus dit aux disciples : « Ce que vous demandez dans la prière, croyez que vous l’avez déjà. » Rien à voir avec la méthode Coué. Il s’agit d’ouvrir les yeux, l’imagination, l’intelligence, pour tirer parti de ce qui existe réellement, et faire l’expérience que la recherche de la vérité, de la justice et du bien commun, et la dépendance mutuelle dans l’amour, permettent de voir grandir la vie au sein de la communauté humaine ?

Quant aux saints que l’Église élève sur les autels, ne les prenons pas pour ce qu’ils ne sont pas. Une canonisation ou une béatification, ce n’est pas la remise d’une médaille sur un podium olympique. Ce n’est pas une citation à l’ordre du Mérite ni une Légion d’honneur. Ce n’est pas un mort que l’on nous propose d’honorer à titre posthume. Comme le dit Jésus, Dieu n’est pas le dieu des morts, mais Dieu des vivants, d’Abraham, Isaac et Jacob.

D’ailleurs, cher Thomas, si tu regardes de près l’histoire de ces trois-là, ce ne sont pas exactement ce qu’on appelle des « petits saints » aux mains blanches. Moralement, il y a à redire, si l’on veut se placer de ce côté-là. En fait, leur histoire n’a de sens que parce qu’elle nous permet de découvrir comment Dieu est Créateur, comment il donne vie à l’homme, non seulement dans le récit de la Création, mais à chaque étape de l’histoire humaine. Le récit biblique nous apprend comment l’homme peut recueillir et voir fructifier cette vie, y compris dans ses propres errements. Si bien que celui que l’Église canonise n’a d’intérêt que parce qu’on peut plus facilement lire dans sa vie, du fait de circonstances particulières qui ne doivent pas grand-chose à ses mérites personnels, l’œuvre de Dieu, que dans ta vie ou la mienne. Il est choisi parce qu’il nous signale plus singulièrement tel ou tel don de Dieu.

François d’Assise fait voir la puissance de la pauvreté évangélique, Ignace met en valeur la manière dont opère le discernement des esprits, Jean de la Croix manifeste la puissance du désir mystique, Vincent de Paul, la grâce du service des pauvres, etc. Les saints ne définissent pas des programmes de vie, des qualités humaines, mais nous font comprendre différentes manières d’agir qui sont d’abord celle de Dieu parmi les hommes[1]. Ce ne sont pas des choses à faire, mais plutôt des dons à laisser faire… à recueillir.

Ne pas désirer moins, mais plus

On peut ainsi mieux comprendre le « jugement dernier ». Celui-ci n’est pas le classement final du championnat des vertus religieuses, comme beaucoup l’imaginent, c’est plutôt le moment où se recueillent les fruits du don de sainteté qui a été offert à chacun. La sainteté nous a été offerte, en nous et autour de nous : l’avons-nous aimée, l’avons-nous vu fleurir ? Lui avons-nous offert notre propre vie pour se répandre, se multiplier ? Elle est venue sous les traits du pauvre, de l’enfant, du prisonnier, du malade… Le jugement, s’il y en a un, constate bien davantage l’ampleur de son déploiement, que l’imperfection ou la vilenie humaine.

De multiples scènes de l’évangile nous laissent même penser que la sainteté est attirée par le pécheur même… Zachée, la Samaritaine, la femme adultère… D’ailleurs Jésus dit à plusieurs reprises : « Je ne suis pas venu pour les justes mais pour les pécheurs ». Il me semble même, et je vais peut-être t’étonner cher Thomas, que la sainteté n’est pas, chez eux, le contraire du péché mais sa consumation. La puissance libérante de l’amour réajuste l’homme à sa vocation : il ne s’agit pas de coller enfin au code moral que l’on avait enfreint, mais d’entendre la puissance et l’authenticité d’un désir que l’on avait cru satisfaire par un moyen insuffisant, inadapté, frelaté. Il ne s’agit pas de restreindre son désir, de rabattre sur ses ambitions pour devenir un « petit saint » qui n’aurait rien à se reprocher à l’égard de la loi, mais au contraire de déployer mieux ce désir, pour lui donner la couleur, la saveur, la profondeur de l’amour. Il s’agit de demander à Dieu qu’il nous permette de recevoir enfin ce qu’il nous a donné, et dont il a éveillé en nous la soif, la faim, le désir.

J’espère, cher Thomas, que tu es dévoré par ce désir-là.

Bien amicalement

Desiderius Erasme



[1] Ne m’objecte pas cher Thomas, L’Introduction à la vie dévote, de François de Sales, car je te répondrais que ce qui nous est donné à contempler, ce n’est pas le programme de vie lui-même, mais l’esprit de conseil, dont Dieu manifeste la puissance dans la vie de François de Sales. L’essentiel, ce n’est pas le détail du conseil lui-même – qui n’est que le doigt qui montre la lune –, mais la manière dont l’esprit cherche à répondre au désir du conseillé de connaître l’amour de Dieu. La sainteté chez François de Sales, c’est le déploiement de cet esprit de conseil, pur don de Dieu, bien plus que la vie dévote elle-même.

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Lecteur et acolyte 18/02/2011 23:38


On peut dire que le Christ a pratiqué des contrôles antidopage sur les pharisiens et les a trouvé positifs : ils avaient transformé la relation avec Dieu en donnant-donnant, et ce faisant, ils se
conduisaient en idolâtres, ils avaient réintégré le fonctionnement du sacré païen dans la relation avec Dieu. Pire, ils n'ont pas voulu arrêter le dopage.

Chaque fois que le sacré n'est pas mis au service de la sainteté, il est métaphoriquement EPO, amphétamine, etc...

Et c'est une tendance humaine - activé par le Malin ? - de rechercher le sacré païen : "Dieu, je te donne ça, et donne moi ça; pour le reste, dans mon domaine profane (pro fanum, devant le temple),
c'est à dire hors du temple, je fais comme bon me semble..."


Yves Le Touzé 07/02/2011 19:57


PS. – Je suis à fond pour le contrôle anti-dopage, bravo pour ton humour !


Yves Le Touzé 07/02/2011 19:14


Commentaire 11ème lettre
Cette 11ème lettre, cher Desiderius, me réjouit, car j’y rencontre le Christ à toutes les lignes, bien qu’Il ne soit explicitement nommé que trois fois dans le texte. N’est-ce pas à Lui que nous
sommes incorporés par le baptême, Lui qui nous envoie son Esprit de grâce, Lui qui par avance est présent dans la promesse faite à Abraham, Isaac et Jacob, Lui qui a assumé sur la croix notre
humanité pécheresse en la ré-ajustant à l’Amour, Lui dont François, Ignace, Jean de la Croix, Vincent et la multitude des saints (et nous après eux) ont eu vocation de compléter le Corps mystique
en le ‘’déroulant ‘’dans le temps, Lui encore qui nous appelle au Jugement sous les traits du pauvre, de l’enfant, du prisonnier, du malade? Et la sainteté, qui est bien reçue par grâce comme une
qualité donnée à notre humanité, n’est-elle pas plus profondément le partage de la Vie du Christ Homme-Dieu : « Je suis venu pour qu’ils aient la Vie et qu’ils l’aient en abondance », partage qui
rend réaliste l’appel à être « parfaits comme le Père céleste est parfait », c’est-à-dire divinisés ? Tout cela est dans le texte que tu nous proposes, mais pourquoi (permets-moi cette
interrogation) ne pas le dire plus explicitement ? Et pourquoi la prédication, malgré l’invitation répétée à « Aller au cœur de la foi », ne développe-t-elle pas davantage ces vérités exigeantes de
l’Incarnation ? Aurions-nous peur de la sainteté, au point de la réduire, comme tu le dis, à la recherche de cette perfection narcissique que tu stigmatises à juste raison, car elle contredit le
précepte du Sermon sur la montagne : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice (sainteté), et le reste vous sera donné par surcroît » ? C’est pour moi au cœur des questions actuelles qui
se posent à nous chrétiens. Qu’en penses-tu ?


Desiderius Erasme 13/02/2011 12:54



Je signe des deux mains.


D.E.



Juliette Mertens 06/02/2011 22:48


Cher Desiderius,

En te lisant ce soir, il me revient, comme en écho, un texte de Michel de Certeau, dans "La faiblesse de croire". Parlant du poète, puis du religieux, il écrit la chose suivante :" Il a découvert
"quelque chose" qui ouvre en lui l'impossibilité de vivre sans cela. Cette découverte est parfois cachée dans le murmure continu des jours ; d'autres fois, au contraire, elle en brise la chaîne par
la surprise d'un silence ou d'un choc. Peu importe. L'expérience tient à une parole, ou à une rencontre, ou à une lecture qui vient d'ailleurs et d'un autre et qui pourtant nous ouvre à notre
propre espace et nous devient l'air sans lequel nous ne pouvons plus respirer. Ouverture et blessure à la fois, ellez tire de nous une irréductible, exigeante et modeste confession de foi : "Sans
toi, je ne puis plus vivre. Je ne te tiens pas mais je tiens à toi. Tu me restes autre et tu m'es nécessaire, car ce que je suis de plus vrai est entre nous". La prière avant la communion, pendant
la messe, dit avec force et pudeur le sens de cet acte de croire :" Que jamais je ne sois séparé de toi".
Voila pour toi, mon ami, cette parole qui vient d'ailleurs et d'un autre...
Bien fraternellement,
J.


Desiderius Erasme 13/02/2011 12:56



Quelle beauté,


je suis profondément touché. Merci



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