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11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 23:22

À propos d’un anniversaire

Cher Thomas,

Comment ne pas parler de la liturgie de ce dimanche, alors que nous sommes le jour même du dixième anniversaire de l’attentat du 11 septembre 2001, aux États-Unis ? Il y est question, de manière centrale, du pardon. Le livre de Ben Sirac le Sage (au début du chapitre 28) nous dit ceci : « Ne garde aucune rancune, pense à l’alliance du Très-Haut, et pardonne l’offense[1] ».

C’est l’alliance du Très-Haut qui est le point d’appui du pardon. Pourquoi ?

Le Psaume 102 chante la louange de Dieu en ces termes : « Il pardonne toutes tes offenses et te guérit de toute maladie ; il réclame ta vie à la tombe et te couronne d'amour et de tendresse. » Dieu est donc le modèle du pardon.

Mais il ne s’agit pas simplement de se conformer à un modèle… C’est parce que Dieu donne la vie – qu’il « réclame ta vie à la tombe » – qu’il est possible de pardonner, de croire que l’offense est en elle-même impuissante contre la vie. Le refus de pardonner procède souvent d’un double mouvement : l’incapacité de dépasser le mal qui nous est fait et la conviction que s’il n’est pas châtié, nous ne pouvons pas vivre. C’est en réalité donner au mal une puissance plus grande qu’il n’en dispose en réalité. C’est nous lier à lui, inconsciemment. Ce qu’affirme Ben Sirac, c’est que c’est à Dieu, au Créateur que nous sommes liés, et par conséquent à la vie. S’en rappeler, en faire une vivante mémoire, c’est au contraire priver le mal de cette puissance supplémentaire que nous sommes tentés de lui accorder.

Par conséquent, pardonner, n’est pas un aveu de faiblesse, mais une manière d’accueillir la force de celui qui nous fait vivre. De lui ouvrir du champ pour se déployer. Évidemment, c’est une expérience de la « déprise », puisque nous ne savons pas et nous ne pouvons pas savoir, à ce moment-là, ce qu’il en résultera. Pardonner, c’est croire à la vie, à une vie qui ne nous appartient pas, et qui peut-être ne prendra pas d’emblée le visage que nous attendrions.

Voilà bien ce qui nous est proposé, cher Thomas en ce jour où nous nous rappelons de ces images terrifiantes de ces avions qui percutaient les Twin Towers de New York. Nous avons vu, depuis dix ans, à quoi à conduit le choix de répondre à cette violence inouïe par une violence tout aussi aveugle, par une force immaîtrisée… La guerre en Irak et en Afghanistan a été un terrible aveu de faiblesse, alors qu’elle voulait être une manifestation de puissance, pour signifier que nous n’avions pas l’intention de nous laisser faire. Elle n’a semé que le désespoir. Elle a été et demeure effroyablement coûteuse en vies humaines, mais aussi financièrement…

Le passage et la direction

Le prêtre qui présidait l’Eucharistie et faisait le sermon ce matin dans ma paroisse nous rappelait très justement, un « détail » aujourd’hui oublié de cette journée terrible du 11 septembre 2001 : les messages envoyés, à leurs proches, par quelques-uns des passagers du vol qui n’est jamais arrivé jusqu’à sa cible. Ces passagers, qui avaient compris qu’ils allaient mourir, voulaient adresser une ultime parole à ceux à qui ils écrivaient des SMS : « Nous allons mourir, mais sachez que je vous aime. » Puisqu’il n’y avait plus qu’une parole à dire, à transmettre, il fallait que ce soit une parole d’amour. Tel était le plus important. Une parole de vie, et non une parole de mort.

Il faudra sans doute, cher Thomas, que je revienne un jour sur la question de notre mort, plus largement, mais je voudrais dire succinctement qu’il me semble qu’à l’instant-là où nous « expirons », le souffle, l’énergie qui nous habite, qui est nous-mêmes au plus intense comme au plus intime, se déploie pour tout l’ensemble de la Création, entrant dans la dimension même de Dieu, cette dimension qui nous excède, tout en nous habitant. « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme », pensait Lavoisier. Il se passe quelque chose de cet ordre. Notre vie ne se perd pas, elle se transforme… D’ailleurs, Paul le dit, à propos du Christ, en disant qu’il a connu la mort, puis la vie… dans cet ordre, où la mort n’est qu’un passage vers la vie…

Dire à cet instant une parole d’amour, c’est donner à ce souffle, à cet esprit, que nous ne retenons plus, mais que nous « laissons » ou nous « livrons » comme le disent Matthieu et Jean de Jésus au moment où il meurt, c’est lui donner une direction, celle de l’amour. C’est croire par conséquent davantage en la force de l’amour qu’en celle de la mort. C’est donc entrer dans la résurrection.

Puissions-nous cher Thomas, nous risquer dans cette direction-là.

Amitiés.

Desiderius Erasme



[1] Que tous ceux qui croient le pardon et l’amour sont une invention chrétienne que ne connaissaient pas le judaïsme biblique en prennent bonne note et se ravisent : le pardon est enraciné dans le Premier Testament.

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Isabelle 13/09/2011 23:20


J'aime bien ce que vous écrivez sur le pardon comme attachement à la vie, comme refus d'accorder au mal encore plus de puissance de nuire. Après, il y a aussi la réalité de la colère humaine à
"gérer" suite à des injustices subies... Mais votre réflexion me donne à penser, merci.


Yves Le Touzé 12/09/2011 16:37


Cher Desiderius, j’aime la perspective sur laquelle se conclut cette lettre : « A l’instant où nous ‘’expirons’’, le souffle, l’énergie qui nous habite, qui est nous-mêmes au plus intense comme au
plus intime, se déploie pour tout l’ensemble de la Création, entrant dans la dimension même de Dieu, cette dimension qui nous excède tout en nous habitant ». Il s’agit de bien plus que l’absorption
de notre personne dans le ‘’grand Tout’’, au contraire nous n’aurons jamais été plus nous-mêmes, avec notre nom propre, qu’à cet instant, car nous rejoindrons dans la gloire le Corps ressuscité du
Christ, ce Corps dilaté à la dimension de l’humanité entière. Peut-être peut-on ajouter que nous n’obtiendrons pleinement cette communion à la gloire du Christ qu’après être passé par l’épreuve de
ce temps où l’ivraie est mêlée au bon grain, en nous comme dans l’univers : ce temps où nous nous offrons volontairement pour ‘’compléter dans notre corps ce qui manque aux souffrances du Christ,
en faveur de son Corps qui est l’Eglise’’ (Col ? 1, 24). Une des idées les plus pernicieuses qui ont commandé les ripostes au 11 septembre 2001 est celle de l’’’axe du mal’’, qui élimine l’idée de
pardon donné et reçu, centrale dans l’évangile de ce dimanche, et entraîne – a entraîné- l’escalade de la violence. Il n’y a pas d’idée plus anti-chrétienne. Je me réjouis donc personnellement que
la France se soit désolidarisée des USA et de la Grande Bretagne dans la guerre contre l’Irak.


Alice Damay-Gouin 12/09/2011 14:01


Le Pardon!
je crois que j'ai commencé à comprendre comment je pouvais pardonner, moi-même, lorsque j'ai formulé cette simple prière: "Seigneur, je me laisse contempler par Toi qui es Amour...et je Te vois
aimer l'autre! Tu sais, Seigneur, l'autre, celui qui...Et enveloppé(e)s, ensemble dans ton Amour, alors oui, par ton Amour, je peux pardonner afin que nous puissions recommer à cheminer, ensemble
et avec d'autres".
J'ai aussi découvert une autre dimension du pardon lorsque j'ai vu une personne aimant une autre personne accro (alcool, jeu ou autre) et qui, malgré les rechutes, continuait à l'aimer. Alors,j'ai
découvert que pardonner, c'est aussi donner à l'autre la capacité de se remettre debout, de retrouver l'estime de soi.
Le pardon, dans la parabole de l'enfant prodigue, c'est accepter de se mettre en route , tel(le) que l'on est, vers le Père qui dès qu'Il nous voit se précipite vers nous , nous couvre de sa
tendresse, nous remet debout et nous invite à la fête. Voilà quelques mots simples qui m'aide à avancer dans mon cheminement.
Alice


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