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26 octobre 2011 3 26 /10 /octobre /2011 11:15

À propos de l’Incarnation

Cher Thomas,

Je suis en retard une fois de plus. Pourtant je ne t’ai pas oublié, notamment lorsque j’ai rencontré, à Lyon, les lecteurs de Témoignage chrétien, réunis pour un week-end de réflexion sur le thème « Un évangile pour l’humanité ». À vrai dire je ne suis guère lecteur de TC, mais je me suis dit que je devrais y prêter davantage attention, car l’équipe qui le fait aujourd’hui m’a semblé très ouverte, dynamique, et moins idéologique qu’ont pu l’être ceux qui l’ont précédée, d’après le souvenir que j’en ai.

J’ai aimé ces chrétiens qui ne se payent pas de mots pour dire leur foi, mais sont extrêmement attentifs à ce qui se vit dans le monde, très soucieux de la justice, proche des pauvres, pas simplement pour les assister, mais pour être avec eux. Ils sont tous plutôt âgés, tandis que l’équipe de TC, ceux qui font le journal et l’association des amis de TC, est jeune. Entre les deux, la génération des 40-65 ans est presque absente.

La présence des jeunes montre que l’intuition qui a présidé à la naissance des Cahiers du Témoignage chrétien, à Lyon, pendant la Seconde Guerre mondiale, n’est pas perdue. C’est l’idée de la nécessité d’une résistance spirituelle à la violence du monde, qui veut allier la pensée, la prière et l’action. On est ici proche de la figure de Dom Helder Camara, dont Guy Aurenche, qui l’a connu personnellement, a rappelé vivement la mémoire.

C’est dans cette aventure – car c’en est une – que se fait l’expérience du don de Dieu. Écoute de l’autre, écoute de la Parole. Puisque nous croyons, en recevant le témoignage des apôtres, que Dieu prend chair dans la vie des hommes, cette expérience apparaît comme l’un des lieux où la présence de Dieu peut être éprouvée. J’écrivais, dans ma lettre précédente, que nous devions considérer Dieu comme une non-évidence. Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas, mais qu’il faut le chercher. « Cherchez le Seigneur tant qu’il se laisse trouver », dit le prophète Isaïe. Oui, Dieu se laisse trouver, il se laisse éprouver lorsque nous allons à la rencontre des hommes pour les aimer et faire œuvre de justice.

C’est pour cela qu’il y a quelque chose de ridicule et de vain dans les manifestations de violence contre la pièce de théâtre présenté au Chatelet ces jours-ci, sous prétexte qu’il faudrait s’opposer au « blasphème ». Si j’ai bien compris l’argument de la pièce de Romeo Castelluci, intitulée Sur le concept du visage du Fils de Dieu, tel que j’ai pu le lire (mais je n’ai pas vu la pièce, je le précise), il s’agit de montrer que le Christ lui-même se laisse toucher, atteindre au point d’en être souillé, par la déréliction et l’abjection, signifié sur la scène par le personnage d’un vieillard incontinent et impotent dont son fils prend soin. Une situation qui n’est, en fait, pas si rare et qui pose la question de ce qui constitue la dignité humaine. Une interrogation somme toute, me semble-t-il, assez chrétienne, puisque l’apôtre Paul écrit du Christ que « Dieu l’a fait péché pour nous » (Deuxième épître aux Corinthiens, chapitre V verset 21, trad. Bible de Jérusalem). Parler de blasphème, si tel est bien le sens de la pièce, c’est en fait considérer que la Croix elle-même est un blasphème. C’est dire que le Christ ne peut pas être présent dans des situations où la vie – si sacrée – est humiliée, défigurée.

 

Une terrible beauté…

Or cette conscience des pauvres, des faibles, que j’ai ressentie chez les lecteurs de TC, affirme précisément que c’est auprès d’eux que nous pouvons faire de la manière la plus gratuite, la plus limpide l’expérience de la présence de Dieu. Il est étrange que des personnes qui se pensent chrétiennes soient plus scandalisées par une mise en scène sans doute provocatrice que par le spectacle de la misère réelle que nous croisons tous les jours. En sortant du métro, hier, j’ai découvert devant moi, un vieillard en haillon, crasseux, qui marchait à tous petits pas, tant chaque mouvement semblait le faire souffrir, il avait l’air transi de froid. Il était, à la fois, effrayant et beau… comme certaines œuvres d’art contemporain (la Biennale de Lyon a cette année significativement pour titre « Une terrible beauté est née », celle précisément d’une humanité en souffrance). Si blasphème il y a, c’est plutôt celui que manifeste une société où des personnes finissent par se trouver dans pareille situation d’abandon. La question n’est pas de savoir comment nous pouvons régler tous les problèmes, éviter toutes les difficultés. Personne n’a de baguette magique. Elle est plutôt de savoir si nous acceptons de partager le poids des problèmes, des difficultés, des souffrances, plutôt que de nous résoudre à abandonner ceux qui auraient « tiré le mauvais numéro » à leur triste sort.

Si la foi a un sens, cher Thomas, si le christianisme a quelque chose à dire, c’est précisément là, il me semble.

Amitiés

Desiderius Erasme

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Alice.Damay-Gouin 28/10/2011 11:29


Joie! Joie! Joie! Et Merci!

Ce texte est clair, simple, facile à lire. Il est témoignage, véritable trésor que je n'irai pas enfouir dans un champ mais que je veux communiquer le plus possible.

La tentation de "sacraliser" donne à d'autres la tentation de profaner. Mais pourquoi sacraliser? Pourquoi sacraliser le célibat du prêtre? Pourquoi, alors, un laïc célibataire ou une personne
mariée n'ont-ils pas leur état de vie sacralisé?...Quant à la profanation, votre réponse ressemble à celle de Dom Helder Camara lorqu' il fut interrogé au sujet d'une profanation d'hosties. Je n'ai
plus la citation exacte mais il a rappelé aussi de ne pas oublier l'essentiel et de voir combien le Christ est jeté dans la boue, au milieu des favellas.



Vous parlez de beauté au cœur d'une déchéance. Permettez-moi de vous citer un texte d'Eloi Leclerc, tiré de : "Le Soleil se lève sur Assise" éd. Desclée de Brouwer (1999):



"J'ai raconté plus haut comment, au cours de notre transfert du camp de Buchenwald à celui de Dachau, dans notre wagon putride, nous avons chanté le "Cantique du Soleil" pour accompagner notre
frère qui se mourait d'épuisement. Et je disais que ce chant de lumière nous était venu spontanément, irrésistiblement, comme une force de résurrection, au milieu de notre enfer. Et je m'étais posé
la question: pourquoi ce chant dans une telle tragédie?



La réponse, je la trouve dans l'esprit d' Assise. Cultiver la beauté, sans s'ouvrir à la misère des hommes ou pour la fuir, est une opération stérile. C'est se condamner à ne jamais connaître le
grand émerveillement.



Mais d'autre part, vouloir venir en aide aux méprisés, aux humiliés, sans leur apporter la lumière de la beauté, c'est ajouter au mépris et manquer la vraie fraternité. Le véritable ré-enchantement
du monde ne peut naître que de la rencontre fraternelle des humiliés et de la beauté. C'est seulement quand on voit briller dans le regard des humiliés l'éclat de frère Soleil, avec toutes les
couleurs du ciel et de la terre, que l'on peut dire en vérité:

aujourd'hui, c'est Pâques, sur le monde,

aujourd'hui, s'ouvrent nos tombeaux.

Le Christ de nos abîmes est aussi celui de la résurrection."



En lien avec Benoît XVI priant à Assise pour la paix, me permettez-vous cette prière:

" Seigneur,

Que ton Amour m' habite,

Que ton Amour soit mon pain quotidien,

Que ton Amour conduise mes pas pour marcher avec d'autres sur le chemin de la Paix.

Que ton Amour nous transforme en artisans de Paix, en Semeurs d'Amour."


Alice Damay-Gouin 28/10/2011 10:34


Joie! Joie! Joie! Et Merci!
Ce texte est clair, simple, facile à lire. Il est témoignage, véritable trésor que je n'irai pas enfouir dans un champ mais que je veux communiquer le plus possible.
La tentation de "sacraliser" donne à d'autres la tentation de profaner. Mais pourquoi sacraliser? Pourquoi sacraliser le célibat du prêtre? Pourquoi, alors, un laïc célibataire ou une personne
mariée n'ont-ils pas leur état de vie sacralisé?...Quant à la profanation, votre réponse ressemble à celle de Dom Helder Camara lorqu' il fut interrogé au sujet d'une profanation d'hosties. Je n'ai
plus la citation exacte mais il a rappelé aussi de ne pas oublier l'essentiel et de voir combien le Christ est jeté dans la boue, au milieu des favellas.

Vous parlez de beauté au cœur d'une déchéance. Permettez-moi de vous cité un texte d'Eloi Leclerc, tiré de : "Le Soleil se lève sur Assise" éd. Desclée de Brouwer (1999):

"J'ai raconté plus haut comment, au cours de notre transfert du camp de Buchenwald à celui de Dachau, dans notre wagon putride, nous avons chanté le "Cantique du Soleil" pour accompagner notre
frère qui se mourait d'épuisement. Et je disais que ce chant de lumière nous était venu spontanément, irrésistiblement, comme une force de résurrection, au milieu de notre enfer. Et je m'étais posé
la question: pourquoi ce chant dans une telle tragédie?

La réponse, je la trouve dans l'esprit d' Assise. Cultiver la beauté, sans s'ouvrir à la misère des hommes ou pour la fuir, est une opération stérile. C'est se condamner à ne jamais connaître le
grand émerveillement.

Mais d'autre part, vouloir venir en aide aux méprisés, aux humiliés, sans leur apporter la lumière de la beauté, c'est ajouter au mépris et manquer la vraie fraternité. Le véritable ré-enchantement
du monde ne peut naître que de la rencontre fraternelle des humiliés et de la beauté. C'est seulement quand on voit briller dans le regard des humiliés l'éclat de frère Soleil, avec toutes les
couleurs du ciel et de la terre, que l'on peut dire en vérité:
aujourd'hui, c'est Pâques, sur le monde,
aujourd'hui, s'ouvrent nos tombeaux.
Le Christ de nos abîmes est aussi celui de la résurrection."

En lien avec Benoît XVI priant à Assise pour la paix, me permettez-vous cette prière:
" Seigneur,
Que ton Amour m' habite,
Que ton Amour soit mon pain quotidien,
Que ton Amour conduise mes pas pour marcher avec d'autres sur le chemin de la Paix.
Que ton Amour nous transforme en artisans de Paix, en Semeurs d'Amour."


hourcade 26/10/2011 22:30


.;merci de ce témoignage chrétien... oui il serait bon que certains de nos chers frères et soeurs ne se payent pas que de mots face à ce qui leur semble des maux! .. n'est-ce pasle diacre laurent
qui aprés avoir été sommé de livrer les trésors de l'Eglise de Rome est revenu avec des pauvres en masse devant son juge? les bancs serrés de nos églises où beaucoup de ceux qui protestent
recoivent le corps et le sang du christ, ne devraient-ils pas nous faire quitter une vision individualiste et intellectuelle de la foi? ... utopie? cela sied bien à notre ami commun Erasme!


René de Sévérac 26/10/2011 12:26


Les chrétiens sont des gens formidables.
(Notez que je ne cite personne).
Le chrétien n'est pas un saint.
Il a droit -en tant qu'Homme - à ne pas aimer qu'on lui chie constamment dessus, de ne pas jouir d'être incessamment méprisé (car le top étant l'athéisme, le chrétien est nécessairement arriéré :
jetez un oeil sur les commentaires bourrés de fautes de certains sites !)
J'avoue être fier de l'attitude des jeunes qui ont traîné la banderole "Halte à la Christianophobie" devant les quolibets des vieillards BOBO hurlant leur DROIT à la CRÉATION (artistique). C'était
jouissif !

Ce matin, Yahoo.fr a rendu compte des propositions de Benoît XVI "pour sortir de la crise financière" titré "la solution miracle du Vatican". Personnellement, je pense que le Vatican est sorti de
son magistère, mais toute initiative est systématiquement critiquée.


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