Partager l'article ! Quarante-neuvième lettre à Thomas More : Benoît XIV et les « pèlerins de la vérité ».: Notre responsabilité face aux agnostiques ...
Notre responsabilité face aux agnostiques
Cher Thomas,
Je voudrais attirer ton attention sur quelques mots prononcés par Benoît XVI à l’occasion de la rencontre d’Assise, à laquelle il avait invité quelque trois cents représentants des religions, sagesses et traditions du monde entier, dont la psychanalyste française Julia Kristeva. Si je cite ce dernier nom, c’est qu’elle appartient à cette catégorie de personnes agnostiques dont le pape disait qu’elles sont « des pèlerins de la vérité, des pèlerins de la paix ». « Ces personnes, expliquait-il, cherchent la vérité, elles cherchent le vrai Dieu, dont l’image dans les religions, à cause de la façon dont elles sont souvent pratiquées, est fréquemment cachée. Qu’elles ne réussissent pas à trouver Dieu dépend aussi des croyants avec leur image réduite ou même déformée de Dieu. Ainsi leur lutte intérieure et leur interrogation sont aussi un appel pour les croyants à purifier leur propre foi, afin que Dieu – le vrai Dieu – devienne accessible. »
Le journal La Croix a précédé ces mots d’un petit titre : « L’appel aux agnostiques ». En réalité, il s’agit plutôt d’un appel aux croyants, pour qu’ils s’interrogent sur la manière dont ils défigurent Dieu – c’est-à-dire dont ils en présentent un visage irrecevable. Il ne s’agit pas simplement de dire des croyants qu’ils ne sont pas suffisamment bons, charitables, justes, etc. Nous ne le sommes jamais assez, sans doute. Ce qui est en question c’est la manière dont ils rendent compte de Dieu, dont ils en parlent, dont ils le représentent. Pouvons-nous nous interroger sur les propos que nous tenons sur Dieu, sur les images que nous en donnons ? En supposant qu’elles ne nous induisent pas nous-mêmes en erreur – ce qui n’est pas sûr – nous devons nous demander si elles ne sont pas des obstacles pour les autres, si elles ne font pas écran.
Ne me demande pas, cher Thomas, de te donner ici une définition du « vrai Dieu ». Je n’en ai pas. Je peux, peut-être, en approcher un trait ou un autre, mais dès que je le fais, je m’aperçois que ce « costume » est trop étroit, que Dieu est déjà ailleurs. Si bien que j’ai plutôt tendance à penser que c’est en faisant l’expérience de la liberté humaine avec le désir de vivre ensemble dans des rapports de justice et d’amour que se dessine peu à peu, à tâtons, un portrait de Dieu toujours en mouvement. Il me semble que c’est ainsi que nous expérimentons sa présence et que nous finissons par dire, comme Jacob qui se réveille de son songe : « Dieu était là et je ne le savais pas. »
Il ne s’agit pas de faire rentrer les hommes dans une bouteille qui s’appellerait Dieu, avec un programme qu’il faudrait appliquer. L’humanité n’est pas une machine qui devrait trouver son logiciel pour fonctionner à la perfection, et la foi accomplie n’est pas l’absence d’erreur. S’il en était ainsi, il n’y aurait plus de liberté. Mais s’il n’y a plus de liberté, il n’y a pas d’amour. Il ne resterait que des mécanismes, des automatismes. Si nous disons que Dieu est amour, nous disons par la même occasion qu’il donne à l’homme le champ libre pour vivre. C’est dans cette exploration de l’espace ainsi ouvert pour être et agir que l’homme peut reconnaître qu’il ne se suffit pas à lui-même, tout en restant pleinement responsable de son existence. Alors cette exploration peut-elle le conduire à s’interroger sur ce qu’il reçoit, sur ce qu’il rencontre, sur ce qui n’est pas le seul fruit de son action. En terme philosophique : sur ce qui est « autre » que lui.
C’est bien, me semble-t-il, ce dont rend témoignage la Bible, lorsqu’elle nous raconte l’histoire d’un peuple qui se constitue en parcourant le difficile chemin de sa liberté. C’est la mise en route d’Abraham, c’est le refus des idoles, la mise en question des pouvoirs… C’est ainsi que nous pouvons comprendre l’élection. Non pas comme l’expression d’un mérite ou d’une qualité particulière, mais comme la reconnaissance d’une expérience singulière qui implique une responsabilité face à des systèmes de pouvoir, d’interprétation du monde, qui tendent à réduire la liberté de l’homme.
Ne me retiens pas !
Jésus est celui qui vient révéler que cette expérience collective est aussi une expérience personnelle, c’est-à-dire qu’elle se dépose en chaque homme et chaque femme qui peut se laisser habiter, personnellement, par le mouvement même de Dieu – cet amour qui constitue chaque « autre de Dieu » comme un être libre et aimé. C’est en ce sens que nous pouvons reconnaître Jésus comme Fils de Dieu, et reconnaître Dieu en lui. À condition toutefois de ne pas en faire une idole, ce qui serait opérer aussitôt une dénaturation. Jésus est Dieu parce qu’il entre dans le mouvement de celui qui donne à l’homme sa liberté dans l’instant même où il lui donne la vie. Si bien qu’il ne se laisse pas saisir autrement que dans cette expérience insaisissable et presque indicible de l’amour.
Ce qui fait obstacle, aujourd’hui, me semble-t-il, c’est que loin de reconnaître que Dieu et Jésus lui-même ne peuvent être retenus dans nos mains (« Ne me retiens pas ! », dit Jésus ressuscité à Marie-Madeleine), nous faisons comme si nous en possédions la « formule ». Malheureusement, ces « pèlerins de la vérité » voient bien que cette formule ne répond pas à leur quête, alors que nous pourrions partager avec eux justement cette expérience de l’insaisissable.
Grâce soit donc rendue à Benoît XVI de ses paroles prononcées à Assises.
À bientôt, mon ami.
Desiderius Erasme
| Mai 2013 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | ||||||
| 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | ||||
| 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | ||||
| 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | ||||
| 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | ||||||
|
||||||||||