Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 09:49

Notre responsabilité face aux agnostiques

Cher Thomas,

Je voudrais attirer ton attention sur quelques mots prononcés par Benoît XVI à l’occasion de la rencontre d’Assise, à laquelle il avait invité quelque trois cents représentants des religions, sagesses et traditions du monde entier, dont la psychanalyste française Julia Kristeva. Si je cite ce dernier nom, c’est qu’elle appartient à cette catégorie de personnes agnostiques dont le pape disait qu’elles sont « des pèlerins de la vérité, des pèlerins de la paix ». « Ces personnes, expliquait-il, cherchent la vérité, elles cherchent le vrai Dieu, dont l’image dans les religions, à cause de la façon dont elles sont souvent pratiquées, est fréquemment cachée. Qu’elles ne réussissent pas à trouver Dieu dépend aussi des croyants avec leur image réduite ou même déformée de Dieu. Ainsi leur lutte intérieure et leur interrogation sont aussi un appel pour les croyants à purifier leur propre foi, afin que Dieu – le vrai Dieu – devienne accessible. »

Le journal La Croix a précédé ces mots d’un petit titre : « L’appel aux agnostiques ». En réalité, il s’agit plutôt d’un appel aux croyants, pour qu’ils s’interrogent sur la manière dont ils défigurent Dieu – c’est-à-dire dont ils en présentent un visage irrecevable. Il ne s’agit pas simplement de dire des croyants qu’ils ne sont pas suffisamment bons, charitables, justes, etc. Nous ne le sommes jamais assez, sans doute. Ce qui est en question c’est la manière dont ils rendent compte de Dieu, dont ils en parlent, dont ils le représentent. Pouvons-nous nous interroger sur les propos que nous tenons sur Dieu, sur les images que nous en donnons ? En supposant qu’elles ne nous induisent pas nous-mêmes en erreur – ce qui n’est pas sûr – nous devons nous demander si elles ne sont pas des obstacles pour les autres, si elles ne font pas écran.

Ne me demande pas, cher Thomas, de te donner ici une définition du « vrai Dieu ». Je n’en ai pas. Je peux, peut-être, en approcher un trait ou un autre, mais dès que je le fais, je m’aperçois que ce « costume » est trop étroit, que Dieu est déjà ailleurs. Si bien que j’ai plutôt tendance à penser que c’est en faisant l’expérience de la liberté humaine avec le désir de vivre ensemble dans des rapports de justice et d’amour que se dessine peu à peu, à tâtons, un portrait de Dieu toujours en mouvement. Il me semble que c’est ainsi que nous expérimentons sa présence et que nous finissons par dire, comme Jacob qui se réveille de son songe : « Dieu était là et je ne le savais pas. »

Il ne s’agit pas de faire rentrer les hommes dans une bouteille qui s’appellerait Dieu, avec un programme qu’il faudrait appliquer. L’humanité n’est pas une machine qui devrait trouver son logiciel pour fonctionner à la perfection, et la foi accomplie n’est pas l’absence d’erreur. S’il en était ainsi, il n’y aurait plus de liberté. Mais s’il n’y a plus de liberté, il n’y a pas d’amour. Il ne resterait que des mécanismes, des automatismes. Si nous disons que Dieu est amour, nous disons par la même occasion qu’il donne à l’homme le champ libre pour vivre. C’est dans cette exploration de l’espace ainsi ouvert pour être et agir que l’homme peut reconnaître qu’il ne se suffit pas à lui-même, tout en restant pleinement responsable de son existence. Alors cette exploration peut-elle le conduire à s’interroger sur ce qu’il reçoit, sur ce qu’il rencontre, sur ce qui n’est pas le seul fruit de son action. En terme philosophique : sur ce qui est « autre » que lui.

C’est bien, me semble-t-il, ce dont rend témoignage la Bible, lorsqu’elle nous raconte l’histoire d’un peuple qui se constitue en parcourant le difficile chemin de sa liberté. C’est la mise en route d’Abraham, c’est le refus des idoles, la mise en question des pouvoirs… C’est ainsi que nous pouvons comprendre l’élection. Non pas comme l’expression d’un mérite ou d’une qualité particulière, mais comme la reconnaissance d’une expérience singulière qui implique une responsabilité face à des systèmes de pouvoir, d’interprétation du monde, qui tendent à réduire la liberté de l’homme.

 

Ne me retiens pas !

Jésus est celui qui vient révéler que cette expérience collective est aussi une expérience personnelle, c’est-à-dire qu’elle se dépose en chaque homme et chaque femme qui peut se laisser habiter, personnellement, par le mouvement même de Dieu – cet amour qui constitue chaque « autre de Dieu » comme un être libre et aimé. C’est en ce sens que nous pouvons reconnaître Jésus comme Fils de Dieu, et reconnaître Dieu en lui. À condition toutefois de ne pas en faire une idole, ce qui serait opérer aussitôt une dénaturation. Jésus est Dieu parce qu’il entre dans le mouvement de celui qui donne à l’homme sa liberté dans l’instant même où il lui donne la vie. Si bien qu’il ne se laisse pas saisir autrement que dans cette expérience insaisissable et presque indicible de l’amour.

Ce qui fait obstacle, aujourd’hui, me semble-t-il, c’est que loin de reconnaître que Dieu et Jésus lui-même ne peuvent être retenus dans nos mains (« Ne me retiens pas ! », dit Jésus ressuscité à Marie-Madeleine), nous faisons comme si nous en possédions la « formule ». Malheureusement, ces « pèlerins de la vérité » voient bien que cette formule ne répond pas à leur quête, alors que nous pourrions partager avec eux justement cette expérience de l’insaisissable.

Grâce soit donc rendue à Benoît XVI de ses paroles prononcées à Assises.

À bientôt, mon ami.

Desiderius Erasme

Partager cet article

Published by Desiderius Erasme
commenter cet article

commentaires

Yves Le Touzé 02/11/2011


Avec toi, cher Desiderius, je suis heureux de rendre grâces à Benoît XVI d’avoir, le 27 octobre à Assise, prolongé l’initiative de Jean-Paul II (1986) en replaçant le dialogue avec les autres
religions dans le contexte plus large du dialogue avec l’humanité, Julia Kristeva représentant ceux qui ne se rattachent à aucune religion, mais sont des « pèlerins de la vérité », selon la belle
expression de Benoît XVI.
Dans ce contexte universel, l’ « appel aux croyants » s’adresse évidemment aux croyants de toute religion et non seulement aux catholiques : être ferme, chacun, dans l’adhésion à sa foi, mais
demeurer un « pèlerin de la vérité » (‘’cherchez et vous trouverez’’), parce que l’objet même de la foi est insaisissable, et parce que les « autres », y compris les « agnostiques », détiennent des
aspects partiels de cette vérité dont notre propre recherche doit pouvoir s’enrichir.
Un obstacle majeur à la recherche de la vérité est le refus du dialogue et l’enfermement dans des croyances totalitaires, communs aux extrémismes, intégristes chez les catholiques, islamistes chez
les musulmans : pour revenir au sujet de ta dernière lettre, la presse nous a appris que des militants de Forsane Alizza, groupuscule islamiste radical, étaient venus appuyer les manifestations
devant le Châtelet, au nom de la lutte contre le blasphème : même langage, même combat, même violence…


Isabelle 04/11/2011


En lisant le titre de votre billet, j'ai d'abord été amusée par le numéro que vous attribuez à "Benoît..." Du coup, je suis allée voir la notice de Benoit XIV sur Wikipedia, et j'y ai trouvé des
choses tout à fait encourageantes = Benoît XIV a notamment : donné l'imprimatur aux œuvres complètes de Galilée, témoigné d'un intérêt pour les relations inter-religieuses en adressant une lettre
au 7e Dalaï Lama, Kelzang Gyatso; et publié le 20 décembre 1741, la lettre apostolique Immensa Pastorum, dans laquelle il déplore les mauvais traitements infligés aux Amérindiens. Un pape ouvert et
éclairé donc ! Et avec qui on n'est pas si loin que ça du sujet de votre chronique !... Merci donc au clavier qui fourche d'avoir permis cette sympathique découverte...

Plus sérieusement, merci de nous offrir, une fois de plus, l'occasion de revenir sur des paroles ou des évènements qui ne brillent pas à la Une des médias, mais ouvrent un chemin plus profond de
réflexion...

Il me semble qu'il y a dans la Bible de nombreuses invitations à "explorer" ce genre de situations de rencontres entre les "croyants au Dieu d'Israël" et "d'autres" qui ne le connaissent pas
explicitement. J'aime ces récits que je trouve pleins d'audace et de liberté et, malgré des contextes bien sûr très différents, je pense qu'ils peuvent nous éclairer dans nos propres dialogues avec
ceux qui cherchent, croient autrement, etc... On y retrouve le quotidien vécu et partagé, une aide concrète souvent réciproque, un échange de paroles et de bénédictions (au sens de paroles qui
ouvrent à la vie), un partage sur ce qui fait vivre profondément... Et au final, des frontières souvent déplacées, la "profession de foi" venant parfois de façon inattendue, d'un côté ou de
l'autre... Bref, une belle école de dialogue me semble-t-il !

A part ça, plusieurs points de votre texte ont fait écho avec un petit texte savoureux de Marie Noël (extrait de ses "Notes intimes") que voici :

"Sermon bourré de théologie.
Ce théologien s'exprime comme un vieux serviteur fidèle qui a connu Dieu tout-petit et l'aide tous les matins à s'habiller de dogmes. Dieu se reconnaît-Il dans le miroir que son serviteur Lui tend
? Peut-être. Le théologien l'examine et Le mesure de pied en cap. (Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre.) Mais toute mon adoration se réfugie dans l'espace éternel que l'examen de
ce Docteur laisse en Vous, Dieu, d' Inconnaissable."


Présentation

  • : Le blog de Desiderius Erasme
  • Le blog de Desiderius Erasme
  • : Lire la Bible sans mourir idiot, intégriste ou ayatollah de la laïcité. Avec de l'humour, de l'esprit, de la curiosité, et sans préjugés...
  • Contact

Profil

  • Desiderius Erasme
  • La liberté de l'Evangile est la plus belle chose que l'on puisse partager. Elle est à la fois critique et aimante, source de joie et soutien dans l'épreuve. Elle invite à toujours plus d'humanité...
  • La liberté de l'Evangile est la plus belle chose que l'on puisse partager. Elle est à la fois critique et aimante, source de joie et soutien dans l'épreuve. Elle invite à toujours plus d'humanité...

Liens