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29 août 2011 1 29 /08 /août /2011 09:57

Comme Dieu libère le monde en le créant, libérons Dieu en aimant

 

Cher Thomas,

Je lisais hier ce propos de Chesterton : « En créant [le monde], [Dieu] le libéra. Dieu avait écrit, non pas un poème, mais plutôt une pièce ; une pièce qu’il avait conçue à la perfection, mais qu’il fallait nécessairement confier à des comédiens et à des metteurs en scènes humains, qui depuis lors en ont fait une belle pagaille. » C’est tout l’humour de Chesterton, qui fait semblant d’oublier que les humains font partie de la conception de la pièce… et donc que Dieu lui-même a quelque chose à voir avec « la pagaille » ! Nous avons du mal à le concevoir, mais c’est pourtant un des problèmes auquel se sont heurtés depuis longtemps les hommes, comme en témoigne le livre de Job. Pourquoi ce monde conçu parfaitement tourne-t-il imparfaitement ?

Dans l’histoire de Job, il nous est impossible de dire que le malheur qui s’abat sur ce juste est imputable à la faute de quiconque. Ce qui est plutôt en question, c’est l’attitude des hommes face à la situation de Job, leur besoin d’expliquer « la pagaille », l’imperfection de la création, par une faute quelconque, fût-elle imaginaire. Ce faisant, les amis de Job ne font rien pour remédier au malheur… Admettons qu’ils ne peuvent rien faire, qu’ils soient eux-mêmes totalement démunis et pris au dépourvu. Ne leur faisons pas le reproche de n’avoir su que faire. Imaginons-nous à leur place. D’une certaine manière nous le sommes tous les jours, face à l’imperfection du monde et à la souffrance des hommes… Nous ne faisons souvent pas mieux qu’eux.

La fin du livre de Job, la réponse de Dieu à son ami, nous apprend que ce mystère est insondable, que Dieu excède ce que nous pouvons imaginer. Job s’incline…

Mais Job a néanmoins rencontré Dieu. Si bien que la question est la suivante : pouvons-nous rencontrer à notre tour le créateur de l’univers, y compris dans ce constat de « pagaille » que dresse Chesterton ? Désordre du monde, mais aussi désordre de nous-mêmes… et notamment précisément cette impuissance radicale à « épouser » celui qui est à l’origine de tout. Nous ne cessons de nous en forger des images, des représentations, car nous en avons sans doute besoin, mais elles ne sont toujours que partielles, avec le risque de nous faire prendre une partie pour le tout, avec tous les dangers de déformations que cela comporte… Nous ratons de ce fait souvent le coche, lorsqu’Il passe.

« Tout est grâce »

Thérèse d’Avila, puis, plus tard, Thérèse de l’Enfant Jésus, avec une conscience très aiguë de leur imperfection, ont pensé que celle-ci ne les empêchait pas cependant d’accueillir intimement le Créateur, puisqu’il était là en toute chose. Le chemin à suivre consistait à se désarmer, à abandonner ses propres certitudes pour accueillir celui qui venait, celui qui était là en toute chose. C’est une conscience très vive du « débordement » de Dieu qui permet de reconnaître que « tout est grâce ». Tout alors se retourne, tout obstacle se laisse dépasser, voire même devient un point d’appui.

Naturellement, cette attitude, nous la trouvons en la personne de Jésus. Les Évangiles nous laissent parfois entrevoir qu’il est surpris par telle ou telle situation, mais à chaque fois c’est l’œuvre du Père qu’il accueille, au-delà des apparences, au-delà des perspectives de l’ordre social et moral, au-delà du jugement. Il communie au don de Dieu dans l’autre, auquel il se rend disponible. C’est en cela qu’il est tout amour : il sert la vie en toute chose, en tout être.

De lettre en lettre, cher Thomas, je ne cesse de revenir à cela, tout en m’interrogeant moi-même sur mon incapacité à vivre pleinement ainsi : dans la pagaille du monde, pour reprendre l’expression de Chesterton, nous ne pouvons participer au renouvellement radical de ce monde, qu’en commençant par accueillir le don que Dieu nous fait, y compris en ceux-là mêmes qui nous semblent les « mauvais acteurs » et les « mauvais metteurs en scène ». Il nous faut les aimer tous avec ce désir fou de faire, avec eux notamment, la rencontre de Dieu.

C’est ainsi, me semble-t-il, que nous « libérons » Dieu en découvrant sa présence là où spontanément nous ne pensions pas qu’il était, tout comme lui-même « libère le monde » en le créant. Nous ferons ainsi cette expérience de l’union avec celui qui nous dépasse en toute chose, mais qui nous a pourtant créés à sa ressemblance et à son image. Je mesure, cher Thomas, en écrivant cette lettre, à quel point j’en suis loin, et pourtant rien n’est sans doute plus désirable.

À bientôt, mon ami.

Desiderius Erasme

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Published by Desiderius Erasme
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Isabelle 01/09/2011 23:05


En lisant votre intéressante réflexion sur ces questions difficiles, j'ai pensé à un autre personnage biblique, moins bavard que Job, et qui refuse clairement "d'expliquer la pagaille" : c'est le
prophète Elie, quand il se retrouve face à la mort de l'enfant de la femme chez qui il a été accueilli (1R17). On y retrouve, me semble-t-il, plusieurs des éléments que vous évoquez. La réaction de
la femme est du côté du "bon vieux sentiment de culpabilité"...: "Tu es venu chez moi pour rappeler ma faute et faire mourir mon fils. » dit-elle à Elie. Le texte n'a pourtant rien dit de cette
supposée faute. Et d'ailleurs Elie n'entre pas dans ce registre et ne répond même pas à la femme. C'est vers Dieu qu'il se tourne pour crier : " Seigneur, mon Dieu, causerais-tu du mal à cette
veuve dont je suis l'hôte, en faisant mourir son fils ? ». Cette question est parfois présentée dans des commentaires comme un manque de foi. Je trouve au contraire que la liberté et l'audace de ce
questionnement témoignent de la proximité confiante d'Elie avec Dieu qui peut "accueillir" cette question radicale. Dans la suite du texte où Elie s'engage corps et âme pour que l'enfant retrouve
le souffle et la vie, plusieurs des mots employés pour le raconter rappellent étrangement la création de l'homme en Gn 2,7.
Tout cela n'est pas une "réponse" à l'énigme insondable de la souffrance, mais comme une mise en relief de ce que fait un "homme de Dieu"... : participer à Son œuvre de vie. Ce qui ne semble pas
contradictoire avec le fait d'exprimer ouvertement à Dieu qu'on ne comprend pas ce mystère de la souffrance...
Ce petit détour par Sarepta rejoint en fait votre intuition sur notre "participation au renouvellement radical de ce monde en accueillant le don de Dieu" !


Desiderius Erasme 02/09/2011 14:30



Eclairant, chère Isabelle. Merci.


Amicalement.


D.E.



Yves Le Touzé 30/08/2011 22:17


Cher Desiderius, le souffle de l’Esprit ne laisse apparemment pas ‘’souffler’’ ses serviteurs, même pendant les semaines d’été ! Il est vrai que les vacances sont une institution moderne dont
Erasme et ses contemporains n’éprouvaient sans doute pas le besoin. J’espère quand même que tu as pu profiter d’un peu de repos. Je suis heureux de retrouver à mon retour les lettres de cette
période, de la 34ème à la 40ème, dont le fil conducteur me semble être l’exaltation de la vie reçue du Père pour être incarnée dans le monde d’aujourd’hui et que nous avons à mener à sa plénitude
dans le Christ sous la conduite de l’Esprit. Pour m’en tenir à la dernière, t’avouerai-je que la citation de Chesterton me laisse perplexe : ‘’En créant [le monde], [Dieu] le libéra…’’ : que
veut-il dire ? de qui ou de quoi le monde encore incréé est-il libéré ? Et qu’y a-t-il derrière l’image, pleine d’humour certes, de la pièce de théâtre ‘’conçue à la perfection’’ et confiée aux
acteurs humains ‘’ qui depuis lors en ont fait une belle pagaille’’ ? Cette image, qui est en réalité une caricature d’une création dans laquelle le rôle de l’homme est réduit à celui d’exécutant
infidèle, saboteur d’une ‘’conception parfaite’’, n’est-elle pas le reflet de la religion du début du 20ème siécle, en retard même sur le livre de Job qui n’est pourtant qu’une étape vers la
révélation du Dieu souffrant et ressuscitant, assumant en lui toutes les souffrances et les morts des hommes et les entraînant dans sa résurrection victorieuse. C’est infiniment exigeant pour la
vie de prière et pour le témoignage à porter, surtout quand on prend au sérieux l’appel à rencontrer le Christ à travers l’autre, et comme chacun j’en suis loin moi aussi.


Desiderius Erasme 02/09/2011 14:29



Cher Yves, je pense que l'on pourrait sans doute modifier la traduction de Chesterton, en disant que Dieu a "délivré" le monde, comme on parle parfois de la naissance comme
une "délivrance".


Pour le reste de la citation, j'y vois le côté délibérément provocateur de Chesterton, qui n'aimait rien tant que de prendre ses lecteurs à contrepied.


Amitiés


DE



Alice Damay-Gouin 29/08/2011 11:18


Cher Desiderius,
Ce matin, j'ai eu la joie de découvrir que j'avais une dizaine de messages. J'ai répondu à certains que j'avais besoin de lui, d'elle; que j'avais besoin de me sentir soutenue! Oui, seule, je suis
comme les amis de Job, je me sens désemparée, ne sachant que faire pour l'aider à s'en sortir, pour transformer ce monde en pagaille et je commence par demander de l'aide, je compte sur les
copain(e)s pour qu'ensemble nous puissions avancer.
Alice


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