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27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 11:06

Contre tout désespoir, faire circuler la parole, le désir

Cher Thomas,

Je suis allé au cinéma la semaine dernière, pour voir Santiago 73, post mortem. Ce film du réalisateur chilien Pablo Larrain revient sur le coup d’État du général Pinochet, non pas pour nous raconter le complot ou les combats, mais pour s’arrêter sur le destin d’un homme ordinaire qui travaille dans un hôpital de la capitale. Cet homme assure le secrétariat du médecin qui pratique les autopsies. La fréquentation des cadavres en a fait un être mutique. Quelque chose s’est éteint en lui, son visage est livide, figé. Toute joie lui est devenue étrangère, et on se demande bien quelle est la consistance de son désir qui semble réduit à une pulsion mécanique, tant il est presque incapable d’une rencontre affectueuse, sinon dans le désarroi…

Dans cet hôpital, les cadavres vont affluer. On ne voit pas le déroulement du coup d’État, mais simplement son effet à travers l’accumulation des corps des victimes de la violence. La mort va cerner les personnages qui n’ont pas d’échappatoire. Nulle élévation possible, quand il faut charrier les corps, les « traiter », comme on le fait d’une cargaison d’un matériel quelconque. Cela pourrait être des sacs de plâtre, c’est de la chair inerte…

 

Une fatalité incontournable

En voyant ce film terriblement sombre, presque kafkaïen, je songeais d’abord aux événements de Libye, et aux médecins qui devaient voir à leur tour affluer les blessés et les cadavres, là où la bataille faisait rage. Que faire, quand il faut être là, ne pas faire défection, face à la mort ? Que faire lorsque nous sommes devant cette fatalité-là, incontournable ? J’imagine qu’on se protège, qu’on se blinde, qu’on cherche à « évacuer » d’une manière ou d’une autre le flux morbide qui vous assaille – d’où sans doute l’humour salace des salles de gardes hospitalières, qui est une manière de se rattacher à la pulsion vitale la plus basique, pour congédier les effets délétères et contaminants de la proximité de la mort…

Nous, qui sommes chrétiens, croyons à la résurrection. Mais peut-on si facilement emboucher les trompettes du discours religieux et proclamer d’un cœur qui se veut léger : « Mort, où est ta victoire ? » Pouvons-nous faire, au nom de notre Credo, comme si de rien n’était ? Je ne le pense pas, cher Thomas. Cette expérience radicale et crue de la mort, nous ne pouvons pas la congédier. Il n’est pas sérieux de considérer qu’on peut en quelque sorte l’enjamber pour s’installer de plain-pied dans la résurrection. Jésus de Nazareth, pour sa part, n’en a pas fait l’économie. Il est mort. Ses proches ont porté dans leur bras son cadavre, sa chair sans vie. La résurrection, le troisième jour, n’est pas faite pour dissimuler ni effacer cette réalité-là. Les êtres humains meurent, et vont continuer à mourir.

Nul d’entre nous ne sait ce que devient alors le « je » qui parlait, pensait, désirait, aimait et peut-être aussi haïssait, mentait, fuyait… A nos yeux, ce « je » disparaît et n’anime plus la chair qu’il habitait. Celle-ci va se corrompre, se putréfier, c'est-à-dire entrer dans un processus de transformation et de dissémination de sa matière dans la nature. Ce n’est pas tout à fait nouveau, puisque nous ne vivons que par le renouvellement permanent de nos cellules, ou du moins d’une grande partie d’entre elle. C’est simplement plus radical…

Il ne suffit pas, mon ami, de recouvrir tout cela du voile de la religion. Je doute fort que la foi en la résurrection se résume à des discours incantatoires ou rassurants. Il me semble plutôt qu’il faut accepter de nous affronter lucidement à la mort et à son énigme. C’est une nécessité très contemporaine, puisque, les médias planétaires font de nous des témoins presque immédiats des catastrophes, des massacres, des drames. La mort est omniprésente et elle entre partout, jusque dans nos salles à manger et dans nos chambres, par le biais de la télévision, des journaux… Plus besoin des danses macabres que peignaient les artistes de jadis sur les murs des églises romanes, les cadavres sont là devant nous, presque en direct.

 

Déshumanisation

De grands artistes contemporains ont pris la chose à bras-le-corps, comme Damien Hirst dont le grand requin plongé dans le formol était intitulé Impossibility of Death in the Mind of Someone Living[1], ou comme Andres Serrano avec ses photos prises à la morgue. Tu me diras, Thomas, que le thème des « vanités » ne date pas d’hier et qu’il a mobilisé nombre de leurs prédécesseurs. Pourtant, ce n’est pas la même question qui est posée. Hier, il s’agissait de méditer sur le destin humain, sur la finitude et l’espérance de l’au-delà, aujourd’hui, ce qui est en question c’est la sidération que produit en nous cette fréquentation de la mort, la déshumanisation qu’illustre parfaitement le film de Pablo Larrain.

La question posée, en effet, ce n’est pas comment échapper à la mort physique, ni comment préserver de la mort ceux que nous aimons, mais comment rester humain, comment maintenir en nous le désir de vie, de rencontre, d’amour, de tendresse. En écrivant cela, cher Thomas, me vient spontanément cette parole de Jésus : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez bien plutôt qui peut perdre l’âme et le corps dans la géhenne » (Matthieu 10, 28). Lorsque nous n’échangeons plus de parole, alors « l’âme et le corps » sont ainsi « perdus dans la géhenne ».

La résurrection, c’est la reprise de la Parole. Le Christ vivant aujourd’hui, c’est la Parole du Christ portée, incarnée par ceux qui en vivent. Ainsi, faire face à la mort, à toute situation de mort – et il y a bien des situations qui fabriquent des « morts-vivants », des morts qui bougent encore – c’est maintenir la circulation de la parole et du désir, contre le sentiment de défaite que nous pouvons ressentir. C’est alors que nous pourrons nous rendre compte que le « je » qui semblait disparu, résonne encore, qu’il se manifeste par une présence qui met en jeu la mémoire, la fidélité au désir et à la parole partagée… Ce « je » se prolonge lorsque nous transmettons la vie que nous avons partagée avec lui. Il ne s’agit pas simplement de se rappeler des « bons souvenirs », mais de remettre en jeu ce qui a été vécu…

Cela ne rend en rien facile le « face-à-la-mort ». Cela n’annule pas la perte que constituent la destruction, la disparition et la dissémination du corps de la ou les personnes mortes. L’interpellation de Paul « Mort, où est ta victoire ? » n’est pas une rodomontade. Ce n’est pas un constat, un résultat, une garantie finale, comme un contrat d’assurance, mais un cri d’engagement de l’homme qui refuse la sidération, qui se dresse contre la perte de l’âme et du corps dans la géhenne, c’est-à-dire dans l’absurde d’une parole qui ne serait plus portée.

La géhenne, il faut le rappeler, avant d’être un « lieu métaphysique », c’est d’abord, très concrètement, un lieu physique, une vallée étroite, au sud-sud-ouest de Jérusalem, qui fut un lieu d’infanticide rituel païen – le mépris même de la vie que l’on sacrifie pour une idole – puis un dépotoir, ainsi que le lieu de réclusion des lépreux. C’est le lieu de rebut absolu, du non-désir, de la parole étouffée. Le lieu du déni de la vie.

Dénier le déni

Lorsque dans le Credo, nous proclamons que le Christ est descendu aux enfers, nous signifions qu’il est venu jusque dans le lieu du rebut, dans le dépotoir, pour dénier le déni, pour y être présence de parole, de désir, de lumière, et réintroduire ce qui était mort – ce qui ne pouvait donc plus servir à rien – dans la circulation de la vie, dans le service de la vie. C’est fait et cela reste à faire, dans la mesure où cette parole, ce désir, cette lumière doivent toujours être portés. Être chrétien, c’est – après avoir reconnu que cette parole, ce désir, cette lumière, le Christ les a portés en nous-mêmes, jusque dans la part « maudite » de nous-mêmes – s’en faire à son tour l’humble porteur vers d’autres lieux de ténèbres, de défaite, de ruine humaine, pour participer à la renaissance de la vie.

Le film de Pablo Larrain se termine, cher Thomas, par une scène qui symbolise la volonté folle d’étouffement de la vie qui peut habiter un homme en qui le désir est mortellement atteint. Puissions-nous, mon ami, être de ceux qui s’insurgent contre toutes les formes de désespoir, et qui y répondent par un surcroît d’amour. Rappelons-nous le cri du Cantique des Cantiques : « L’amour est fort comme la mort, le désir solide comme l’enfer. »

Desiderius Erasme



[1] L’impossibilité de la mort dans l’esprit d’un être vivant. Rappelle-toi cher Thomas, que le poisson, dans les catacombes chrétiennes était le symbole de la victoire du Christ sur la mort.

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Yves Le Touzé 04/03/2011 17:15


Cher Desiderius, je n’ai pas vu le film Santiago 73, post mortem, mais il se trouve que j’ai lu ta 14ème lettre au retour des obsèques d’une parente très proche, dont la mort me laisse une image
opposée à cette ‘’sidération’’ déshumanisante qu’illustre le film. Cette parente est morte à 80 ans, chez elle, entourée de ses enfants comme le laboureur de La Fontaine ‘’sentant sa mort
prochaine’’. Son corps exposé quelques jours dans la bière portait un visage rajeuni de trente ans, où les traces de ses longues souffrances physiques laissaient place à une expression apaisée. Une
mort ‘’à l’ancienne’’, apprivoisée, entourée de parole et de gestes d’amour, humaine donc (même si mourir chez soi est aujourd’hui un privilège), et aussi pudique (loin des étalages
médiatiques).
Je ne pense pas que cet exemple en contrepoint soit passéiste : il apporte le témoignage d’une mort réelle comme celle à laquelle chacun se trouve un jour où l’autre affronté dans sa parenté ou ses
amitiés, et qui appelle la parole comme antidote aux images virtuelles et ‘’sidérantes’’ de la mort dont l’actualité nous assène une surdose quotidienne. N’est-ce pas cette parole qui donne sens
que viennent confusément chercher beaucoup de personnes et de familles qui demandent que leur défunt ‘’passe par l’église’’ ?


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