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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 22:20

Le christianisme n’est pas un conservatisme

 

Cher Thomas,

voilà que dans ce beau pays de France, le chef de l’État se fait le chantre de l’héritage chrétien, ce qui ne serait pas venu à l’idée de ses prédécesseurs depuis les débuts de la Ve République, même si plusieurs d’entre eux étaient catholiques. Il est vrai que ces derniers se souvenaient que la « révolution nationale » dont le maréchal Pétain s’était fait le héraut se voulait, elle aussi, dans la lignée de la France « catholique ». Il avait semblé judicieux à tous les présidents français de l’après Seconde Guerre mondiale de respecter strictement la tradition de laïcité, séparant l’Église et l’État.

Je ne voudrais pas, mon ami, me lancer ici dans des considérations politiques – ce n’est pas mon objet, même s’il y aurait là-dessus beaucoup de choses à dire –, mais plutôt m’interroger sur cet héritage.

Les Français sont moins de 60 % à se dire catholiques. Et lorsqu’on les interroge sur le contenu de leur foi, près de la moitié d’entre eux déclare ne pas croire en Dieu, ni en la résurrection, ni en la sainte Trinité. Cela peut sembler stupéfiant, mais c’est ainsi, plusieurs sondages successifs l’ont montré.

Dans ces conditions, de quel héritage chrétien parle-t-on, si la foi en Dieu, en la Résurrection ou La Trinité ne fait sens que pour quelque 25 % de la population ? Il me semble que l’on pense davantage à un mode de vie, à un habitus, qu’à une conscience religieuse et à la foi.

Mais ce mode de vie, cet habitus, cette culture, ne sont pas immuables. Un seul exemple. Si je me souviens de mon enfance, les femmes françaises étaient encore nombreuses à porter le foulard dans le début des années 1960, et c’était l’effet d’un usage catholique qui voulait que les femmes entrent à l’église la tête couverte. Si les femmes françaises vont maintenant, le plus souvent, tête nue, c’est parce qu’elles ont pris de la distance avec cet usage. Non seulement elles sont aujourd’hui beaucoup moins nombreuses à aller à la messe, mais encore, à l’intérieur même les églises, cette pratique a largement reculé.

Quel est donc l’héritage chrétien qu’il faudrait sauvegarder, pour permettre à la France de rester un pays où il fait bon vivre, puisque c’est au fond l’argument de ceux qui s’avancent sur ce terrain-là ?

Le christianisme n’est ni une culture, ni une contre culture, même si sa présence a induit des traces considérables dans la culture. C’est même un raccourci trompeur que de parler de civilisation chrétienne ou judéo-chrétienne. Bien sûr, la présence du judéo-christianisme, dans une aire géographique et pendant une période historique données a eu une influence considérable qu’il s’agisse des mœurs, du droit, des arts, etc. Mais on chercherait en vain, dans les évangiles, la moindre trace de l’intention de Jésus de Nazareth de bâtir une civilisation.

 

Un enseignement qui dérange

L’enseignement de Jésus est en réalité beaucoup plus modeste, et beaucoup plus universel. Il tient en ces mots, rapportés par l’évangéliste Jean : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime »… Mais cette posture, ce « style » de vie, pour reprendre l’expression d’un de nos meilleurs théologiens, Christoph Theobald, est complétée par une autre invitation : « Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent. » Voilà qui élargit le champ de l’amour bien au-delà de nos relations naturelles ou familiales, de nos sympathies, de nos appartenances.

L’exemple en est donné par Jésus lui-même qui, traîné en procès, refuse de se défendre et meurt sur la Croix, manifestant que sa vie propre ne passe pas avant l’amour des ennemis. Ses disciples découvrent alors que le Sauveur n’est pas celui qui vient rétablir la « civilisation » juive ni le Royaume de Jérusalem, mais celui qui donne sa vie pour que les hommes découvrent la vraie liberté, celle qui naît de l’expérience d’un amour sans limite. Jésus l’avait dit à plusieurs reprises : « Qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera. »

S’il est un héritage chrétien à remettre en valeur, c’est celui-là, et celui-là seul. C’est un héritage dérangeant, car il vient précisément percer les frontières que nous ne cessons d’installer, les limites que nous traçons, en nous invitant toujours à nous ouvrir à celui qui d’une manière ou d’une autre apparaît comme étant au dehors du champ de ceux que nous aimons « naturellement » ou « spontanément », en dehors du champ de ceux qui nous ressemblent.

Ce christianisme-là n’est jamais tout à fait ajusté à la société, parce qu’il échappe constamment à toutes ses déterminations, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Tout simplement parce qu’il repose toujours la question fondamentale de la manière dont nous aimons et de qui nous aimons. Tout simplement parce qu’il met en cause le mouvement spontané qui est le nôtre de nous doter d’assurances, de garanties pour l’avenir. Le christianisme nous invite au contraire à avancer vers l’inconnu le plus radical en affirmant que c’est sur ce « front »-là que nous ferons l’expérience du don de Dieu, parce que c’est là que nous serons en situation de dépendre de lui, tout en ayant engagé toutes nos forces… C’est ce qu’à fait Jésus, lorsqu’il a décidé de monter à Jérusalem alors que tout indiquait qu’il n’y rencontrerait que des ennuis. Ce qu’il a fait lorsqu’il a pris le risque de traverser la mort. C’est ce que signifie Paul quand à son tour il prend le chemin de Jérusalem où il sait qu’il est attendu par des adversaires qui veulent sa peau…

Si la France veut retrouver le génie du christianisme qui l’a habitée, qui l’a en grande partie façonnée[1], ce ne peut-être en rêvant de préserver un mode de vie dont elle aurait la nostalgie. Si jamais l’on voulait parler d’une France chrétienne, cela n’aurait de sens que parce que ce pays choisirait de prendre davantage de risques pour manifester en ce monde, au niveau des peuples, ce que signifie l’amour – c’est-à-dire, à cette échelle, la solidarité. Au moment où des peuples se libèrent de régime d’oppression, au moment où d’autre accèdent à des niveaux de développement qui déstabilisent les situations dominantes dont nous avons profité depuis si longtemps, les questions qui nous sont posées, ce sont celles du risque de la confiance et du risque du partage.

Nous sommes dans la situation de l’homme riche qui était venu voir Jésus en lui demandant : « Bon maître que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? » Nous connaissons la réponse finale : « Une seule chose te manque : va, vends tous tes biens, donne l’argent aux pauvres et suis-moi. » L’homme était reparti tout triste parce qu’il avait de grands biens.

 

Les deux voies

Nous avons beaucoup à perdre, c’est inévitable, si nous prenons au sérieux nos discours sur la fraternité ou l’égalité. Nous avons beaucoup à perdre, mais il y a deux manières de le faire. L’une c’est de rester dans l’illusion que nous pourrons préserver notre position dominante, sans nous soucier du fait qu’elle repose sur une flagrante injustice internationale. La vérité, c’est que, dans ce cas, nous ne ferons, au mieux, que retarder un mouvement inexorable, et nous le ferons dans la crispation, la violence, l’injustice. Nous nous discréditerons davantage aux yeux de ceux que nous regarderons comme des menaces, et nous perdrons un temps précieux dans l’adaptation aux réalités nouvelles. Bref, en voulant sauver nos privilèges actuels, nous creusons le lit de nos défaites et de nos malheurs prochains.

L’autre, c’est de croire que nous pouvons d’ores et déjà prendre le risque de nous ouvrir à l’avenir, dans le partage mutuel, dans l’échange. Certes nous serons inévitablement plus pauvres de biens, mais nous pouvons devenir plus riches de relations, de cultures, d’imaginaires… Rien n’est garanti, c’est évident. Mais c’est ici qu’intervient là foi, cette invitation à avancer dans l’inconnu en croyant que « le Père du ciel » ne cessera de nous donner la vie. Une vie certes différentes de celle que nous quittons, mais comment pourrait-elle être nouvelle autrement ? Croyons-nous encore à la dynamique du partage et de l’amour ?

Voilà bien le sens, à mes yeux, de notre héritage chrétien ? Est-ce bien à cela que pensait le président de la République française en le célébrant. Permets-moi d’en douter, cher Thomas. J’ai plutôt eu le sentiment qu’il voulait annexer une certaine nostalgie d’un hypothétique âge d’or. Cela me semble une voie trompeuse. Rien ne serait plus dramatique que de croire que le christianisme a pour fonction de préserver nos privilèges. C’est tout le contraire : Jésus nous invite à nous en dépouiller, comme Paul invitait son ami Philémon à libérer son esclave.

Je te laisse là-dessus, mon ami. À bientôt.

Desiderius Erasme

 



[1] N’oublions pas cependant que cette « histoire sainte » est aussi trouble que celle d’Israël dans les Livres de Samuel et des Rois : Dieu se révèle et se donne dans une histoire tissée des grandeurs et des errements des hommes... Le baptême pas plus que l’élection ne confère une quelconque impeccabilité (au sens littéral d’une exemption du péché).

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Yves Le Touzé 09/03/2011 18:34


J’ai lu avec intérêt cette 15ème lettre et les commentaires qui en ont été faits. Bien sûr il faut laisser de côté l’instrumentalisation des ‘racines chrétiennes’ à des fins électorales, et par
contre nous interroger sur ce que représente cet héritage, pour chacun de nous, pour notre société occidentale et pour l’ensemble du monde contemporain.
Trois remarques : 1° l’héritage judéo-chrétien est historiquement lié à l’héritage musulman (grâce auquel je puis lire Homère, assister à une pièce de Sophocle, apprendre à mon petit-fils le
théorème de Pythagore, ou encore me ressourcer auprès des pères de l’Eglise) ; 2° cet héritage s’est enrichi depuis la Renaissance de la pensée des Lumières et des développements des sciences, au
prix historique d’un certain nombre d’antinomies artificielles qui n’ont pas encore toutes disparu et qui contribuent à entretenir une culture brouillée, sans fondements solides ; 3° la permanence
de l’héritage judéo-chrétien demande à être évaluée sur d’autres bases que les statistiques de ‘croyants’ ou que la perte des coutumes traditionnelles (laissons cela aux medias) : le regard doit
plutôt porter sur la permanence ou non des valeurs fondamentales que sont le respect de la personne, l’ouverture à l’universalité (‘’ni juifs ni grecs, ni hommes ni femmes, ni esclaves ni hommes
libres’’, dit Paul), la foi dans l’avenir de l’homme (‘’n’ayez pas peur’’, dit Jean-Paul II) . Il ne s’agit donc pas tant de ‘sauvegarder’ que d’inventer des modes de vie qui soient fidèles à cet
héritage : autrement dit d’incarner la foi dans une nouvelle culture, qui cependant aujourd’hui ne pourra plus être totalisante.
Je partage donc tes conclusions, cher Desiderius, même si quelques passages de ton développement ne sont pas, à mes yeux, exempts d’un certain fondamentalisme : Jésus de Nazareth n’a point pensé
notre époque à notre place, avec ses problèmes de culture et de contre culture. C’est à nous de donner corps aujourd’hui à sa vie de Ressuscité.


Thomas More 07/03/2011 21:11


Bonjour mon cher Desiderius,

Tu as bien raison, et j'étais payé pour le savoir, l'héritage chrétien est dérangeant, surtout lorsque l'on a à faire à des gens qui veulent utiliser le Christ à des fins politiques. L'histoire
bégaye ces temps-ci en Europe et ce que l'on appelle du beau nom de démocratie mériterait plutôt celui d'oligarchie. La France a besoin d'un supplément d'âme. Qu'ils ne comptent pas sur nous pour
leur dorer la pilule ceux qui pensent ainsi. Nous en avons tant vu !


Maiten Court 07/03/2011 19:50


Hier, traversant la Bourgogne, quand j'ai vu une ravissante petite église romane entièrement taguée, lorsque mon petit fils de 18 ans nous a dit, "vous les adultes vous utilisez beaucoup trop de
mots on ne vous comprends pas." (On habite la banlieue de Paris) Lorsqu'on cherche en vain des cartes de Noël avec une crèche, lorsqu'étant dans une église une classe d'enfant y entre en
hurlant"regarde le type sur la croix on dirait qu'il saigne, lorsque les disques classiques ont quasiment disparu de la FNAC, on croit comprendre ce que voulait dire le Président. Il ne faisait pas
référence à notre foi telle qu'on essaye de la vivre aujourd'hui, mais aux croyances de nos ancêtres, à nos racines. Je ne saurais l'en blâmer il me semble que c'est son rôle de nous faire
accueillir celles des étrangers, mais aussi de faire respecter les nôtres et de permettre à nos enfants de ne pas ignorer les leçons de l'histoire de leurs ancêtres. Bien fraternellement. PS j'ai
beaucoup aimé vos autres lettres. Maïten


Desiderius Erasme 08/03/2011 07:39



Chère Maïten,


le but de ma lettre n'était pas d'inviter à mépriser les richesses culturelles dont nous avons hérité. A bien des égards, elles sont splendides. Il me semble surtout qu'il nous faut aujourd'hui
retrouver le mouvement intérieur qui les a suscitées, pour informer la culture d'aujourd'hui. Il ne suffit pas de conserver le passé, il faut retrouver des impulsions profondes et juste pour
aujourd'hui et pour l'avenir. Nous en avons tous besoin.


Amicalement


D.E.



René de Sévérac 07/03/2011 10:58


Cher Didier,

Je vous trouve merveilleux, mais ...
Les chrétiens ont fondé une société prospère et radieuse, au point même que la liberté révélée s'est trouvée destructrice de la foi qui l'a engendrée (thèse de Marcel Gauchet : "religion de sorte
de la religion").

Aujourd'hui nous sommes face à la revendication d'une nouvelle société (pas seulement une autre religion) qui nous invite à "faire un peu de place" et nos prélats nous invitent s'ouvrir.

Alors non. Nous avons des devoirs envers Dieu ET envers nos frères (en tant que citoyens!) et devons résister avant qu'il ne soit trop tard. Vous évoquez le discours de notre président et ce qu'il
dit est bien, mais ses intentions moins pures.

J'ai suivi une interview de M. Attali (interrogé par Ruth El Krief) rectifiant assez nettement les propos du Président pour nous faire admettre nos "racines musulmanes" ... J'en suis malade.

J'espère ne pas vous avoir choqué. Amicalement.


Desiderius Erasme 08/03/2011 07:34



Cher René,


j'apprécie la diversité des opinions, donc vous ne me choquez pas.


Je ne sais pas ce qu'à dit Jacques Attali, mais si l'on veut parler de "racines musulmanes", on peut au moins se rappeler d'une chose, c'est que l'héritage de la philosophie grecque, au moins
celle d'Aristote, avait été oublié et qu'il nous est revenu par les arabes. Nous devons beaucoup à Avicennes, Averroes, autant qu'au juif Maïmonide, qui ont tous beaucoup intéressé Thomas
d'Aquin. Qu'il ait écrit "contre eux", dans ce qui était une dispute philosophique et théologique, fait qu'il a écrit d'une certaine manière "avec eux". Si bien qu'ils font partie, à leur
manière, de notre héritage... Le monde musulman a eu au long de l'histoire des visages fort différents de celui que nous connaissons aujourd'hui.


Amicalement.


D.E.



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