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18 avril 2012 3 18 /04 /avril /2012 23:46

La nouvelle est tombée aujourd’hui, comme le titre La Croix : « La fraternité Saint-Pie X accepte la main tendue du pape ». Voilà un énoncé qui doit paraître bien obscur à la plupart de nos contemporains davantage préoccupés par ce que nous réserve l’avenir au plan économique ou écologique, par les milliers de morts qu’égrène la répression féroce menée en Syrie par Bachar al-Hassad. En d’autres termes, les intégristes qui avaient suivi Mgr Lefebvre dans son refus du concile Vatican II n’ont pas rejeté radicalement le Préambule doctrinal que Rome leur avait présenté en préalable à leur réintégration. Il est difficile de savoir exactement la nature et l’ampleur du pas qu’ils ont fait, et le Vatican doit examiner en détail le contenu de cette réponse avant de dire si elle est suffisante pour considérer que l’unité brisée est retrouvée. Ce préambule ayant été tenu soigneusement secret, rares sont ceux qui sont en mesure de dire ce que Rome était disposée à accepter comme concession pour mettre fin au schisme. De toute façon, il semble que c’est à petite dose que l’on va nous faire avaler la chose, étape par étape, comme si la Curie inversait la vieille méthode du salami, inventée par Staline, qui éliminait l’opposition par tranche successive : cette fois-ci, c’est par petites tranches qu’on veut faire avaler ce saucisson pas casher, si l’on se souvient que l’intégrisme flirte dangereusement avec le vieil antisémitisme chrétien qui a fait tant de ravages.

Se réjouir…

D’aucuns se réjouissent déjà, et bruyamment, de la fin du schisme. Il semble que l’on s’en félicite d’autant plus bruyamment que l’on est traditionaliste ou intégriste – sur l’air de « Rome revient enfin à la raison et ne peut pas se passer de nous ». On s’en félicite aussi, plus modestement, lorsque l’on est en charge de l’Institution, à Rome ou à la tête d’un diocèse ou d’une grande paroisse… Comment ne pas se réjouir du retour du fils prodigue à la maison ? dit-on.

On sent que la presse catholique française marche sur des œufs. À La Croix, on fait contre mauvaise fortune bon cœur, avec prudence… Il est vrai que la délation est une pratique désormais si courante parmi les catholiques, qu’on évite d’être pris en défaut de n’être pas dans la ligne du Saint-père. À La Vie, qui a fait d’un papisme presque sans nuance sa ligne éditoriale, on évite d’afficher un air parfaitement ravi, en se souvenant que cette démarche en vue de la réintégration avait commencé par un pataquès en janvier 2009, avec les déclarations négationnistes de Mgr Williamson, un des prélats de la fraternité : il n’est pas réjouissant de voir « revenir au bercail » quelqu’un qui tient de tel propos et tant d’autres de la même eau. À Famille chrétienne, on célèbre le désir d’unité du pape et les « bienfaits de l’obéissance » : ce qui importe, c’est que tout rentre dans l’ordre et que les moutons soient bien gardés…

… ou pas

Cette affaire n’est pourtant pas réjouissante. La vision de l’Église et du monde que portent la Fraternité Saint-Pie X et ses épigones est passéiste et sectaire ; il suffit de circuler sur les sites web qui la relaient sur internet pour s’en rendre compte. Elle est portée par une conception de la vérité en forme de citadelle, par un profond mépris pour le monde, par une vision manichéenne et pélagienne de la foi et enfin par une idée de la tradition marquée par le ritualisme et le refus de la modernité (en fait de tradition, il s’agit surtout de revenir au visage de l’Église qui précédait Vatican II, bien plus qu’à la grande et profonde Tradition qui s’est développée depuis les premiers siècles de l’Église). Or ceux qui portent cette vision n’ont guère montré l’intention de la remettre en cause : ils sont au contraire persuadés qu’ils pourront bientôt largement l’imposer à tous les autres, et convaincus que ces autres qui ont voulu avancer sur les voies ouvertes par Vatican II sont dans l’erreur.

Cette « réunification » a tout du mariage de la carpe et du lapin, et il y a fort à parier qu’elle va donner lieu non pas à une pacification, mais à une montée des tensions dans l’Église, et tout particulièrement dans l’Église de France. On a vu la manière dont les émules de la Fraternité sont intervenus, avec un art consommé de la manipulation et de la désinformation, à propos d’œuvres d’art et de pièces de théâtre qu’ils ont dénoncées comme scandaleuses et sacrilèges. On a vu, comment à cette occasion, ils ont en quelque sorte imposé leur agenda aux évêques français incapables de trouver la parade, puisque quand ils ne suivaient pas le cortège des protestataires depuis le début, ils ont fini par plier devant la pression en organisant à Notre Dame une veillée de prière qui s’apparentait à une condamnation douce des œuvres visées… Une manière de donner quitus sur le fond aux excités, tout en faisant semblant de s’offusquer de leur violence.

Faiblesse

Sous prétexte d’unité, l’Église catholique fait preuve de faiblesse. Elle défend mal les choix qu’elle a faits à Vatican II, dont il est pourtant évident qu’ils ont pour une bonne part anticipé les évolutions du monde et de la société. Le rejet de l’antijudaïsme, le combat pour la liberté religieuse, la collégialité, et la perception fondamentale, manifestée dans Gaudium et Spes, que l’engagement des fidèles dans le monde était l’un des enjeux majeurs de l’évangélisation – ce qui remet en cause une conception cléricale et verticale de l’Église – sont des points centraux et névralgiques pour l’avenir de la présence chrétienne dans le monde. On peut y ajouter évidemment les véritables retrouvailles entre le peuple et la parole de Dieu… Bref, les outils ont été posés pour une nouvelle intelligence et une nouvelle transmission du dépôt de la foi. Certes, ce dépôt ne change pas, il participe de l’éternité de Dieu, mais la manière dont il se livre, dont il s’exprime, est en perpétuel renouvellement, en perpétuelle actualisation. L’éternité n’est pas l’immobilisme, mais bien plus profondément la vie… C’est ce que les tenants de l’intégrisme et du traditionalisme le plus étroit ne veulent pas entendre. C’est pourtant ce que le Christ nous commande de garder et de transmettre.

L’Église catholique fait preuve de faiblesse, comme un père faible cède au caprice de son fils ou de sa fille qui ne veut pas grandir et voudrait en rester aux hochets de son enfance. En cherchant une unité de façade, elle manifeste qu’elle ne croit pas assez à la force qui l’habite, à la vérité de l’Évangile. Rappelons que la considération que les tenants de la Fraternité Saint-Pie X ont toujours eue pour Charles Maurras, pilier de l’Action Française, qui préférait l’Église – facteur d’ordre – à l’Évangile – germe d’anarchie…

Le souci de l’unité mis en avant par ceux qui se précipitent pour se réjouir semble à géométrie variable : comment prétendre que l’on met heureusement fin à un scandale en réintégrant les lefebvristes, alors que l’on tolère parfaitement que nous soyons séparés de nos frères orthodoxes et protestants, alors que sur bien des points la fraternité est plus grande avec eux qu’avec les futurs ex-schismatiques ? Le scandale n’est-il pas dans cette manière différente de sentir les urgences de l’unité ? Comment ne pas voir aussi que cette situation va encore creuser le schisme silencieux de ceux qui quittent nos communautés chrétiennes sans faire de scandale, parce qu’ils n’y trouvent pas de quoi nourrir leur foi ou de quoi la partager avec leur contemporain ? Comment ne pas voir que cette situation va conforter ceux qui considèrent que l’Église est décidément hors du monde, hors du temps, et que sa « cuisine interne » l’occupe davantage que les urgences contemporaines ? Ce ne sont pas les quelque 500 prêtres de la fraternité qui suffiront à boucher les trous à un moment où la démographie ecclésiastique va nous mettre devant la réalité du fait que nous n’avons pas su discerner les vocations qui existaient dans nos communautés, attachés que nous étions à des formes passées. Ce ne sont pas ces prêtres soucieux de soutanes, d’autorité à l’ancienne, de latin qui vont trouver les mots qui traduiront dans le langage d’aujourd’hui les motions de l’Esprit dans le cœur des hommes. En réalité, ce « retour » va conforter l’image d’une institution qui s’accommode de sombrer en Europe, aussi inexorablement que le Titanic, occultant les véritables ressources que le souffle de l’Évangile est capable de mettre en œuvre parmi les peuples qui sont encore aujourd’hui parmi les rares à défendre la démocratie dans le monde. Mais il est vrai que les intégristes ne voient pas la dimension évangélique de la démocratie…

Le risque de s’aveugler

Je ne doute pas une seule seconde du don que le Père ne cesse de faire au monde qu’il a créé, don de vie qui ne se repend pas. Je ne doute pas une seule seconde que le Christ livre toujours sa vie pour que le monde ait la vie en plénitude. Je ne doute pas une seule seconde de la force libératrice de l’Évangile, et de la puissance de l’Esprit. Mais je crains en revanche que notre Église aujourd’hui soit comme ces pharisiens qui disaient « nous voyons », mais ne voulaient pas voir l’impasse dans laquelle ils entraînaient le peuple. « Malheur à vous, docteurs de la Loi, disait Jésus, vous avez pris la clé de la connaissance et vous n’êtes pas entrés vous-mêmes, et ceux qui voulaient entrer vous les en avez empêchés. » (Luc 11, 52)Comment se fait-il que nous tardions tant à rouvrir les portes de l’Église à tous ceux qui ont tant soif de liberté, de vie, de justice, de miséricorde, à tous ceux à la rencontre duquel Jésus de Nazareth n’a cessé d’aller, les publicains et les pécheurs, les prostitués et les lépreux… Comment se fait-il que nous mettions la foi sous le boisseau ? Que nous la réduisions à des discours qui ne parlent plus à la plupart de nos contemporains et qui ont si peu de rapport avec la vie réelle ?

Je peux certes comprendre le désir du pape de rassembler les catholiques et de permettre à ceux qui le souhaitent de revenir dans le giron de l’Église. Il ne saurait être question de refuser de recevoir dans la maison commune le frère qui revient à la vie. Mais je me méfie de l’illusion d’un faux retour : il faut être lucide et dominer nos émotions, nos envies de « guérison » à moindre frais, accepter de souffrir nos insatisfactions – oui cette séparation est douloureuse, oui ce refus du concile par une partie de nos frères nous fait mal –, plutôt que d’accepter des solutions « rapides » et hasardeuses. Rappelons cette parabole : « Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme, il parcourt les régions arides en quête de repos ; comme il n’en trouve pas, il se dit : “Je vais retourner dans mon logis, d’où je suis sorti.” A son arrivée, il le trouve balayé et mis en ordre. Alors il va prendre sept autres esprits plus mauvais que lui ; ils y entrent et ils s’y installent ; et le dernier état de cet homme devient pire que le premier. » (Luc 11, 24-27). Remplacez le mot « homme » par Église, et vous aurez une idée de ce qui pourrait bien se produire, si nous nous accommodions d’une fausse réconciliation…

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Published by Desiderius Erasme
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francis 04/05/2012 00:22

Cher desiderius erasme,
comme je suis triste de vos commentaires. Vous ne vous réjouissez pas du retour de fsspx au sein de l'église, et vous n’apaisez pas. Peut-être avez vous peur. Essayez de travailler votre foi plutôt
que de chercher à faire de la politique.

francis 04/05/2012 00:12

Un homme avait deux fils. 12 Le plus jeune lui dit : « Mon père, donne-moi ma part d'héritage, celle qui doit me revenir un jour. »
Et le père fit le partage de ses biens entre ses fils.
13 Quelques jours plus tard, le cadet vendit tout ce qu'il avait reçu et s'en alla dans un pays lointain. Là, il gaspilla sa fortune en menant grande vie. 14 Quand il eut tout dépensé, une grande
famine survint dans ce pays-là et il commença à manquer du nécessaire.
15 Alors il alla se faire embaucher par l'un des propriétaires de la contrée. Celui-ci l'envoya dans les champs garder les porcsz. 16 Le jeune homme aurait bien voulu apaiser sa faim avec les
caroubesa que mangeaient les bêtes, mais personne ne lui en donnait.
17 Alors, il se mit à réfléchir sur lui-même et se dit : « Tous les ouvriers de mon père peuvent manger autant qu'ils veulent, alors que moi, je suis ici à mourir de faim ! 18 Je vais me mettre en
route, j'irai trouver mon père et je lui dirai : Mon père, j'ai péché contre Dieu et contre toi. 19 Je ne mérite plus d'être considéré comme ton fils. Accepte-moi comme l'un de tes ouvriers. »
20 Il se mit donc en route pour se rendre chez son père. Comme il se trouvait encore à une bonne distance de la maison, son père l'aperçut et fut pris d'une profonde pitié pour lui. Il courut à la
rencontre de son fils, se jeta à son cou et l'embrassa longuement.
21 Le fils lui dit :
« Mon père, j'ai péché contre Dieu et contre toi, je ne mérite plus d'être considéré comme ton fils... »
22 Mais le père dit à ses serviteurs :
« Allez vite chercher un habit, le meilleur que vous trouverez, et mettez-le lui ; passez-lui une bague au doigt et chaussez-le de sandales. 23 Amenez le veau que nous avons engraissé et tuez-le.
Nous allons faire un grand festin et nous réjouir, 24 car voici, mon fils était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et je l'ai retrouvé. »
Et ils commencèrent à festoyer dans la joie.
25 Pendant ce temps, le fils aîné travaillait aux champs. Sur le chemin du retour, quand il arriva près de la maison, il entendit de la musique et des danses. 26 Il appela un des serviteurs et lui
demanda ce qui se passait. 27 Le garçon lui répondit :
« C'est ton frère qui est de retour. Ton père a tué le veau gras en son honneur parce qu'il l'a retrouvé sain et sauf. »
28 Alors le fils aîné se mit en colère et refusa de franchir le seuil de la maison. Son père sortit et l'invita à entrer. 29 Mais lui répondit :
« Cela fait tant et tant d'années que je suis à ton service ; jamais je n'ai désobéi à tes ordres. Et pas une seule fois tu ne m'as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. 30 Mais quand
celui-là revient, « ton fils » qui a mangé ta fortune avec des prostituées, pour lui, tu tues le veau gras ! »
31 « Mon enfant, lui dit le père, tu es constamment avec moi, et tous mes biens sont à toi ; 32 mais il fallait bien faire une fête et nous réjouir, puisque ton frère que voici était mort et qu'il
est revenu à la vie, puisqu'il était perdu et voici qu'il est retrouvé. »

francis 01/05/2012 11:03

Cher Desiderius erasme, pouvez vous me preciser ce que vous entendez par "entre luther et lefebvre et ses emules il n'y a pas photo"
Si vous n'avez pas envie de me répondre faites le moi savoir.
J'attend désespérément une réponse

Desiderius Erasme 01/05/2012 18:34



Désolé, j'avais essayé de répondre à votre question, mais mystérieusement, ma réponse n'apparaît pas. Sans doute une mauvaise manoeuvre. Je disais rapidement qu'il me paraît absurde de mettre sur
le m^me plan, comme le faisait mon contradicteur, la personne de Luther et sa théologie, ainsi que ses successeurs, parmi lesquels Bonhoeffer, avec lesquels les théologiens d'aujourd'hui pensent
en partie, même s'il demeure des points de désaccord, d'un côté, et de l'autre Mgr Lefebvre dont la pensée et la postérité théologique sont simplement réactionnaire, dans le sens étymologique du
terme. Il suffit de voir les deux livres de Benoît XVI/Ratzinger sur Jésus pour voir qu'il cite le travail de théologiens protestants, et pas le moindre des émules de Lefebvre. D'un coté il y a
de la pensée, de l'autre...



bego 29/04/2012 14:46

tout à fait d'accord avec l'article de votre correspondant ouest france

francis 21/04/2012 12:16

Je ne comprend pas la réponse que vous avez faîtes: "entre luther et lefebvre et ses émules il n'y a pas photo"
pouvez vous préciser!
merci

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