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13 mars 2011 7 13 /03 /mars /2011 22:03

Quarante jours pour écouter…

Mon cher Thomas,

Nous voici en Carême… De quoi est-il question ? Nous lisons ce dimanche le récit que l’évangéliste Matthieu donne de « la tentation de Jésus », et nous y apprenons, chose stupéfiante que l’Esprit a poussé Jésus au désert pour y être tenté par le diable. Comme me le faisait remarquer dernièrement une amie, bonne lectrice de l’Écriture, ce passage se situe juste après le baptême de Jésus, où l’on a « entendu » une voix proclamer : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour ! ».

La conjonction des deux épisodes donne à penser : quel est ce père, qui aussitôt après avoir exprimé l’amour intense qu’il a pour son fils, le met à l’épreuve ? Aurait-il besoin de vérifier son aptitude à mener le combat spirituel ? Pour ma part, j’ai tendance à rapprocher cette scène d’une autre, tout aussi paradoxale, où celui que nous désignons du nom de Dieu demande à Abraham de sacrifier le fils de la Promesse qu’il lui avait faite, et dont Abraham et Sarah ont attendu fort longtemps la concrétisation.

Contre-pied

Pour ma part, cher Thomas, j’en conclus modestement qu’il y a dans la vie spirituelle quelque chose qui s’apparente à l’art du contre-pied, quelque chose qui va contre les logiques apparentes ou naturelles. Vu sous cet angle, le Carême n’est pas d’abord un programme qu’il nous faudrait accomplir, comme une sorte d’entraînement ou de régime spirituel pour nous affûter, mais d’abord une mise en route qui nous prendrait à revers de ce que nous avons imaginé, planifié, organisé. Peut-être pourrions-nous nous demander, pour commencer le Carême, comment nous sommes pris à revers, emmenés ailleurs que là où nous serions allés spontanément, déstabilisés de façon à sortir de nos routines, de nos immobilismes, pour nous mettre en mouvement, comme Abraham, vers un pays qu’il ne connaît pas ou vers une montagne où il pense devoir perdre celui qui lui est le plus cher…

L’Église, dans sa tradition, a institué le Carême en se référant aux quarante jours de jeûne de Jésus, au désert. Mais là encore, ne nous trompons pas. Matthieu nous rapporte une scène dont il sait parfaitement que personne n’en a été témoin. Il écrit ce que la tradition juive appelle un midrash, un récit à vocation et intention théologiques et non pas historiques.

La vie publique de Jésus est encadrée par deux « baptêmes », celui de Jean et celui de la Passion, et par deux scènes sans témoins, la tentation au désert, et l’agonie à Gethsémani. Ces deux midrashim ont ceci en commun que la parole de Dieu y est centrale : dans les deux cas, il s’agit de vivre de et selon la Parole. Lorsqu’à Gethsémani Jésus dit « non pas ma volonté, mais la tienne », il affirme qu’il ne veut vivre que de la Parole de son père, fût-elle paradoxale… et le paradoxe est grand puisque c’est parole qui est source de vie le conduit à avancer face à… la mort, vers l’inconnu le plus radical, le plus absolu !

Pas de « do-it-yourself » ni de « bodybuilding » spirituel

L’autre texte que nous lisons, ce premier dimanche de Carême est celui dit de « la chute », le récit du péché d’Adam et Ève. Nulle connotation sexuelle dans ce texte, en dépit de tout ce qui a pu être dit ou écrit, mais un enjeu fondamental : la confiance dans la Parole. La tentation à laquelle Ève et Adam sont soumis, dans cette autre scène sans témoin – et pour cause –, c’est celle de mettre en doute cette Parole et l’intention qui la sous-tend. Que le fruit de l’arbre semble désirable, qu’il soit question de connaissance du bien et du mal est secondaire par rapport à cette question fondamentale : la Parole est-elle don de vie ou non ? Puis-je me fonder sur elle pour choisir, pour agir ? Le reste est de l’ordre de la mise en scène littéraire. Je ne dis pas que c’est sans importance, mais ne nous méprenons pas sur l’essentiel…

Par conséquent, le contre-pied fondamental du Carême est celui-ci : il s’agit moins de faires que d’écouter – « Écoute, Israël… » –, il est moins question de travailler sur soi, comme on ne cesse de le prôner ici où là, en invitant au « do-it-yourself » spiritualo-psychologique, que d’écouter la Parole.

Il en ressort une interrogation sur la transmission : comment la Parole nous arrive-t-elle ? Comment l’entendons-nous ? Dans quelles dispositions nous mettons-nous pour la recevoir ? L’attendons-nous comme étant tout aussi vitale que la nourriture et la boisson que nous prenons chaque jour ?

Ici, cher Thomas, il me semble nécessaire de préciser que cette écoute se développe sur deux plans. D’une part, nous devons nous « exposer » à l’Écriture : nous tenir face à elle, pour qu’elle nous « insole » de sa lumière, nous anime de son Esprit. C’est le nécessaire travail de lecture et d’études. Trop souvent, nous nous contentons d’une approche superficielle. Il faut se frotter au texte. Ne pas se contenter des commentaires, des interprétations que nous avons maintes fois entendues et qui glissent sur nous comme l’eau sur les plumes d’un canard. Il faut que la parole nous pénètre, nous imprègne et finalement nous met en mouvement.

Mais, d’autre part, nous ne devons pas prendre prétexte de cette lecture pour nous abstraire de la réalité et de ses provocations. Des situations humaines nous provoquent, nous convoquent, et parfois nous laissent sans voix… Là encore, le premier réflexe, c’est de nous protéger. Selon les situations, les manières de se protéger diffèrent… mais il me semble que nous devons nous efforcer de regarder les « événements » de nos vies et du monde pour comprendre comment nous sommes invités à aller plus loin, à nous déplacer aussi bien mentalement que physiquement, pour nous ouvrir à d’autres façons de faire, de voir, de réfléchir, d’envisager l’avenir…

Ne nous protégeons pas

Sur ces deux plans, il s’agit de découvrir ce que peut signifier « dépendre de Dieu ». Il ne s’agit pas d’attendre des « miracles » qui résoudraient de façon magique les problèmes que nous devons affronter, mais de découvrir comment l’interaction des situations humaines et de la Parole, d’une part, et le sérieux de notre engagement dans le réel, de l’autre, nous permettent d’affirmer une espérance, même dans les situations qui semblent des impasses. Cela ne veut pas dire que les difficultés vont disparaître d’un coup de baguette magique, mais que nous allons pouvoir, dans des situations imparfaites, précaires, insatisfaisantes à bien des égards, expérimenter ce que signifie aimer, être solidaires, se porter mutuellement, partager la souffrance autant que le plaisir… Nous savons que même dans les drames les plus graves, cette expérience peut être source d’une joie tout aussi profonde que discrète. Les témoignages ne manquent pas en cette matière…

Ainsi, le Carême n’est pas un terrain d’entraînement à une perfection que nous bâtirions à la force de notre volonté, comme une sorte de « bodybuilding » spirituel. Il est au contraire une expérience de dépouillement de nos certitudes pour nous mettre dans cette attitude de disponibilité, voire de fragilité, où nous serons plus radicalement mis en demeure de vivre dans la foi. C’est le sens du jeûne de Jésus que nous rapporte l’évangéliste. « Il eut faim », nous dit Matthieu. Jésus, le fils bien aimé de Dieu, fait l’expérience du manque… Quant à l’aumône, n’oublions pas la scène de la pauvre femme qui donne au Trésor du Temple, tout ce qu’elle possède : deux piécettes… Elle se met ainsi en situation de recevoir la vie non pas d’elle-même, mais de Dieu… ce n’est pas qu’elle attende un claquement de doigts divin qui ferait d’elle une princesse jeune belle et riche, mais elle croit que le lendemain, l’inconnu, sera source de vie.

Il me semble, mon cher Thomas, quand je vois les événements du monde, que plus que jamais, nous avons besoin d’hommes et de femmes qui croient que l’inconnu, l’avenir sera source de vie ; et qui s’engagent pour en recueillir et en partager les promesses. C’est tout le Carême que je te souhaite, que je nous souhaite.

À bientôt, mon ami.

Desiderius Erasme

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Yves Le Touzé 14/03/2011 22:05


Cette 16ème lettre, cher Desiderius, ne nous laisse pas nous endormir dans l’autosatisfaction d’un carême ascétiquement performant. L’enjeu que nous remet en mémoire cette période liturgique, ne
serait-ce pas tout de même le vieux combat que nous avons à mener jusqu’à la fin de nos jours contre le Satan (quelle que soit la force, intérieure ou extérieure à nous-mêmes, que nous désignons
sous ce nom), ennemi de l’humanité et ‘’père du mensonge’’ ? Le piège qu’il nous tend, c’est la négation de l’autre sous toutes ses formes, sous le prétexte d’un bonheur que Dieu refuserait à
l’homme pour le maintenir dans sa dépendance, libre en apparence de tout lien, mais asservi à son égoïsme et à sa haine. (Ceci m’amène à contester, en passant, l’absence de ‘’connotation sexuelle’’
dans le texte de Genèse 3, la distinction ‘’masculin/féminin’’, ou littéralement ‘’mâle/femelle’’ étant essentielle pour symboliser l’altérité entre créatures et avec Dieu).
Ce drame humain d’une liberté qui ne parvient pas à se réaliser par ses seuls efforts (’’ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais je le fais’’ Romains, 7 15) n’a précisément d’issue
que dans la victoire remportée par Celui qui à la fois s’est fait l’un de nous (soumis aux mêmes tentations) et demeure un Tout Autre, ‘’de même nature que le Père’’. Celui qui n’est pas seulement
venu dire la Vérité, mais qui est la Vérité même, victorieuse du mensonge. Qui n’est pas seulement venu annoncer la Parole, mais qui est Lui-même la Parole ‘’qui sort de la bouche de Dieu’’,
victorieuse du mensonge qui travestit la Parole.
Nous n’épuiserons jamais les richesses nées du rapprochement entre les textes fondateurs de l’un et l’autre Testaments. Merci de nous y avoir invités et aidés.


Desiderius Erasme 15/03/2011 07:41



Merci de ce commentaire. Une précision: lorsque j'écris que le texte n'a pas de connotation sexuelle, je veux dire qu'il ne nous parle pas du "péché de chair" comme on l'a trop souvent prétendu.
Il n'a pas pour objet de faire de la sexualité la part maudite de l'humain...



Xénia 14/03/2011 09:50


Cher Erasme
Je lis toujours avec autant de plaisir votre correspondance bien nourrie avec Thomas More. J'y cueille des brins d'espérance et je m'en nourris largement ! Cette mise sur orbite pour le carême me
convient bien, loin d'une morale figée mais dans le Souffle de l'Esprit, portée par la Parole. Déployons les voiles !
Xénia


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