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9 janvier 2011 7 09 /01 /janvier /2011 08:34

 

Mon cher Thomas,

Lorsque nous suivons jour après jour l’actualité telle que nous la rapportent les journaux écrits ou audiovisuels, nous sommes frappés par la domination de la violence et du ressentiment. Il semble même qu’une des principales sources de la violence soit le ressentiment. Cela vaut aussi bien au niveau familial (un fils qui tue son père, pas simplement pour une affaire de drogue ou d’argent, mais en raison d’une haine plus profonde), sociétale (il suffit de voir ce qui se passe dans les cités[1]), ou international.

Là où nous aurions besoin de pouvoir désamorcer la violence par la capacité de dialoguer pour envisager un avenir commun, les sentiments hérités d’un passé douloureux viennent étouffer l’échange de la parole.

Il s’agit parfois d’un passé dont nous avons été personnellement les acteurs, ou les témoins, mais il s’agit aussi souvent d’un passé bien plus lointain, comme celui de la colonisation, de l’esclavage… Chacun peut toujours considérer qu’il a été lésé, victime, ou que sa position actuelle est la conséquence de ce qu’ont subi ses ascendants. Aujourd’hui nos mémoires sont hantées par le passé et chacun peut-être évidemment tenté de considérer sa propre souffrance comme « prioritaire ». On peut ainsi parler d’une forme de concurrence des victimes… Chacune réclamant qu’il lui soit fait justice, chacune justifiant sa révolte, son recours à la force, son agressivité…

Bien évidemment, je n’ai pas l’intention de dresser ici une liste des injustices et des exactions abominables qui expliquent ou justifient ces ressentiments. Et moins encore une classification en terme de légitimité des revendications qui en découleraient, ou en terme d’exemplarité de la cause.

Une solution « diablement » tentante

Dès lors on voit ressurgir des définitions identitaires excluantes, des anathèmes, des réflexes de vendettas, des mises en cause de l’outil institutionnel fondamental qu’est, en démocratie, la Justice, des discours racistes, antisémites… Le ressentiment nourrit des attitudes de méfiance qui dressent les uns contre les autres et interdisent de prendre le chemin d’une recherche de solutions communes…

C’est ici, me semble-t-il, que le principe de la démocratie libérale, pour admirable qu’il soit, et sans doute est-il comme le faisait comprendre Churchill, moins pire que les autres principes de gouvernement, touche sa limite. Il sert en effet à articuler l’expression de la diversité des intérêts d’une manière tempérée, par le jeu d’institutions formelles qui remettent régulièrement en jeu la représentation de ces intérêts. Les majorités changent et se recomposent au fil du temps, et selon les enjeux. On peut espérer sur un terme plus ou moins long, une forme de régulation. Cependant, les mémoires victimaires n’en ont cure. Et elles le supportent de moins en moins, dans des sociétés où grandit l’individu et où s’étiole le sens d’une appartenance à une entité collective.

Si chacun ne voit que son intérêt, que sa cause, alors le sentiment d’injustice se fait encore plus vif, et le doute que la société puisse y faire droit enfle. Alors, l’exaltation de l’individu – notamment telle qu’on l’observe dans la société de consommation et dans la culture de masse – ouvre la voie au déploiement du fantasme de la toute-puissance et à l’idée de trouver par soi-même la réponse à ce sentiment d’injustice. Dès lors, la violence peut apparaître à celui qui est pris dans cette spirale comme un recours possible, souhaitable… Solution illusoire, mais « diablement » tentante !

Si l’on ajoute à cela le fait qu’avec les médias contemporains, nous sommes en permanence dans une société des émotions – de la passion à l’indignation – alors nous avons tous les ingrédients pour qu’explose la violence, et pour la recherche de boucs émissaires. C’est-à-dire pour la production de nouvelles victimes…

Le « péché de l’Occident »

Quel rapport avec la foi chrétienne, vas-tu me demander ? J’y viens Thomas. Il me semble que cette situation explique non seulement que les chrétiens soient aujourd’hui la cible de beaucoup de violence, mais aussi toute l’importance et la pertinence de l’Évangile.

Que les chrétiens soient aujourd’hui une cible privilégiée de la violence s’explique par le fait qu’ils sont identifiés à l’Occident, c'est-à-dire à des siècles de puissance et de domination européenne puis américaine sur le monde. Qu’on le veuille où non, le judéo-christianisme a été l’un des ferments du « génie de l’Occident » – cette capacité de croire à la marche de l’histoire, à aller voir toujours au-delà de ce qui était connu… Mais de ce fait, il apparaît comme comptable des « péchés de l’Occident », dans des pays ou des régions où l’on a le sentiment d’avoir été humilié, méprisés, exploités, par des Occidentaux dont on aimerait simultanément partager la richesse…

Je ne rentre pas ici dans la discussion sur la justesse de ce sentiment, sur les éventuelles responsabilités des élites locales, etc. Ce qui est manifeste, c’est que le ressentiment désigne l’Occident comme coupable. Et l’on ne raisonne pas le ressentiment. Que les malheureux coptes, ou chrétiens irakiens, pour ne citer qu’eux, n’aient en réalité pas grand-chose à voir avec le péché qui les désigne comme victime est une évidence. Mais le fantasme se moque bien de l’évidence. Il se nourrit de symbole !

C’est le succès même de l’Occident, dont le modèle économique et culturel – discutable au demeurant – s’impose aujourd’hui d’un bout à l’autre de la planète, qui donne à ceux qu’il dominait hier les outils et les moyens de leur révolte, de leur revanche. Mais le danger, c’est précisément que s’amorce – et nous en sommes, me semble-t-il, au seuil – un cycle de violences et de contre-violences que nul principe éthique ne saurait interrompre. Ce qui se passe au Proche Orient depuis plus d’un demi-siècle en est la claire illustration. La concurrence des victimes est sans fin… et elle est mortelle. Dans la guerre qu’ouvre cette concurrence, aucune victoire n’est définitive, dès lors que la violence s’est affranchie de toute limite. Et il y a longtemps que le droit de la guerre a été consciencieusement piétiné.

L’amour de l’ennemi est plus fort que la mort

Ce que la foi chrétienne apporte de spécifique ici, c’est que Jésus a introduit une rupture avec cette logique victimaire. Il est venu en personne prendre sur lui la violence, refusant de la retourner contre ses adversaires. Ce n’est pas simplement qu’il s’est montré « plus gentil » en ne répliquant pas, c’est qu’il est venu manifester que la vie ainsi portée à son comble en aimant jusqu’à ses ennemis était plus forte que la mort. Le Verbe qui avait été mis à mort s’est manifesté vivant au-delà de la mort de Jésus de Nazareth. La Parole n’a pas été éteinte, par ceux qui ont voulu la tuer, mais au contraire, elle s’est répandue en abondance. Dès lors, nous savons que nous pouvons renoncer à exiger les comptes de la souffrance dont nous sommes les victimes ou les héritiers. Nous pouvons croire que la vie est libre de cet héritage, et qu’il nous appartient collectivement de nous porter garant de cette liberté. Il ne s’agit pas de chercher une victoire pour nous-mêmes, mais de désirer que la vie soit donnée à tous, pour que tous soient libres des comptes et mécomptes du passé, et capable de recevoir le don qui leur est fait chaque jour, pour le bénéfice de tous. Ainsi la foi chrétienne est-elle porteuse de ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui : le pardon et la réconciliation. Et cela vaut aussi bien à l’échelle de la personne qu’à celle des peuples. Si nous ne nous pardonnons pas, nous ne pourrons pas vivre longtemps.

Voilà, mon cher Thomas, ce qui est à mes yeux, le trait le plus essentiel de notre foi. Il y a bien d’autres choses à en dire, j’y reviendrai. Mais d’ores et déjà demandons-nous comment il nous revient d’en être hic et nunc les signes, les témoins, les porteurs. Si nous nous dérobons à cela, je crains que nous ne soyons incapables de transmettre la grâce que nous avons reçue lors de notre baptême.

Desiderius Erasme



[1] Je t’invite à lire le remarquable livre de Luc Bronner, La Loi du ghetto, Calmann-Lévy, disponible en poche (cols. J’ai Lu) dans quelques jours

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Published by Desiderius Erasme
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Juliette Mertens 14/01/2011 20:30


"Ainsi la foi chrétienne est-elle porteuse de ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui : le pardon et la réconciliation. Et cela vaut aussi bien à l’échelle de la personne qu’à celle des
peuples. Si nous ne nous pardonnons pas, nous ne pourrons pas vivre longtemps."

Outre le constat de ce ressentiment dont sont l'objet juifs et chrétiens, c'est bien la phrase ci-dessus qui importe. Chacun d'entre nous sait combien il est difficile, pour notre propre compte,
d'abandonner tout ressentiment. Prendre conscience des fragilités et de la violence qui nous conduisent ou nous ont conduit à la faute, puis demander pardon sans calcul à ceux que nous avons
offensé, sans savoir si le pardon nous sera accordé et dans cette attente, tenter de se délivrer du ressentiment qui nous habite face à celui d'autrui...
Même si l'Eternel fait miséricorde de toujours à toujours, nous restons intranquilles...


Yves Le Touzé 12/01/2011 21:24


Cher Desiderius, ta septième lettre aborde un problème de société qui pose un défi majeur aux chrétiens d’aujourd’hui et suscite de ma part deux commentaires :
1° Ne faudrait-il pas davantage distinguer deux cas de ressentiment collectif : celui né chez les ‘victimaires’ au nom des injustices subies par leurs ancêtres (colonisation, esclavage… qui n’ont
pas existé qu’en occident), et celui né de la perte d’une grandeur passée (des siècles de domination ottomane sur le monde), de la frustration et de l’humiliation qui transforme la revendication
légitime en violence haineuse contre l’occident. Dans le premier cas il s’agit de violences réelles infligées à des faibles par les forts du moment, et dont les stigmates sont portés par les
descendants des premiers ; dans le second, d’un rejet sur l’autre (l’occident) de la responsabilité d’une décadence historique qui est la destinée de la plupart des grands empires. Dans le premier
cas, les manifestations de vengeance demeurent marginales ; dans le second, elles se développent et se radicalisent depuis une décennie, avec un caractère épidémique quoique encore minoritaire, à
l’encontre de l’ouverture généreuse de l’Islam historique, à laquelle demeurent attachés la plupart des croyants : c’est ce ainsi que Abdelwahab Meddeb présentait le ressentiment comme La maladie
de l’Islam (Seuil, 2002).
2° Aux chrétiens comme cible privilégiée de cette violence, ne faut-il pas ajouter , non pas bien sûr l’Etat d’Israël, mais le peuple juif ? Les analyses de René Girard (trop peu considéré en
France) ont démontré que le seul contre-poison à la violence incrustée dans l’être humain est dans la tradition judéo-chrétienne, qui culmine en Jésus-Christ, victime innocente qui a offert
librement sa vie et entraîné l’humanité dans sa résurrection, la délivrant ainsi de sa barbarie. Mais cette libération a commencé et s’est développée progressivement à travers toute l’histoire
d’Israël racontée par la Bible. Je ne résiste pas à citer à la suite de R.G. l’épisode de Joseph, fils de Jacob, lynché et vendu par ses frères aux égyptiens, dont il devient un ‘leader’ bien
établi, et qui pardonne à ses frères dans un mouvement dramatique de réconciliation : histoire d’une haute portée spirituelle contre le mythe de la violence maîtresse du monde, et ‘’sans précédent
dans la littérature ancienne’’. C’est bien, essentiellement, son effet destructeur sur la tyrannie de ce mythe mensonger (le’’ péché du monde détruit par l’Agneau’’) qui désigne aujourd’hui le
judéo-christianisme comme l’ennemi à abattre. L’ultime livre de la Bible est l’Apocalypse, avec quelle actualité !


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