Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 janvier 2011 7 02 /01 /janvier /2011 10:35

Mon cher Thomas,

Je ne voudrais pas commencer cette lettre sans avoir une pensée pour nos frères coptes victimes vendredi dernier d’un attentat, à Alexandrie. Cette violence effroyable témoigne des déchirures de notre monde qui naît douloureusement à lui-même. Il serait trop long de rentrer ici dans les détails d’une analyse des causes et des responsabilités multiples. Évidemment, cette violence est révoltante. Mais ne nous étonnons pas qu’elle frappe ceux qui veulent être les disciples du Christ : c’est la place même qu’a prise Jésus dont nous affirmons qu’il a pris sur lui le péché du monde, c’est-à-dire la manière dont les hommes se leurrent en voulant prendre par la force ce qui leur est pourtant donné et qu’ils peuvent recevoir en choisissant de vivre dans le don de l’amour mutuel. C’est cette violence que Jésus a endossée, en pardonnant.

Nous n’avons pas d’autre chemin que celui-là, et c’est là que nous sommes invités à faire acte de foi, non pas pour nous-mêmes, mais en croyant que le témoignage ainsi rendu à la Parole de celui que Jésus désigne comme son Père, est fécond et source de vie, parce que c’est alors la Parole elle-même qui est donnée dans notre propre chair. Alors peut s’accomplir ce qu’annonce le prophète Isaïe : « Comme la pluie et la neige tombent des ciels et n’y retournent pas sans avoir désaltéré la terre, sans l’avoir fait enfanter et germer, donnant semence au semeur, pain au mangeur, telle est la parole qui sort de ma bouche, elle ne me revient pas à vide, sans avoir fait ce que je désire ». Nous l’avons vu avec les moines de Tibhirine.

 

Nous sommes appelés à devenir, cher Thomas, je te l’ai déjà dit, des Fils de la Parole. De cette Parole-là.

Mais quelle est-elle ? Est-elle contenue dans un Livre ? ou plutôt dans cette collection de livres que nous appelons Bible – bibliothèque – et que dont nous lisons des extraits chaque fois que nous célébrons la messe.

Certes tous ces livres, la Torah, les Prophètes, les Autres Écrits, les Évangiles, les Actes des Apôtres, les Épîtres, et l’Apocalypse, portent pour nous, comme pour les générations qui nous ont précédées, et celles qui nous suivront, la Parole. Mais ils la portent avec les mots des hommes qui l’ont reçue. Ils ne l’ont pas reçu d’une dictée céleste – et c’est, à certains égards, même si c’est très et trop vite dit, ce qui nous sépare des musulmans – mais au fil d’une longue histoire faite de la lecture et de la relecture, de l’écriture et de la réécriture, d’une histoire humaine.

C’est une parole entendue dans un peuple qui a essayé de comprendre ce qu’il était, ce qui l’animait. Il l’a fait, non pas comme une geste héroïque et fabuleuse, mais dans l’examen de ses contradictions, de ses errements, parce qu’il a discerné très tôt qu’en faisant mémoire de sa propre histoire – et au milieu de l’histoire des peuples environnants – il pouvait y découvrir que cette histoire était animée par un souffle, par une parole qui le dépassait, qui le transcendait. Comme il avait conscience de cette transcendance, ce peuple a pris soin, petit à petit, de ne pas la désigner d’une manière univoque, mais d’en souligner le caractère à la fois insaisissable et unique. C’est tout le sens de la symbolique du Nom imprononçable, incomparable.

Un Visage

Ce que nous appelons par facilité « Dieu », n’est pas un dieu, au sens des divinités voisines, trop incomplètes, trop manipulées et manipulables, trop anthropomorphiques. Ce n’est pas une projection humaine, et pourtant rien n’est plus humain que Lui, au sens où les juifs ont compris que l’homme naissait avant tout de la Parole. Si bien que celui que la Bible appelle fréquemment « Le Seigneur », n’est pas une entité abstraite, un pur concept, mais qu’on peut parler de lui comme d’un Visage, comme d’une personne au sens où ce visage veut entretenir, et entretient une relation avec ceux qui naissent de cette Parole. Cette relation, passe par la circulation même de cette Parole, comme le dit Jean dans le Prologue de son Évangile : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était vers Dieu et le Verbe était Dieu ». La relation-Parole (c’est presque la même chose, puisque la Parole n’est pleinement parole que dans une relation) est à la fois créatrice et pourvoyeuse d’autonomie – comme le raconte le livre de la Genèse en son début, comme en témoigne le fait que souvent, dans la Bible, comme dans l’histoire si fondamentale de Joseph et ses frères, Dieu semble absent du récit.

En ce sens, cher Thomas, tu comprends bien que le Livre n’est pas sacré, que la Parole l’excède, le déborde.

Mais pourquoi lire le Livre s’il n’est pas sacré ? Parce que dans la parole que nous échangeons en le lisant, s’anime la Parole. Elle se manifeste non pas comme figée, mais vive. Elle est inaltérable, non pas parce qu’elle serait immuable, mais parce qu’elle est vive, parce qu’elle circule entre ceux qui la parlent… Dès lors, ce n’est pas la lettre qui compte, même si nous aurions tort de la négliger, de la maltraiter, mais le souffle qui la fait résonner. Comme le disent les maîtres juifs, « la Torah est entre les mains des hommes », elle n’est vivante que parce que nous l’accueillons comme vivante, comme circulant, que parce que nous prenons le risque de nous mettre en route avec elle. Dès lors, le Livre n’est pas un recueil de certitudes ou de préceptes, mais le point de départ d’une aventure. Dès lors, le lecteur se trouve dans la situation d’Abraham qui entend : « Lève-toi et va vers le pays que je te donnerai… » Tout est commencement, entête d’une promesse à recevoir.

Une relation

Que nous dit le Livre, pour commencer ? Que la Parole fait naître le monde à lui-même… Lire le livre pour y entendre la Parole qui crée le monde, c’est consentir à naître. Cela nous renvoie immédiatement vers les hommes, vers nos contemporains, nos prochains. Parce que cette Parole demande à s’incarner, à prendre chair et visage parmi les hommes…

Nous sommes invités à découvrir comment elle le fait, aujourd’hui. Comme pour nos prédécesseurs, cela passe par l’interprétation. Non seulement par l’interprétation des Écritures, dans le présent, mais aussi par l’interprétation du présent à la lumière des Écritures. C’est la manière dont nous pouvons nous rendre disponibles à la présence de la Parole créatrice dans le présent, dans ce que nous vivons aujourd’hui. C’est une façon de tisser le temps avec l’éternité de la Parole… Elle n’enferme rien, elle révèle, elle dévoile, et surtout elle anime, par son effet de souffle…

C’est pourquoi nous ne pouvons pas nous contenter de considérer le Nouveau Testament, comme seule parole vivante, tandis que la Torah, les Prophètes ou les Écrits seraient simplement ce qui le préparerait. Dès lors que Jésus assure qu’il ne fait que dire la Parole qu’il a reçue et qu’il ne retire rien, pas un yod, à « Moïse et les Prophètes » comment pourrions-nous faire autrement que lui ? Comment pourrions-nous ne pas chercher à y écouter la Parole vive. Comment, alors que Jésus nous ouvre l’Alliance et la Promesse, n’entendrions-nous pas pour nous-mêmes cette injonction « Écoute Israël… » ?

D’une certaine manière, mon cher Thomas, nous sommes invités, non pas à nous prendre pour le vrai Israël – funeste théologie de la substitution –, non pas à judaïser – ce qui serait un folkorisme stupide et injurieux pour les Juifs –, mais à faire notre la dynamique de lecture et d’écriture qu’a porté et que continue à porter – mystère théologique et théologal – le peuple juif, pour advenir à nous-mêmes, pour que le Verbe en nous puisse se faire chair.

Tu comprends bien, cher Thomas, que si la Parole s’est faite chair en Jésus, et si elle a ressurgi de la mort dans le Christ, elle continue à se faire chair en habitant quiconque la reçoit. Alors l’homme accède à la plénitude de lui-même : Parole incarnée. Par conséquent, la Parole vive qui résonne lorsque nous lisons/interprétons le livre, dans le mouvement où nous la recevons – ce qui s’appelle la Tradition[1] –, cette Parole est aussi celle qui circule entre les hommes lorsqu’ils vivent entre eux de l’amour et de la justice. En ce sens, elle est la Vie, le Chemin et la Vérité. Non pas une vérité déjà écrite à laquelle il faudrait se plier ou se conformer, mais la Vérité qui se manifeste dans l’éternel présent.

Vivre de la Parole, cher Thomas, c’est tout ce que je te souhaite en ce début d’année nouvelle.

Ton ami,

Desiderius Erasme



[1] Et c’est le seul vrai sens de la Tradition, et non pas la répétition de ce qui a déjà été fait – ce qui n’est que l’enfermement dans la mort !

Partager cet article

Repost 0
Published by Desiderius Erasme
commenter cet article

commentaires

otschapovski danièle 08/01/2011 19:44


ce qui me semble indispensable (enfin pour moi )c'est que vous semblez prendre texte de la bible pour vivre ? et en faire des commentaires
vous verrez que j'ai suivi des cours donnés par les fréres de "La Rose croix"et que j'ai été inscrite chez "catholiques pratiquants et francs maçons , mais mon instructeur à disparu lorsque j'ai
pris des cours de bible
donc c'est que j'aimerais c'est que vous expliquiez certaines paroles bibliques auxquelles je demanderai des explications par rapport à l'enseignement que j'ai reçu
par soucis d'explication il faudrait une conclusion ? à notre époque où le sexe prédomine comme si le seul souci du siècle était rassemblé dans cet esprit
j'entendais "Nagui" que nous aimons beaucoup parler du Christ en Hyppies inconditionnel sauf que celui ci était contre tout ce qui n'est pas humain comme la drogue toute fumée tout médicament tout
subterfuge qui remplace les initiatives du cerveau sont néfastes à toutes drogues , la nature a besoin d'être sauvée ce monde en voie de disparition mais est ce là ce que le Divin souhaite?


Yves Le Touzé 08/01/2011 17:27


Merci, cher Desiderius, de nous rappeler que nous sommes fils de la Parole, et donc fils d’Abraham, le premier qui s’est mis en route sur la foi d’une Promesse (lire ou relire ‘’Abraham ou
l’invention de la foi’’ de Guy Lafon, très éclairant sur cette filiation). A la fin du paragraphe ‘’Un Visage’’ de ta 6ème lettre, tu affirmes que ‘’le lecteur [ de la Bible] se trouve dans la
situation d’Abraham qui entend « lève-toi et va vers le pays que je te donnerai… »’’.
Cette analogie me suggère deux pistes de réflexion :
1° au sens littéral, la situation d’Abraham est celle d’un homme qui n’a pas pu, et pour cause, se nourrir des textes bibliques transmis par la Tradition, et qui pourtant s’engage sur la foi d’une
Parole. Cette situation est celle de la majorité de nos contemporains, étrangers au langage biblique ou ayant ‘pris le large’, dans la mesure où ils répondent à la Parole secrète qui demande à
‘prendre chair’ dans leur vie personnelle, sociale, économique, communicationnelle, mondialisée... La fin de ta lettre me semble ouvrir des perspectives universelles sur lesquelles il faudrait
travailler pour rendre crédible le message chrétien (voir ta 2ème lettre).
2° le lecteur de la Bible que nous sommes se trouve lui aussi, comme Abraham, appelé à l’aventure de la foi. C’est vrai pour le progrès spirituel de chacun, et plus encore pour notre Eglise, dont
la Bible est le patrimoine commun. La question que nous pose Abraham est de savoir ‘quelle Mésopotamie’ nous sommes appelés à quitter aujourd’hui pour quel chemin vers un monde nouveau ? Ce qu’il
nous faut quitter, n’est-ce pas avant tout notre suffisance pharisienne, qui nous rend comme étrangers au monde contemporain et qui stérilise nos efforts les plus persévérants pour le rencontrer ?
Ne faut-il pas nous intéresser davantage à ceux qui ne sont pas ‘comme nous’, et reconnaître qu’il y a d’autres façons que la nôtre de chercher Dieu, dans d’autres religions ou dans la banalité de
la vie quotidienne ? Certaines visées de propagation de la Parole, qui sous-entendent que nous seuls en possédons les clés d’accès, sont finalement une profonde infidélité à la Parole. Sous
réserves de vérification, la page du Monde de vendredi 7 janvier sur les orientations pastorales du diocèse d’Avignon en donne un triste exemple, un peu à contre courant de l’ensemble de
l’épiscopat français.


Desiderius Erasme 09/01/2011 09:23



Cher Yves,


Une fois de plus, je salue ta perspicacité et la justesse de tes interrogations. Je souscris totalement à ta seconde remarque. Pour ce qui est de la première, je rappellerai qu'Abraham est une
figure littéraire, qui exprime une vérité profonde, sur l'homme. Comme Adam, il est une "genèse", un commencement, un "principe". C'est d'ailleurs pourquoi l'une des généalogies de Jésus commence
avec Adam et l'autre avec Abraham. Ce que cette figure nous permet de découvrir, c'est l'un des principes qui anime chacun d'entre nous: la vie est "ex-istence", sortie de soi,
mouvement, sur la foi d'une parole. Un enfant nait vraiment à lui-même lorsqu'il est appelé...


Par ailleurs, le livre de la Sagesse dit aussi, au chapitre 13, que l'observation du monde suffit en elle-même à découvrir son mystère. C'est bien naturel, si nous considérons qu'il est oeuvre de
la Parole. La Parole n'apparaît pas avec le livre... Elle précède l'homme. Nous aurions tort de croire que tout ne commence vraiment qu'avec l'existence physique de la Bible, que le reste ne
serait qu'une sorte de préhistoire. Et ce n'est pas ce que dit la Bible, même si bien des croyants semblent faire comme si la vérité n'était contenue et à l'oeuvre qu'en elle et dans les limites
étroites de ceux qui se réclament de la foi chrétienne. "Dieu" est évidemment plus "puissant", plus grand que cela, c'est en ce sens que nous disons qu'il est éternel, au-delà du temps.
N'oublions jamais cela: le monde est fruit de la Parole, et donc qu'en ce sens il est Parole à déchiffrer.


Amicalement.


D. E.



otschapovski danièle 03/01/2011 20:33


il n'y a rien à ajouter à cette lettre qui fait bien comprendre le taux d'exaltation ,que la foi exerce sur notre vie de tous les jours
cependant je me suis toujours demandée si notre croyance en Christ demandée le sacrifice de nous mêmes de notre vie
Car je remarque que si nous nous tenons dans notre foi nous risquons notre vie " les moines de Tiblhinine, les coptes faut il tendre la joue gauche si on nous frappe sur la joue droite
Cependant chaque attaque est pour prendre le bien de l'autre et n'a rien à voir avec la foi comme le génocide de la shoa comment s'imaginer cette destruction je me suis toujours demandé,pourquoi en
voyant tous ces gens emmenés ils n'ont pas réagis ,alors pour nos croyances nous sommes obligés d'être flagellés dans la vie de tous les jours et faire le sacrifice de notre vie pour qu'on accepte
nos croyances


Jacqueline Viltard 03/01/2011 19:20


« Certes tous ces livres, la Torah, les Prophètes, les Autres Écrits, les Évangiles, les Actes des Apôtres, les Épîtres, et l’Apocalypse, portent pour nous, comme pour les générations qui nous ont
précédées, et celles qui nous suivront, la Parole. Mais ils la portent avec les mots des hommes qui l’ont reçue…
C’est une parole entendue dans un peuple qui a essayé de comprendre ce qu’il était, ce qui l’animait. Il l’a fait, non pas comme une geste héroïque et fabuleuse, mais dans l’examen de ses
contradictions, de ses errements, parce qu’il a discerné très tôt qu’en faisant mémoire de sa propre histoire – et au milieu de l’histoire des peuples environnants – il pouvait y découvrir que
cette histoire était animée par un souffle, par une parole qui le dépassait, qui le transcendait.

…les juifs ont compris que l’homme naissait avant tout de la Parole. Si bien que celui que la Bible appelle fréquemment « Le Seigneur »,.…on peut parler de lui comme d’un Visage, comme d’une
personne au sens où ce visage veut entretenir, et entretient une relation avec ceux qui naissent de cette Parole. »

Pourquoi ai-je fait ce papier-collé ? pour mieux discerner la logique de la déduction de votre pensée.
Qui entraîne toute mon adhésion à votre commentaire, qui dit le contenu de la foi.
Et puis, il y a tout ce que vous ajoutez à propos de la lecture juive de la Parole qui est créatrice encore, que nous ne devons pas croire abolie par la Parole du Christ : « je suis le Chemin, la
Vérité et la Vie ». mais qui témoigne de la parole créatrice présente dès le début du monde.

Merci beaucoup pour ce commentaire, cher Desiderius.


Desiderius Erasme 03/01/2011 20:24



Merci Jacqueline, de cette synthèse. C'est toujours une joie de savoir que l'on est lu et bien lu.


Desiderius



Présentation

  • : Le blog de Desiderius Erasme
  • Le blog de Desiderius Erasme
  • : Lire la Bible sans mourir idiot, intégriste ou ayatollah de la laïcité. Avec de l'humour, de l'esprit, de la curiosité, et sans préjugés...
  • Contact

Profil

  • Desiderius Erasme
  • La liberté de l'Evangile est la plus belle chose que l'on puisse partager. Elle est à la fois critique et aimante, source de joie et soutien dans l'épreuve. Elle invite à toujours plus d'humanité...
  • La liberté de l'Evangile est la plus belle chose que l'on puisse partager. Elle est à la fois critique et aimante, source de joie et soutien dans l'épreuve. Elle invite à toujours plus d'humanité...

Liens