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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 09:00

Il ne suffit pas d’approuver ou de condamner le progrès technique

 

Cher Thomas,

Permets-moi de revenir sur un événement qui a fait l’actualité, car il nous invite à la réflexion. Il s’agit de la naissance de ce bébé qui a été qualifié d’« enfant du double espoir », parce que sa naissance allait permettre d’envisager une greffe de cellules souches – à partir du « sang de cordon », afin de soigner son frère et sa sœur aînée, qui souffrent d’une grave maladie.

Cet événement est emblématique de la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui avec le développement très rapide des techniques biomédicales : nous nous retrouvons devant de nouvelles possibilités d’agir et de traiter des problèmes qui semblaient naguère insolubles.

Un don merveilleux et complexe

Quel rapport avec la foi ? Avant de poser un « diagnostic » éthique ou moral, il me semble qu’il faut d’abord faire le constat de cette accélération étonnante des connaissances scientifiques. Qui donc est l’homme, capable d’une telle « inventivité » ? Je songe au psaume qui dit : « Tu l’as fait un peu moindre qu’un dieu… ». Je pense aussi au livre de la Genèse : Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance. C’est bien de cela qu’il s’agit. Pouvons-nous reconnaître que ce progrès scientifique est l’un des versants du don même de Dieu qui a remis en l’homme presque toute sa puissance ? Trop souvent, me semble-t-il, nous regardons ce don et ses effets avec suspicion comme s’il était d’abord inspiré par un esprit mauvais, par l’orgueil, la volonté de puissance… En réalité, il est constitutif de l’homme, appelé à devenir fils de Dieu.

Cela ne signifie pas naturellement qu’il ne faut pas s’interroger sur l’usage que font les hommes des merveilles qui naissent de leur intelligence. Encore faut-il se rappeler, que les mêmes choses peuvent être bonnes ou mauvaises selon la finalité qu’on leur assigne. Médicament ou poison, la belladone, arme de destruction ou outil de connaissance, l’atome. Selon qu’il s’agit de prendre ou de partager, de dominer ou de servir, une chose devient bonne ou mauvaise. Sans doute faut-il également distinguer les effets à court et à long terme, pour juger de la prédation ou du partage, de la domination ou du service. Ce qui peut apparaître bon à court terme pour quelqu’un ou quelques-uns, peut poser à long terme de graves problèmes, comme on peut le constater avec des pratiques qui ouvrent à la marchandisation du corps humain.

Ce n’est évidemment pas en une courte lettre que je vais apporter une solution, ou un point de vue sur tous ces problèmes. Cependant il me semble qu’il ne suffit pas d’approuver ou de condamner a priori tel ou tel « progrès » technique, même si la réflexion éthique préalable est importante. Que cela nous plaise ou non, que cela soit « juste » ou non, le paysage dans lequel nous vivons change, et que de nouvelles pratiques s’installent. Ne faisons pas comme si cela n’existait pas au motif que cela ne serait pas « bien ». Il nous faut accompagner les hommes et les femmes qui s’engagent sur ces voies, accompagner les enfants qui naissent dans ces conditions. C’est même la condition indispensable pour pouvoir en tirer des leçons, au-delà des réflexions de principe. C’est nécessaire pour pouvoir dresser un bilan de ce qui a été fait et de ses conséquences, afin de pouvoir réajuster nos pratiques. Ici, les anathèmes sont dangereux, car ils rendent difficile tout dialogue…

Une éthique du bricolage

Nous avançons sur des terrains incertains – qui sont aussi des champs de bataille d’intérêts économiques. Nous ne mesurons pas toutes les implications des décisions qui sont prises, toutes les conséquences des actes qui sont posés. Il nous faut donc admettre que nous « bricolons », et inventer une « éthique du bricolage », qui pose non seulement la question de savoir si telle ou telle innovation est bonne, mais aussi celle de notre capacité à faire face aux conséquences des décisions imparfaites que nous avons prises. C’est une éthique de la modestie, de l’humilité, de la reconnaissance de l’erreur, de la solidarité… Il serait bon que nous sachions prendre le temps de dresser le bilan objectif de ce qui a été engagé, pour comprendre là où nous en sommes.

Là encore, le livre de la Genèse est éclairant : lorsqu’Abram se met en marche sur la foi de la promesse, il n’est pas un homme parfait, il ne sait pas tout, au contraire, il a beaucoup à apprendre, beaucoup à découvrir, et il fera quelques erreurs… Mais l’un des choses qu’il apprendra, qu’apprendra sa famille, puis sa descendance, c’est que la toute puissance est un leurre, tandis que le souci du faible est gage de vie. C’est aussi que la relecture de ce qui a été vécu éclaire l’avenir et permet de mieux comprendre ce à quoi l’homme est appelé…

Désir d’un autre

L’autre chose, me semble-t-il, que nous recevons de l’héritage judéo-chrétien, c’est la conviction que l’humain est une « parole incarnée », si bien qu’il faut tenir les deux termes et leur association. Il faut articuler le réel biologique et la parole. Un vouloir qui prétendrait éluder les réalités complexes de la chair, et notamment la dimension biologique de la parentalité, risquerait fort d’être déshumanisant.

Enfin, me semble-t-il, nous ne devons pas oublier que l’acte de donner la vie, quelle qu’en soit la manière, même si c’est une joie, n’a pas pour fin la satisfaction de soi. Ce désir si profond a ceci de particulier qu’il est désir d’un autre. C’est un désir qui, par nature, dépossède du don qui est fait, faute de quoi ce don ne serait plus un don. Ainsi sommes-nous fondamentalement, de manière charnelle et désirante, tournés vers l’autre… Même si nous nous en détournons souvent. Voilà sans doute la première chose dont nous devrions nous rappeler, au moment où le don formidable d’intelligence qui nous a été fait ouvre de multiples possibilités de réaliser ce désir.

À bientôt, cher Thomas

Desiderius Erasme

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Yves Le Touzé 23/02/2011 21:06


Cher Desiderius ,
Je suis en plein accord avec ton analyse et les conséquences que tu en tires : se débarrasser de la fausse rivalité entre la science et la foi (il a fallu attendre la déclaration de Jean-Paul II
devant l’Académie pontificale des sciences en 1996 pour accepter l’évolution), et « prendre le temps » de la maturation avant de décider, car le progrès scientifique et ses applications techniques
doivent demeurer sous la domination de l’homme qui est l’image de Dieu (« possédez la terre et dominez-la ») et non l’inverse qui déshumanise l’homme et le monde.
La tonalité générale de ton texte, placé sous le signe de l’émerveillement, me renvoie à la pensée du grand théologien de l’Incarnation que fut Teilhard de Chardin (1). Celle-ci permet de donner
toute sa portée au propos que tu tiens à l’avant-dernier paragraphe : « l’humain est une ‘’parole incarnée’’. La Parole, le Verbe fait chair, c’est le Christ qui récapitule en Lui tout l’univers «
dès avant la fondation du monde » (Ephésiens, I, 4), le « Christ universel », « centre organique de l’univers entier, c’est-à-dire non seulement de la Terre et de l’Humanité, mais de Sirius,
d’Andromède, des Anges, de toutes les réalités dont nous dépendons physiquement de près ou de loin », et par exemple, ajouterait sans doute Teilhard aujourd’hui, des laboratoires, de leurs
éprouvettes et de la matière grise qui s’ investit dans la recherche.
Pour Teilhard, l’univers n’a pas de sens sans le Christ, mais le Christ n’a pas de sens sans l’univers. Et si le Christ universel est bien Jésus de Nazareth mort sur la Croix il y a 2000 ans, il
est aujourd’hui le Christ vivant dont le Corps croît en même temps que le monde se développe : « Christ et Monde grandissent simultanément », dit encore Teilhard, qui ajoute : « la Résurrection est
un formidable événement cosmique. Elle marque la prise de possession effective, par le Christ, de ses fonctions de centre universel ». Sans être lui-même bibliste, Teilhard chante l’hymne de la
Création avec les accents des psaumes, de Paul et de Jean.
Dernier point : ne l’accusons pas de naïveté devant le progrès scientifique et technique lorsque celui-ci prétend détenir LA vérité. « Il n’est pas une seule des ‘’religions’’ nées jusqu’ici de la
Science où l’Univers ne se fasse désespérément glacé et désespérément clos (c’est-à-dire inhabitable) vers l’avant, dans ses zones ‘’polaires’’. Voilà la vérité ! ».
(1) Les citations sont extraites du livre de Gustave Martelet « Et si Teilhard disait vrai » (Ed. Parole et Silence)


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