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27 juillet 2011 3 27 /07 /juillet /2011 14:32

J’ai secoué la poussière de mes sandales à Reims

 

Mon cher Thomas,

Je t’écris de Strasbourg, cette belle ville, capitale européenne, à la frontière entre la France et l’Allemagne, les deux pays qui sont aujourd’hui, plus que jamais les moteurs de l’Europe, parce qu’ils ont compris, après s’être violemment entre-déchirés, après avoir versé tant de sang, qu’ils pouvaient être porteurs ensemble, dans leur réconciliation, d’une dynamique de paix et de progrès. Qu’ils devaient servir et accueillir la vie, et refuser la mort. J’aime cette ville vivante et accueillante.

En chemin, puisque nous étions en voiture, nous nous sommes arrêtés à Reims, pour visiter la cathédrale et découvrir les nouveaux vitraux réalisés par l’artiste allemand Imi Knoebel. Deux triptyques qui encadrent les vitraux figuratifs que Marc Chagall, a réalisés dans l’abside. L’œuvre de Chagall est aujourd’hui l’une des fiertés de Reims, ce qui ne fut pas toujours le cas, car autant que je m’en souvienne, à l’époque de leur création, tous ne virent pas d’un bon œil l’intrusion d’un artiste juif dans ce haut lieu du christianisme… On peut se réjouir de ce que cette réaction a été dépassée.

Pour dire vrai, ces vitraux de Chagall, certes beaux, ne constituent pas le sommet de son œuvre. Je n’y retrouve pas toute la puissance poétique, ni la folie amoureuse, ni la révolte des œuvres de Vitebsk ou des débuts parisiens de l’artiste. C’est plutôt le Chagall de la douceur mélancolique qui marque la fin de sa vie. Mais j’aime cette affirmation de judéité du Christ…

Puisqu’on lui proposait en quelque sorte d’encadrer Chagall, Knoebel a évidemment choisi de ne pas rivaliser avec lui dans la figure et la narrativité. C’eût été absurde. Il a pris le parti de la couleur, du rythme, du mouvement, de la matière du verre aussi. L’œuvre est flamboyante, éclatante, dynamique, puissante. Elle saisit le regard qui pressent derrière ces formes géométriques qui ne sont pas sans rappeler, quoique très différentes, la manière dont Matisse jouait avec les papiers découpés, quand il créait Jazz, ou les vitraux de la chapelle de Saint-Paul-de-Vence. Mais on entend aussi dans le mouvement, en arrière-plan, des réminiscences de grandes œuvres picturales plus anciennes, qui viennent peut-être d’une mémoire de Cranach, Dürer, Uccello, du retable d’Issenheim, de Jérôme Bosch… On y voit encore, l’influence japonaise des créateurs de manga, dans la dynamique de l’éclat. Et évidemment, on songe à Malevitch, et au Bahaus... C’est dire la richesse de cette œuvre. La pureté de la couleur, la vigueur de la découpe, les jeux de transparence et d’opacité, traduisent la vivacité de la pulsation du monde, le combat qui s’y livre entre la vie et la mort, le jaillissement de la lumière… Imi Knoebel nous a livré une œuvre capable de supporter une longue méditation. On n’a pas envie de s’éloigner si vite en se disant « oui, on a compris, passons à autre chose… » comme cela arrive souvent devant nombre d’œuvres plus faciles. Je serais volontiers resté plus longtemps, mais nous avions encore un bout de route à faire. 

Pestiférés

Une chose m’intriguait cependant : alors que ces vitraux viennent d’être inaugurés, et qu’en toute logique on s’attendrait à ce que leur présence toute neuve soit une fête, qu’on les signale aux visiteurs, qu’on leur offre quelques indications sur l’artiste qui les a créés… rien. Pas un mot. Comme s’ils n’existaient pas ! Pourtant, dans cette cathédrale si belle et si riche d’œuvres, il n’est pas un détail qui ne soit accompagné d’un commentaire pour les nombreux visiteurs qui s’y pressent !

Nous avons cherché, à la boutique, à l’accueil, s’il n’y avait pas au moins une plaquette sur l’œuvre, ou sur l’artiste. Rien non plus. Pire que cela, les deux personnes qui se tenaient à l’entrée, derrière une grande table pour accueillir les visiteurs de la cathédrale au nom de la communauté chrétienne qui l’habite, ces deux personnes étaient presque indignées que nous puissions nous intéresser à ces vitraux qui faisaient, affirmaient-ils, de l’ombre à Chagall – comme si Chagall n’était pas capable de se « défendre » ! Comme s’il n’avait pas sa propre force ! – et que manifestement ils n’aimaient pas. « Emportez-les, si vous les aimez tant ! », m’a-t-on dit. Ainsi, Kneobel et son œuvre étaient-ils considérés comme des… pestiférés ! Et nous comme des emm… et presque des blasphémateurs et des impies. Quand j’ai tenté d’expliquer que j’étais simplement étonné qu’on ne prenne pas soin d’honorer ce qui avait représenté un important investissement, un énorme travail, on m’a répliqué que je ne pensais qu’à… l’argent !

Je ne voudrais pas accabler ce monsieur et cette dame dont la manière d’accueillir m’a pour le moins surpris. Il me semble en revanche que les responsables de la cathédrale et du diocèse n’ont pas fait leur travail. Je peux comprendre qu’il ne soit pas toujours facile d’aborder une œuvre contemporaine (celle-ci n’est pas la plus déconcertante, cependant), mais il n’est cependant pas très compliqué d’accompagner sa découverte. On aurait pu aider les personnes à qui l’on confie l’accueil de la cathédrale à approcher l’œuvre, et au moins à la respecter. On aurait pu aussi se demander comment tirer partie de cette œuvre nouvelle pour manifester l’intérêt de l’Église pour le travail de création, dont nous avons tant besoin aujourd’hui pour faire face au défi du temps…

C’est hélas, au contraire, et une fois de plus, l’image d’une Église fermée sur son passé, possessive et nostalgique qui est donnée, tournée sur ce qu’elle croit être elle-même[1], résolument privée de tout intérêt pour l’autre, pour ce qui se joue dans le monde.

Je suis sorti furieux de la cathédrale, et j’ai secoué la poussière de mes sandales. Quelle pitié ! Par quel mystère préférons-nous la morbidité du tombeau vide, à la découverte de la vie qui vient à nous ?

À la semaine prochaine, mon ami.

Desiderius Erasme



[1] Je ne suis pas sûr qu’à l’égard de l’œuvre de Chagall, les deux « accueillants » aient bien compris toutes les implications de cette affirmation de la judéité du Christ, et qu’ils aient vu, derrière la douceur bleutée du vitrail l’amertume de la mémoire de la Shoah, et donc pris la mesure du crime spirituel qui s’est accompli à Auschwitz. Il est facile en effet d’en rester à la surface « pastel », comme de faire du christianisme une religion de la douceur bénissante et maternante…

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Alice.Damay-Gouin 28/07/2011 10:07


Cher Désidérius
Voici donc venu le temps des vacances que je souhaite profitable à tous et à toutes. Temps de repos, de resourcements et de découvertes, d'ouverture,de rencontres.
Pour ma part, j'ai passé 10 jours en Picardie avec tous mes frères et soeurs et conjoints, riches en joie. Magnifique retour dans la" fratrie".: visites du parc protégé du Marquenterre, concert à
la cathédrale d'Amiens (qui m'a un peu déçue:sonates, chants en latin, morceaux peu connus qui n'enthousiasme pas la foule. Mais magnifique accoustique) mais terminé par une magnifique "coloration"
de la façade de la cathédrale. J'ai même rencontré ,de manière imprévisible, une personne qui travaille au Pérou avec l'éducation nationale du pays, pour apprendre aux enfants, aux parents, aux
enseignant(e)s à devenir des "messagers de la Paix" en mettant en 1ère priorité "avoir l'estime de soi". J'ai été éblouie. Enfin, j'étais loin de "recconnaissons que nous sommes pécheurs"!
Pour moi, je serais quelques temps, en vacances d'internet, étant tributaire des heures et jours d'ouverture de certains établissements . Donc, silence pour quelques temps.
Je souhaite à tous et à toutes de passer en cette période un moment merveilleux, où que l'on soit.
J'ai même r


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