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3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 22:46

Ne serions-nous pas trop encombrés pour accueillir la vie et la célébrer ?

 

Cher Thomas,

Il n’y avait guère de monde à la messe ce matin. L’église était à moitié vide. C’est l’étiage de l’été. Elle est étrange cette église de quartier. Au milieu des immeubles, elle semble petite. On entre, et la nef paraît immense. C’est une église modeste et moderne. Construite il y a à peine plus de 40 ans. Sans piliers, sans ogives… Claire, simple. J’aime y venir. Elle n’impose rien…

En y arrivant ce matin pour la messe dominicale, je pensais par contraste à une église parisienne où je suis entré récemment, nettement plus ancienne, assez belle au demeurant, dans son genre. J’avais eu l’impression d’entrer dans un autre monde que le nôtre. Dans un monde qui n’est plus le nôtre, ou du moins qui n’est plus celui de nos contemporains, celui des personnes que nous côtoyons chaque jour et qui n’entrent pas dans les églises. Un monde qui semble ailleurs, artificiel, factice. Bien sûr, Thomas, en écrivant cela, je ne vise pas la qualité des membres des communautés chrétiennes qui habitent ces églises. Simplement, quand j’entre dans de tels lieux, je me sens si proche de ceux qui n’y entrent pas, de ceux qui y entrant se disent immédiatement qu’ils ne sont pas chez eux, qui ne voient pas le moindre rapport entre ce qu’ils ont alors sous les yeux et la vie dans laquelle ils sont plongés tous les jours.

Certaines églises invitent à la visite. Elles sont riches de patrimoine. Vitraux, statuaire, peinture, bas-relief… Assez souvent, un effort a été fait pour aider celui qui entre à détailler ces richesses, à les admirer. On est un peu au musée. Un musée gratuit, au moins en France, car il est d’autres pays où l’on paie pour entrer. Mais il est vrai qu’il faut entretenir ces murs, ces toitures, ces verrières… Il me souvient de m’être arrêté dans une belle ville du centre-est de la France, et d’avoir ainsi pénétré dans plusieurs de ses églises, belles, majestueuses. Soignées, aussi. Ce qui m’avait surpris, c’était d’avoir eu assez vite l’envie d’en sortir, comme s’il me fallait chercher la vie ailleurs. Je ne devais pas être le seul : ces grandes nefs étaient invariablement vides, comme si rien ne vous y retenait.

Je me demande parfois si tout ce passé, tout ce patrimoine ne nous encombre pas davantage qu’il ne nous aide à accueillir ceux et celles que nous côtoyons dans le mystère du Christ. Je me demande parfois si tout ce patrimoine n’est pas un fardeau qui nous entrave.

Quelle est en effet la Bonne Nouvelle que nous devons annoncer ? C’est que la vie est donnée, qu’elle se donne en permanence, que nous pouvons l’éprouver déjà dans la plus simple de nos respirations. Qu’elle est donnée sous une étrange modalité, qui est celle de l’incertitude, et qu’ensemble, parce que le Christ est mort et ressuscité, nous pouvons, avec le secours de l’Esprit saint, apprendre à vivre dans cette incertitude sans nous entre-déchirer.

Un lecteur de ma lettre précédente me reproche mon optimisme incorrigible, me soupçonnant de ne pas voir ce qui nous menace. Peut-être suis-je optimiste. Je me fais plus souvent le reproche d’une amère lucidité qui me pousse parfois vers le désespoir. Mais ce que ce lecteur ne comprend pas, c’est qu’il me semble que la Bonne Nouvelle nous invite à discerner au cœur même de ce qui semble nous menacer, au cœur de ce qui nous déstabilise, la vie qui se donne, la vie qui est plus forte que tout ce qui voudrait l’éteindre ou la contraindre. Plutôt que de nous lamenter de ce qui disparaît, soyons attentifs à ce qui naît. Œuvrons à lui donner sa chance. Oui ce monde passe. Il ne cesse de passer. Comprenons que s’il ne passait pas, nous ne vivrions pas. Prenons garde à ne pas gaspiller nos forces à vouloir faire qu’il ne passe pas…

Nos églises, trop souvent, semblent des nefs désormais hors du fleuve, à sec de la vie. Comme ces chalutiers de la mer d’Aral qui demeurent sur le sable, sans que l’eau ne les atteigne plus.

Je parle des bâtiments, cher Thomas, mais tu comprends qu’il en va de bien plus. Nous gardons des murs… Nous nous inquiétons de gérer l’héritage, mais la vie est ailleurs. Nous avons pourtant vocation de la célébrer, de rendre grâce. C’est bien cela l’Eucharistie, une action de grâce. Mais de quoi pourrions-nous rendre grâce si ce n’est pas de la vie qui continue de se donner, de la création qui se poursuit bien au-delà de nous-mêmes. Dieu œuvre de jour comme de nuit, et à côté de lui, nous ne sommes, effectivement que des « serviteurs inutiles ». Non que nous ne fassions rien, mais tout ce qui se fait hors de nous est sans commune mesure avec ce qui dépend de nous. Mais sans doute faudrait-il que nous nous désencombrions pour pouvoir reconnaître la vie qui grandit hors de nous.

La Bonne nouvelle que nous pouvons annoncer, cela consiste à participer à la révélation de cette vie à elle-même. C’est en cela que le lecteur soupçonneux de ma lettre précédente se trompe : il n’y a rien qui puisse être sauvé en étant sur la défensive. Il n’y a qu’une seule manière d’accueillir la vie, c’est d’aimer, et pas de dénoncer. Augustin ne disait-il pas : « Aime, et fais ce que tu veux ». C’est l’amour qui nous permet ensuite, et ensemble, de chercher comme servir au mieux cette vie que nous avons reconnue. Cela peut passer par des remises en question, par des rectifications de trajectoire… Bien sûr. Mais c’est l’amour qui fait la vérité.

Toutes mes amitiés

Desiderius Erasme

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Published by Desiderius Erasme
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Yves Le Touzé 07/07/2011 17:03


Coup d’humeur ? coup de blues ? ce blog, cher Desiderius, tranche avec ta modération habituelle, et m’amène à réfléchir sur les exigences de la foi dans le monde d’aujourd’hui.
Comme tout héritage, la foi a un côté dynamique, tourné vers l’avenir, et un côté mémorial, fait des dépôts accumulés par les siècles. Ces deux dimensions se rencontrent dans le temps présent, qui
ne saurait subsister sans l’une et l’autre. La foi est un don d’en-haut, mais elle demande de notre part un travail d’incarnation dans le réel d’aujourd’hui, et ce travail est pour une part, comme
tu le réclames justement, un désencombrement de tout ce qui fige la foi, soit dans des formes héritées d’un passé révolu, mais soit aussi dans des vues idéologiques sur un avenir rêvé. Le travail
de discernement entre ce qui entrave la marche en avant et ce qui est prétention à fabriquer un avenir à notre convenance est celui auquel nous appelle la situation actuelle de l’Eglise dans le
monde. Si le vide des églises nous provoque à ce travail, rendons-en grâce !
Il me semble que la généalogie de Jésus donnée par Mathieu illustre ce mouvement de la foi qui puise dans un passé encombré de figures d’adultères, d’incestes ou d’étrangères immigrées de quoi
faire éclater l’étroitesse du judaïsme de l’époque pour ouvrir à un avenir d’universalité.


Isabelle 07/07/2011 11:41


Cher Desiderius, il me semble qu'il y a des églises qui, aujourd'hui encore, peuvent être des "relais" pour l'ouverture à la vie intérieure, à la foi.
En vous lisant, m'est revenue en mémoire une expérience vécue il y a quelques années lors d'une visite dans une belle église romane transformée en centre culturel "profane". Dans cette église se
tenait une expo d'art contemporain dans laquelle j'ai perçu beaucoup de désespérance. Le contraste était saisissant entre l'harmonie du lieu et les œuvres exposées. Après un premier temps de
surprise, je me suis dit que finalement ce lieu était à même d'accueillir ces œuvres. Que l'architecture sobre et joyeuse, l'espace dégagé, le jeu de la lumière et de la pénombre, bref tout ce qui
fait l'harmonie du lieu, se conjuguaient pour recevoir paisiblement cette angoisse si palpable aujourd'hui.
Accueil rendu possible non d'abord par le génie propre aux bâtisseurs, mais bien plutôt par la foi qui la sous-tend, foi, espérance, mise en lumière, en pierres, voûtes, fresques, chapiteaux, etc.
et qui laisse entendre quelque chose d'une vie plus unifiée, simplifiée, désencombrée... (Comme une métaphore de l'être chrétien...? Quel programme alors !).
De façon + générale, j'aime m'arrêter dans ces églises romanes (vastes abbayes ou petites chapelles de campagne) et visiblement je ne suis pas la seule... On y croise souvent d'autres "pèlerins" :
les pas sont ralentis, les regards apaisés; nul besoin de bavardages, de commentaires savants sur l'histoire et l'architecture. J'ai l'impression que ce goût de beaucoup de nos contemporains,
d'âges et de styles divers, rejoint la recherche actuelle de "sobriété heureuse" ! Tout en ouvrant à un autre mystère...


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