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27 juin 2011 1 27 /06 /juin /2011 20:05

Ne renversons pas l’Évangile !

 

Cher Thomas,

 

J’ai encore entendu, récemment, dans une homélie une chose qu’on entend souvent. Presque un lieu commun, que tout le monde semble prendre comme une vérité d’Évangile. C’était une brève dénonciation de la société dans laquelle nous vivons : égoïste, individualiste, hostile à l’évangile, méprisante pour l’être humain… Nous, les chrétiens, serions ceux qui pratiquent la solidarité, la charité, l’amour.

 

C’est une rengaine qui existe sous de multiples variantes. Elle nous dit que décidément ce monde est haïssable. Cela me fait bondir. M’est venu immédiatement à l’esprit que le pays dans lequel je vis, la France, consacre chaque année pour la protection sociale et la solidarité l’équivalent d’un peu moins d’un quart de toute la richesse produite annuellement dans l’Hexagone. Et je ne compte pas l’éducation… Pardonne-moi de t’infliger un chiffre : la France est la cinquième puissance économique mondiale, et son Produit intérieur brut était l’an dernier de quelque 1 900 milliards d’euros. La somme consacrée publiquement à la solidarité est donc énorme. Je ne dis pas que c’est trop, mais qu’il est difficile de dire qu’une société qui fait ce choix-là est foncièrement, et sans vergogne, individualiste. Et évidemment rien n’est comptabilisé de tous les actes de solidarité privés, amicaux, familiaux, non financiers…

 

Je ne dis pas que tout va bien dans le meilleur des mondes, mais que nous pourrions nous émerveiller, rendre grâce pour ce qui existe déjà. C’est un formidable point de départ, pour aller plus loin.

 

Ce qui me frappe, finalement, dans ce lieu commun, c’est que lorsque nous le faisons nôtre, nous inversons la parole de Jésus, au chapitre XV de l’évangile selon saint Jean : « C’est moi qui vous ai mis à part du monde, et voilà pourquoi le monde vous hait. » Nous inversons les choses, en nous mettant nous-mêmes à part (ce qui n’est pas la même chose que d’être mis à part, c'est-à-dire sanctifié, par Jésus), en regardant le monde comme si nous n’y étions pas, et en le trouvant haïssable.

 

Ne crois pas, cher Thomas, que je regarde le monde avec des lunettes roses ni que je pratique la méthode Coué en répétant inlassablement : « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Simplement, il me semble que si nous voulons aider ce monde à être plus fraternel, plus juste, nous ne pouvons pas le faire sans l’aimer, sans recueillir et célébrer ce qu’il porte de vie, de bonté, de douceur, de respect, d’amour.

 

Après tout, c’est le monde que Dieu crée, le monde dans lequel il vient. Nous ne pouvons pas le changer si nous comptons sur notre seule force, sur notre seule vertu. En réalité, la seule chose que nous pouvons faire, c’est d’exalter ce que Dieu fait lui-même, partout, y compris, et peut-être surtout là où il reste caché. Jésus le dit : « Je ne fais rien de moi-même ». Comment pourrions-nous prétendre faire autrement que lui ?

 

En fait, dans cette malheureuse manière de regarder le monde, dans cette façon de prononcer sur lui une « malédiction », nous nous interdisons de faire grandir la vie et l’amour qui sont déjà là. Pire encore, nous interdisons à ceux qui les portent, qui en sont l’objet, de reconnaître le don que Dieu leur fait, puisque nous attirons l’attention, non pas sur ce don, mais sur ce qui va mal.

 

 

Pardon

 

La vérité, c’est que c’est la grâce qui permet de se reconnaître éventuellement pécheur, et non l’inverse. C’est la grâce, le don de la vie, qui nous éclaire et nous permet de voir les lieux et les moments où justement nous ne sommes pas à la hauteur du don qui nous est fait. C’est la découverte de la grandeur et de la gratuité du don dont nous sommes l’objet qui nous fait pleurer de ne pas être à la hauteur, de ne pas y être fidèle… Nous pleurons, tout en sachant que ce don est déjà plus grand que les obstacles que nous lui opposons. Nous pleurons parce que le don est par avance pardon. Nous pleurons et déjà nous savons que nous pouvons nous relever, nous réjouir.

 

Aussi, maudire le monde, comme nous le faisons si facilement, c’est faire obstacle à la grâce, c’est nier la Bonne Nouvelle, tout en croyant la proclamer. C’est exactement ce que Jésus reproche à nombre de ses interlocuteurs pharisiens, docteurs de la loi, ou grand prêtres. Et il les met en garde : si vous ne vous occupez pas bien de la vigne qui vous est confiée, elle vous sera enlevée. La vigne qui nous est confiée, c’est le monde. Si nous le maudissons, il ne faut pas nous étonner qu’il s’éloigne de nous. Le monde a soif de vie. S’il n’entend de notre part que le rejet et la malédiction, il ne pourra pas s’approcher de la source.

 

Dieu n’a pourtant pas renoncé à sauver sa création, cher Thomas, mais si nous nous en retirons, comme nous sommes en train de le faire, en la maudissant, il la sauvera sans nous… Rappelons-nous Abraham, qui intercédait pour Sodome.

 

Toute mon amitié.

 

Desiderius Erasme

 

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Lecteur et acolyte 03/07/2011 23:44


Oui, cher Desiderius, il faut aimer d'abord pour discerner !

Simplement, une fois qu'on aime, il ne faut pas, et c'est l'autre risque, aimer sans discerner, car aimer sans discerner, c'est l'amour fusionnel qui n'est pas le véritable amour, mais un amour de
soi regardant l'autre comme un objet possédé.

Bien sûr, l'amour fusionnel laissera place, si tout va bien par la suite, au discernement et ainsi, au véritable amour

à bientôt


Lecteur et acolyte 03/07/2011 12:33


Bien sur, cher Desiderius, qu'il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain!

Mais rien n'empêche, non plus, de voir que l'eau est sale et que le bébé est beau, et ce, en même temps et dans le même regard. Il ne s'agit ni d'être dans un optimisme béat à la Pangloss, ni de
voir tout en noir.

A cette condition, nous pouvons :
* et aimer ce monde (le bébé),
* et ne pas nous noyer dans l'eau sale (salie à plaisir par le Malin) en y mettant les mains pour laver le bébé.

Et il ne faut pas nous imaginer non plus comme hors du problème : nos en faisons partie, nous aussi et du bébé et de l'eau sale.

J'aime aussi relire les propos de Jean XXIII rappelés plus haut, qui ne différent que peu, à mon sens, de ce que je dis ici.


Desiderius Erasme 03/07/2011 22:52



Cher lecteur-et-accolyte,


le problème, ce n'est pas d'avoir le sens du discernement, bien entendu. C'est de commencer par la dénonciation... Commencer par considérer que quelqu'un est un crétin n'est pas la meilleure
manière d'entrer en relation avec lui. Non? En revanche, l'amitié, lorsqu'elle est établie, permet de se dire parfois quelques vérités nécessaire, pour redresser la barre, quand c'est nécessaire.



Isabelle 02/07/2011 22:20


Il me semble que le mot "monde" fait partie de ces mots de la Bible qui sont "piégés", en tout cas délicats à manier car ils évoquent des réalités diverses. Par exemple, au sein de l'évangile de
Jean, le "monde" désigne parfois cet univers tant aimé par Dieu... "qu'il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. Car Dieu n'a
pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui." (Jn 3,16-17).
Mais bien souvent, ce même mot représente symboliquement les logiques de refus du royaume de Dieu (préférence accordée à l'argent, au pouvoir, à l'asservissement, etc. en opposition aux logiques de
service, de don, d'amour et de libération.)
Là où les choses se compliquent c'est que ce n'est pas le critère d'appartenance explicite à l'Eglise qui sépare ces 2 logiques. Tous ceux qui vivent, ou tentent de vivre selon la logique du
royaume ne sont pas tous des "habitués de l'Eglise". Ils s'en disent parfois bien loin. De même la logique de la "puissance humaine" (argent, pouvoir, etc) se retrouve aussi bien dans "le monde"
que parmi ceux qui se disent chrétiens. Séparer les uns des autres ne nous appartient pas, plusieurs passages d'évangile sont clairs sur ce point, mais cela ne doit pas non plus nous empêcher
d'exercer notre discernement : qu'est-ce qui dans la vie du monde qui nous entoure est chemin de vie, qu'est-ce qui est chemin de mort ? Cela permet d'éviter aussi bien la "diabolisation" du
"monde" que la naïveté, risque pas toujours écarté non plus.
J'aime bien ce que vous dites sur la nécessité d' " aimer, de recueillir et célébrer ce que le monde porte de vie, de bonté, de douceur, de respect, d’amour". Cela me fait penser à cette parole de
l'évangile de Matthieu : "priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers dans sa moisson". C'est un verset souvent utilisé pour les images ou homélies d'ordination... mais, s'il disait
la vocation de tous les chrétiens ?... Envoyés non pas seulement (pas d'abord ?) pour semer la bonne Parole comme on l'entend souvent (il semblerait d'ailleurs, à en croire certaines pages, qu'il y
ait Un Autre Semeur...) mais pour moissonner ! Moissonner, ne serait-ce pas discerner, reconnaître autour de nous ce qui est beau, bon, source de vie; le révéler, le dévoiler auprès de ceux qui en
sont porteurs et acteurs, en dire la fécondité, et la source, et bien sûr rendre grâce pour cela, célébrer, louer...?


Desiderius Erasme 03/07/2011 22:54



Chère Isabelle,


vous êtes réjouissante. Merci



Alice Damay-Gouin 01/07/2011 17:16


Cher Desiderius, certains vous trouvent très optimiste! moi, j'ai l'impression que, malgré vous, vous regardez le monde sans y être vraiment.
Cela m'a rappelé que je trouvais une notion dommageable dans la Bible;: C'est Moise, seul, qui sauve Israël, comme le Christ , seul, nous sauve. Comme les patriarches , la notion de Pasteurs pour
guider le peuple est une notion maîtresse pour Benoît XVI; Durant ma vie professionnelle, j'ai appris par mon engagement syndical et politique que " c'est ensemble que nous nous sauvons". C'est
ensemble que nous pouvons transformer ce monde pour un monde plus juste et plus humain.
Depuis mon arrivée à la retraite, je vis une magnifique retraite spirituelle au coeur du monde, avec d'autres. Et je découvre l'hymne à la Création du petit saint François d'Assise. Dans la joie ,
l'Espérance et la paix du Christ


jj bertrand 29/06/2011 02:27


Paroles prononcées par Jean XXIII à l'ouverture du Concile: " Il arrive souvent que dans l'exercice quotidien de notre ministère apostolique nos oreilles soient offensées en apprenant ce que disent
certains,qui, bien que enflammés de zèle religieux, manquent de justesse de jugement et de pondération dans la façon de voir les choses. Dans la situation actuelle de la société, ils ne voient que
ruines et calamités. Ils ont coutume de dire que notre épooue a profondément empiré par rapport aux siècles passés. Il se conduisent comme si l'histoire, qui est maîtresse de vie, n'avait rien à
leur apprendre et comme si au temps des conciles d'autrefois, tout était parfait en ce qui concerne la doctrine chrétienne, les moeurs et la juste liberté de l'Eglise.


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