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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 13:49

Envoyés pour donner

Cher Thomas,

Je te faisais part la semaine dernière de mes interrogations sur l’Église face au monde d’aujourd’hui. Mais si l’Institution est en panne, cela n’empêche pas que les chrétiens sont là, dans ce monde. Quel est le sens de leur présence ? À quoi sont-ils appelés ?

La première chose, c’est que nous ne sommes pas devenus chrétiens pour nous-mêmes. Nous ne cherchons pas dans la foi une satisfaction psychologique, un bien-être, ou un étendard idéologique. Être chrétien, c’est, rappelons-le, être disciple du Christ, c'est-à-dire du Messie, de l’Envoyé du Père. Ce n’est pas une qualité qu’il faudrait acquérir ni un bien que nous pourrions consommer, c’est une tâche. Jésus ne dit-il pas à ses disciples « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » ?

À maintes reprises, Jésus prévient les mêmes disciples que la mission n’est pas un long fleuve tranquille et qu’elle s’accompagne largement de contradictions, de difficultés. Paul, lui-même, en est l’illustration flagrante, il suffit de relire les Actes des apôtres pour s’en convaincre. Par conséquent, être chrétien s’accompagne d’un renoncement à toute tranquillité. Si « le fils de l’Homme n’a pas où reposer la tête », il est fort probable que ses disciples ne doivent pas s’attendre à autre chose que cet inconfort.

Mais cet inconfort a un sens. Quand Jésus livre sa vie aux hommes, il la remet en même temps totalement dans les mains du Père. Il signifie que c’est du Père qu’il reçoit la vie. Non pas simplement qu’il a reçu la vie, mais qu’il la reçoit. Au présent. Hic et nunc. Ce dont Jésus et ses disciples sont le signe, c’est que dans ce monde, si chaotique et si injuste semble-t-il, le Père ne cesse de donner la vie à toute la Création. Nous sommes appelés, à la suite du Christ, à témoigner de cette confiance qui peut-être placée dans la vie qui sans cesse se donne.

Le livre de la Genèse suggère que les souffrances du monde trouvent leur origine dans la perte de confiance de l’homme en ce don de la vie. Ce doute, que raconte le récit dit « de la chute » dans le livre de la Genèse, place l’être humain dans une attitude de captation et même de prédation, en même temps que de déni de responsabilité. Il n’est pas dit cependant que le monde créé est uniforme, sans perturbation ni changement. C’est un monde qui est dans le mouvement de la vie, et non pas dans l’immobilisme de la mort. Tant et si bien que l’humain se trouve confronté à la fois à sa liberté et à l’incertitude. Le Christ et ses disciples sont envoyés en ce monde pour manifester qu’il est possible de vivre en ce monde incertain en renonçant à la captation, à la prédation, à la convoitise, bref à l’idée de se sauver soi-même de l’incertitude, et à la tentation de tout asservir à notre personne. Le Christ et ses disciples sont envoyés pour manifester ce paradoxe selon lequel c’est justement ce renoncement qui ouvre sur la plénitude de la vie qui ne cesse de nous être donnée. Ce renversement fait passer de la captation au don.

Eucharistie

En effet, il ne s’agit pas d’un renoncement passif. Il n’est pas question d’adopter une attitude quiétiste, par laquelle nous attendrions simplement que « la vie tombe du ciel » et que Dieu règle les choses une fois pour toutes. En réalité, la vie est déjà là, il s’agit de la mettre en jeu, de la déployer. Elle est là dans notre propre chair vivante. Et comme elle est don, il s’agit en réalité de donner la vie. Mais nous ne pouvons pas la donner comme une chose qui nous serait extérieure : la seule vie que nous pouvons donner, c’est la nôtre. Dans la personne des enfants, c’est bien notre vie qui est donnée, d’abord très charnellement, puis ensuite par tout ce qu’il faut investir dans l’éducation… Il faut, comme on le dit familièrement, payer de sa personne. Si nous y prêtons attention, il en va ainsi de toute relation, de toute création, de tout travail. Rien de tout cela n’existe si nous n’y mettons pas au moins une part de nous-mêmes.

Ainsi, ce dont nous sommes témoins, c’est de la puissance vitale du don. Nous sommes par conséquent bien au-delà de la morale… Et ce témoignage n’est pas celui d’un observateur extérieur, qui parlerait de ce qu’il aurait vu ou entendu, mais celui de quelqu’un qui rend ce témoignage en livrant sa propre vie, en se donnant. Ce n’est pas un savoir que nous communiquons, ce n’est pas une théorie ou une méthode qu’il faudrait enseigner. C’est une expérience que nous partageons. Il nous faut commencer par la faire pour la partager. C’est tout le sens de l’Eucharistie, où l’action de grâce s’accomplit dans le pain rompu. Ce qui est rompu et partagé, ce n’est pas seulement la vie de Jésus de Nazareth, mais celle du Christ, du Messie, de l’Envoyé, c'est-à-dire aussi celle des chrétiens.

Quelques lecteurs de ces lettres ont pensé que j’étais déraisonnablement optimiste sur ce monde que je me refuse à condamner comme on l’entend si souvent. Je ne suis pas aveugle sur toute la ténèbre de notre époque. Simplement, la condamnation ne fait rien à l’affaire. Elle ne libère en rien le monde de ce par quoi il s’enferme et se fait souffrir lui-même. Seul le don peut être libérateur. Si l’Institution peine à rendre ce témoignage, les chrétiens peuvent toujours s’y employer. C’est ainsi qu’ils seront eux-mêmes.

À bientôt cher Thomas.

Desiderius Erasme

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Published by Desiderius Erasme
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Alice Damay-Gouin 25/07/2011 15:57


Cher Desiderius, en ce moment je relis vos 1ères lettres. Me permettez-vous de réagir à un passage de la 4ème lettre:"Je m'interroge parfois lorsque j'entends certains chrétiens dire qu'ils ont
rencontré Jésus comme s'ils avaient vu leur voisin de palier... C'est passé de la foi à la croyance ou à l'autosuggestion" Et "pour nous, nous n'avons que la solution de la foi." J'avais déjà vu
cela dans une chronique d'Arnaud Favart dans Le Pèlerin du 03/06/10. J'avais alors répondu. "Oui, j'ose le dire ,avec une joie éclatante, et cela a bouleversé, tranformé ma vie." Comme le petit
François d'Assise qui a vu le Christ en la personne d'un mendiant puis d'un lépreux. Etait-ce de l'autosuggestion. Je n'en sais rien mais on peut,peut-être,en regarder les fruits . Pour le petit
François,je crois que les fruits sonr bien réels et visibles!Comme pour les discioles d'Emmaûs: "Aussitôt, ils se remirent en route"...Cela m'a aussi transformée et cela change ma prière qui au
départ était celle des aveugles sur la route de Jéricho "Seigneur, fais que je voie" et que j'ai transformé en "Seigneur, fais que je Te voie en moi, en tout autre." J'apprends à admettre une
présence en moi qui change mon regard et je sens une paix qui détonne étrangement avec ce qui était mon agressivité. Forte de ma petite expérience, j'ai apprécié (une rare homélie que
j'apprécie)l'homélie du P. Loïc Lagadec à Jour du Seigneur 08/05/11. "N'y aurait-il que ces 2 alternatives pour être en présence du Ressuscité: être avec Lui et ne pas savoir que c'est Lui, ou
bien, après l'avoir reconnu, devoir accepter qu'il n'est plus là?... Alors croire, c'est être capable de faire confiance à partir d'une rencontre fugitive, dont il ne reste presque rien: pas de
preuves, mais cependant, une trace dans le coeur brûlant"...Vision le temps d'un éclair mais qui change, bouscule toute la vie.


Alice Damay-Gouin 23/07/2011 11:46


Il y a quelques mois, j'écrivais une nouvelle fois un brûlot contre mon Église catholique romaine. Et je suis arrivée à une conclusion inattendue et incroyable. Mais elle m'a permis de brûler mon
brûlot et de garder cette conclusion que j'ai intitulée "Iceberg"
" J'étouffe dans l’Église du Vatican, partie émergée d'un immense iceberg. Mais je me retrouve dans la partie immergée, infiniment plus grande mais invisible. Avec le réchauffement climatique, cet
iceberg est appelé à fondre et moi, petit glaçon, je vais me noyer dans l'immense océan, là où j'aurai toujours dû être."
Quelques jours plus tard, recopiant ce petit texte 2 ou 3 larmes salées ont coulé sur ma joue. Et voilà que je continue ma réflexion sur ce texte: "Mais pourquoi une partie de l'océan se
transforme-t-elle en iceberg? N'est-ce pas une eau purifiée qui se transforme en glace? L'eau n'a-t-elle pas gelé car son sel s'est affadi?
Donc, moi, petit glaçon, je me suis régénérée au contact de l'eau salée qu'est l'océan!
Le Christ nous a dit "vous êtes le sel de la terre" et nous sommes devenu(e)s glaçon! Un paradoxe de notre Église!

Il y a quelques temps, j'ai assisté par hasard à un baptême. J'ai entendu ce curieux dialogue:
"Pourquoi veux-tu être baptisé(e)?
"Pour devenir enfant de Dieu"
Est-ce la formule consacrée? Mais ne sommes-nous pas tous, baptisé(e)s ou non, des enfants de Dieu?L’Église nous isole donc du monde dès ce sacrement? L'eau du baptême nous purifie et nous intègre
dans un iceberg, alors que nous devons vivre au cœur du monde et non à côté. Elle nous a formé à nous considérer hors du monde. Elle a oublié d'être le levain dans la pâte et de considérer le monde
selon la parabole du bon grain et de l'ivraie.
"être catho" , c'est pour moi,
être, vivre au cœur du monde et aimer.


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