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8 août 2011 1 08 /08 /août /2011 08:37
Mettre en doute la défiance
Mon cher Thomas,
Le monde se réveille une nouvelle fois en se demandant s’il n’est pas au bord de la catastrophe. Un économiste de talent expliquait ce matin sur une radio que nous faisions face à la conjonction de trois crises majeures. Je ne te détaille pas ses arguments, car je n’ai pas l’intention de te donner une leçon d’économie, même si l’économie a son importance.
Derrière les réalités économiques, il en est une autre plus profonde, me semble-t-il : nous sommes dans une crise généralisée de la confiance. Si les marchés boursiers mondiaux dévissent, si les taux d’intérêts s’envolent, c’est parce que la confiance fait défaut. Un mot de travers, et l’inquiétude s’aiguise, puis se répand et s’enfle jusqu’à la panique. On parle ici et là de « spéculateurs », mais il suffit que les acteurs n’aient plus confiance pour qu’ils cherchent frénétiquement à se protéger : plus personne ne veut prêter, tout le monde vend en même temps, les taux montent, les cours s’effondrent.
Les chefs d’États et de gouvernements des grands pays, les banques centrales, cherchent par quels moyens restaurer la confiance. Ils ont bien du mal à y parvenir. Cela suppose d’abord qu’ils parviennent à se mettre d’accord entre eux – ce qui n’est pas si simple – puis que cet accord se traduise dans les faits, à travers les procédures démocratiques, et cela demande du temps, or quand la confiance manque, l’impatience dicte sa loi…
Pourquoi te parler de tout cela ? Parce que, me semble-t-il, cela nous concerne, y compris spirituellement. Nous lisons par exemple dans le psaume 95 : « Allez dire aux nations : “Le Seigneur est roi !”. Le monde inébranlable tient bon. Il gouverne les peuples avec droiture. » Qu’est-ce à dire, au regard de la situation présente ? Ou encore, dans le psaume 83 « Heureux les hommes dont tu es la force : des chemins s’ouvrent dans leur cœur. Quand ils traversent la vallée de la soif, ils la changent en source… »
N’attendons pas en effet, que la confiance soit restaurée presque malgré nous, par les « puissants ». Leur rôle n’est pas mince, et nous aurions tort de le minorer, mais ils ne peuvent pas tout. Le psaume 83 ne nous dit pas qu’il n’y a pas de moments difficiles ni d’épreuves. Il y a bien des « vallées de la soif » qu’il faut traverser. Inutile de le nier. Inutile de travestir la réalité. Cependant nous sommes invités à regarder au-delà des difficultés. Invités à ne pas nous laisser fasciner par elles comme la proie l’est par le cobra. Dans ces difficultés, nous ne sommes pas privés de ressources. La vie nous est toujours donnée.
Il ne s’agit pas de croire qu’une solution « céleste » va effacer les difficultés d’un coup de baguette magique, ni que le bonheur va tout d’un coup tomber d’en haut, comme d’une loterie surnaturelle… Non, c’est exactement le contraire. Il faut ouvrir les yeux sur le réel, et les multiples ressources qu’il recèle, et elles ne manquent pas, même si elles ne font pas les unes des journaux télévisées. Nous avons de multiples raisons – souvent des raisons « de proximité » – de croire que même dans l’épreuve nous pouvons vivre. Mais ces raisons, il nous faut les mobiliser, il nous faut les activer : elles ne se révèlent que lorsque nous les partageons ; elles grandissent de cet échange. Ces raisons tiennent pour une bonne partie à notre capacité à nous soutenir mutuellement, à nous sentir responsables les uns des autres, à donner avant de prendre. Mais elles reposent aussi sur notre capacité à recevoir ce qui nous est donné et à le faire fructifier. Cela suppose que nous ne restions pas crispés sur la manière dont nous vivions hier, mais cherchions en permanence comment nous adapter au présent, comment tirer ensemble le meilleur parti de ce présent.
 
Il est temps de douter… autrement
Je suis en train de lire le beau livre que Julia Kristeva a consacré à Thérèse d’Avila[1]. Je suis loin de l’avoir fini (c’est un pavé !), mais d’ores et déjà Kristeva montre comment Thérèse fait littéralement exister Dieu par son désir. Elle le retrouve à l’endroit du plus grand silence, de la plus grande absence, du plus invisible. Le silence, l’absence, l’invisible ne sont pas seulement pour elle une frustration, un déchirement, mais aussi un retournement auquel elle consent, et qui lui permet de voir ce qu’elle ne voyait pas, d’entendre ce qu’elle n’entendait pas, de toucher ce qu’elle ne touchait pas auparavant… C’est au fond une traversée de la crise. Une ouverture à une rencontre nouvelle qui se révèle beaucoup plus intime et intense.
Sans atteindre les sommets mystiques de Thérèse, nous pouvons néanmoins nous inspirer de sa démarche. Car dans le doute où nous sommes quant à l’avenir de notre monde, il s’agit bien de voir ce que pour l’heure nous peinons à voir, d’entendre ce que nous n’entendons pas, de toucher ce que nous ne touchons pas : toutes les ressources de vie qui sont à notre disposition. Dans le vide, le silence et l’absence, Thérèse met en doute son incapacité à connaître, à ressentir… et cherche, notamment par l’écriture, à dépasser cette incapacité pour trouver celui qui est source de toute vie et qui se tient caché (« Vraiment tu es un Dieu qui se cache, Dieu d’Israël, sauveur » s’écrie Isaïe).
À nous de mettre en doute notre incapacité à discerner toutes les ressources de vie qui sont à notre disposition et que nous ignorons, fascinés que nous sommes par les menaces qui pèsent sur nous.
Nous avons donc de quoi faire, mon ami. Mais je suis convaincu que nous sortirons de cette traversée de crise enrichis, comblés, si nous savons ouvrir à d’autres les portes de cette expérience.
À bientôt
Desiderius Erasme


[1] Thérèse, mon amour, Paris, Fayard, 2008.

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Published by Desiderius Erasme
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