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1 août 2011 1 01 /08 /août /2011 13:22

Le témoignage d’Etty Hillesum

Cher Thomas

Je viens d’achever la lecture du livre de la philosophe Catherine Chalier, Le désir de conversion[1], que je te recommande chaleureusement. Le chapitre qu’elle consacre à Etty Hillesum est superbe, d’une très grande justesse. En s’efforçant d’être strictement respectueux de ce que l’on peut lire dans sa correspondance ou dans ses cahiers, ce texte diffère notamment de toutes les lectures qui font hâtivement d’Etty Hillesum une chrétienne, au motif qu’elle évoque ses lectures de l’apôtre Paul et quelques références évangéliques. Car l’important n’est pas la manière dont nous pouvons qualifier une démarche spirituelle, mais le contenu réel de celle-ci.

Ce qui est très important, et ce qui fait la singularité d’Etty Hillesum, notamment par rapport à Simone Weil, c’est qu’elle rencontre Dieu en allant à la quête d’elle-même. Le refus de Simone Weil du judaïsme est très troublant, c’est comme si elle ne pouvait aller vers Dieu qu’en niant ses origines, et en se niant elle-même. Rien de ce rejet et de ce parcours d’autodestruction chez Etty Hillesum. Le Dieu qu’elle découvre, qu’elle rencontre, est inscrit dans le mouvement même de son être. Il assume tout, il est à l’origine de tout, si bien qu’Etty Hillesum éprouve essentiellement le désir d’habiter le réel, aussi déconcertant ou dramatique soit-il.

Ce qui la guide, c’est toujours d’aimer davantage. Elle ne se masque pas la réalité tragique de la guerre, elle voit même avec plus de lucidité que bien d’autre, l’horreur en marche. Elle ne s’y dérobe pas, alors qu’elle aurait pu : l’essentiel pour elle, c’est d’être là pour aimer concrètement ceux dont elle se sent radicalement solidaire, pour partager avec eux la souffrance, l’épreuve, pour y apporter une étincelle d’humanité. Elle ne cherche pas Dieu ailleurs, elle n’attend pas de lui une solution qui « réglerait » le problème, et nous dispenserait d’affronter le réel, tel qu’il est.

Bien au contraire, Etty Hillesum manifeste que l’expérience de la foi conduit à descendre dans l’humanité, pour y porter le témoignage de la sollicitude de Dieu. Dieu ne peut se manifester, écrit-elle, que si nous lui offrons le secours de nos mains, de notre cœur, de notre intelligence. Voilà bien, cher Thomas, une leçon pour nous aujourd’hui.

Nous pouvons être tentés en effet de rechercher hors du monde ce que les mystiques appelaient « l’union à Dieu », c'est-à-dire une voie de communion spirituelle avec Celui qui est source de toute vie. Et il est vrai qu’il importe que certains manifestent ainsi la dimension spirituelle de l’humain. Ceux-là, d’ailleurs, ne parcourent pas ce chemin pour eux-mêmes. Mais il n’en reste pas moins que Celui qui est source de toute vie descend lui-même parmi les hommes, qu’il est déjà en l’homme, en toute situation. Si bien qu’une autre voie se dessine que celle de l’« ascension » vers le divin, celle de l’amour, et principalement de ceux qui en semblent le plus privés. C’est une voie modeste, humble, en même temps que très ambitieuse, puisqu’il s’agit de se joindre à Dieu lui-même, en délivrant en soi-même l’amour de Dieu pour chacun. Thérèse de l’Enfant Jésus l’avait bien compris, qui pensait que sa vocation était d’être l’Amour…

C’est une voie universelle, puisque la question d’aimer se pose toujours hic et nunc, là où nous sommes, dans l’instant. Elle n’est pas à chercher dans un ailleurs, dans un projet différent ou futur, que dans le visage de celui qui se présente devant nous, en particulier celui qui souffre. Il ne s’agit pas tant de faire quelque chose, que de commencer par être là, pour offrir la possibilité d’une relation, pour manifester à l’autre que nous reconnaissons en lui, quel qu’il soit, quelle que soit sa situation, quoi qu’il ait pu faire, une personne, quelqu’un à qui la vie a été donnée, ce qui suffit à établir sa dignité. Et c’est dès lors à cet autre que nous pouvons offrir ce que nous sommes, pour que la vie grandisse.

Le monde est sauvé

Il n’est pas indifférent que ce témoignage soit porté parmi nous aujourd’hui par une juive, et qui plus est par une juive qui a voulu rester auprès des siens alors qu’elle savait parfaitement qu’elle n’échapperait pas, dès lors, à la mort. En effet, le peuple juif est celui qui affirme que « la Torah – la Parole de Dieu – est entre les mains des hommes ». C’est non seulement à eux – les hommes – de la comprendre et de l’interpréter, dans un dialogue jamais achevé, mais c’est aussi à eux d’en manifester la présence (« La parole est tout proche de toi, sur ta bouche, dans ton cœur », dit Isaïe). Etty Hillesum signifie que la Parole doit être portée partout, y compris jusque dans la plus grande obscurité, jusque dans la plus grande terreur, parce qu’il s’agit de la porter partout où il y a un homme, un frère, une sœur…

« Le salut vient des juifs » dit Jésus à la Samaritaine. Etty Hillesum en témoigne : le salut, c’est la Parole de vie portée dans sa propre chair. Jésus n’a pas aboli cela. Il est justement ce « fils de David » qui donne sa vie en n’étant tout entier voué à la Parole. Le suivre c’est entrer dans ce mouvement. Qu’Etty Hillesum lise Paul et les Évangiles ne fait pas qu’elle soit moins juive, cela montre au contraire à quoi nous sommes rattachés, nous chrétiens d’origine païenne.

À Auschwitz, le peuple porteur de la Parole qui a été martyrisé, mis à mort. Pourtant dans une de ses dernières lettres, Etty Hillesum écrit ceci : « On ne s’en rend pas soi-même encore très bien compte, on est devenu un être marqué par la souffrance, pour la vie. Et pourtant, cette vie, dans sa profondeur insaisissable, est étonnamment bonne[2], Maria, j’y reviens toujours… » Je n’y vois pas un optimisme béat qui ferait fi du tragique et du mal, mais la conscience que la bonté fondamentale de « cette vie » est toujours première et que nous pouvons la rejoindre partout. C’est en cela que le monde est sauvé.

Puissions-nous, cher Thomas, dans la vie qui est la nôtre, discerner sa nature « étonnamment bonne » et la manifester. C’est sans doute tout ce que Dieu attend de nous.

Amitiés

Desiderius Erasme



[1] Paru aux Editions du Seuil.

[2] Je souligne.

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Fred 16/08/2011 14:20


J’ai dit petite jeune fille juive en passant à la petite jeune chrétienne, Thérèse toutes les deux elles avaient une familiarité magnifique avec DIEU mais les pages de la petite Thérèse sont plein
d’espérance, le Dieu de Thérèse est un Père aimant et Tout puissant, qui l’a guérit de ses nombreuses maladies, et qui pourtant en effet ne l’a pas exaucé de sa dernière maladie. Mais ce que je
reproche à Etty Hillesum est le cas d’un certains nombre de croyant de l’après guerre qui soulignent la nécessité de repenser Dieu non plus comme le « Tout-puissant », mais comme le « non-puissant
», ce qui pour moi a conduit dans une certaine mesure à la sécularisation. Jésus se laisse mourir et non parce que son Père ne peut ne pas envoyer une légion d’anges parce que sa mort correspond en
quelque sorte à son dessein .Alors je m’interroge de la manière dont on peut bâtir son espérance sur un Dieu « non puissant, » un Dieu dont on a l’impression qu’il n’y arrive pas et dont pourtant
nous disons dans le credo « tout puissant » et dans le Notre Père « Délivrez nous du mal ». Je n’ai pas de réponse mais c’est peut-être là que se trouve les limites (si on peut parle des limites)
de la théologie d’Etty Hillesum. Par contre la théologie de la petite Thérèse est du bout à l’autre profondément évangélique et profondément catholique les 3 vertus théologales y sont vraiment
présent avec une force digne d’un docteur de l’Eglise.

J’ai aucune condescende pour Etty Hillesum d’une part parce que je trouve sa vie intérieure vraiment très bon bien loin de ce que je suis et que pourtant qu’elle a acquis en 2ans seulement et
d’autre part parce que pour moi c’est une vraie Chrétienne qui n’a certainement pas eu le temps d’institutionnalisé sa foi pour l’inscrire dans une tradition. Et d’ailleurs si les chrétiens se
retrouvent en elle ce n’est pas un hasard c’est qu’elle parle un langage au sens figuré et au sens propre chrétienne. Et c’est d’ailleurs normal, sa vie intérieure s’est formé au contact des
auteurs et des mystiques chrétienne et non juif ou bouddhistes.
Par ailleurs rassurez vous je m’interroge sur ma foi et celle des autres, (la preuve c’est que j’ai commenté cet article) mais c’est vrai que je situe toujours la foi des autres par rapport à la
foi catholique, à la foi des saints .Et je me demande si c’est judicieux d’essayer de mettre sur le même pied d’égalité (même si ce n’est pas exactement ce que vous avez fait) la foi de la petite
Thérèse et de la petite Etty . Je trouve vraiment qu’elles n’ont pas exactement la même vision de Dieu mais comme je vous l’ai dit je n’ai pas encore lu entièrement Etty Hillesum et le peu que j’ai
lu m’ont laissé cette impression. Etty Hillesum est pour moi une mystique chrétienne avec une théologie pas totalement catholique. Mais il n’y a que des imbéciles qui ne changent pas d’avis.


Desiderius Erasme 16/08/2011 19:36



Décidemment vous n'y comprenez rien: Etty Hillesum est simplement une juive, dans toute la profondeur et la grandeur de ce que cela signifie. Il est d'assez mauvais goût de la "christianiser"
malgré elle, après sa mort à Auschwitz. C'est une des maladies de certains chrétiens, surtout catholiques, de pas pouvoir s'empêcher de tout ramener à eux... Sans doute l'effet de cette
assurance qu'ils détiennent, la Vérité, et que celle-ci ne se manifeste nulle part ailleurs que dans l'Eglise. Cette manie d'enfermer Dieu dans nos catégories... Les juifs nous apprennent
justement qu'il est innommable, insondable, insaisissable. Relisez par exemple le livre de Job... Le vent souffle où il veut, dit Jésus à Nicodème.


Quant aux légions d'anges et le dessein de Dieu... Sans doute n'est-il pas inutile  d'être peu plus juif, au moins spirituellement, pour entrer dans les subtilités de la
toute-puissance qui n'est pas une puissance.


Enfin, pour ma part je n'arrive pas à comprendre comment vous pouvez parler de la théologie d'Etty Hillesum sans l'avoir lue dans le texte?



Fred 16/08/2011 01:26


Le monde catholique à une certaine fascination pour cette petite jeune fille juive il faudra que je lise un jour sa biographie. Je me suis toujours interrogé sur son espérance, sur sa conception
d’un Dieu faible dont on dirait qu’elle ne croyait même pas qu’il était capable de l’extirper des mains de ses bourreaux. Certes elle avait une foi et une charité extraordinaire mais qu’en était
–il de son espérance ?


Desiderius Erasme 16/08/2011 09:47



Etty Hillesum n'est pas une "petite jeune fille juive" comme vous l'écrivez en traduisant une forme de condescendance insupportable, sinon de mépris douteux, mais une femme adulte, d'une grande
culture, douée d'un vrai talent d'écriture. Comment oser vous insinuer un doute sur son espérance alors que vous ne l'avez même pas lue?! Il nous est toujours très facile de dévaloriser ce qui
nous dérange. Si vous aviez raison, vous devriez alors vous-même douter d'un Dieu qui n'a pas extirpé Jésus des mains de ses bourreaux... D'un Dieu qui n'a pas arraché le peuple avec lequel
il avait fait alliance des mains des nazis qui gazaient les juifs dans les camps de la mort, et les fusillaient en masse en Ukraine... Cessez de vous interroger "sur son espérance" et lisez,
non pas ce que l'on a écrit d'elle (Laissez de côté les commentaires) mais ses écrits (Allez à la source), publiés au Editions du Seuil (Les Ecrits d'Etty Hillesum, Journaux et lettres
1941-1943, Edition Intégrale, collection Opus, Le Seuil, 2003). Non pas pour la considérer comme une sainte, mais pour vous interroger sur votre propre foi et sur la manière dont vous êtes appelé
à aimer à votre tour, plutôt qu'à vous poser en juge de ceci et de cela, chaque fois que vous en trouvez l'occasion... Rien d'original, c'est une maladie spirituelle très courante. On peut en
guérir, ne vous inquiétez pas. C'est la folie erasmienne que je vous souhaite.


D.E.



Isabelle 03/08/2011 00:09


Merci pour votre belle méditation/réflexion à propos, et à partir, d'Etty Hillesum. En lisant certaines de vos lignes, j'ai repensé à un autre écrivain et philosophe Juif à peu près contemporain
d'Etty : Martin Buber. En 1947, dans le très beau petit livre : "Le chemin de l'homme" (Ed. du Rocher), il écrivait (ce sont même les dernières lignes) :
"On parlait un jour devant Rabbi Pinhas de Koretz de la grande détresse des miséreux; et il écoutait, prostré dans le chagrin. Puis il releva la tête : "nous n'avons, s'écria-t-il, qu'à attirer
Dieu dans le monde, et tout sera résolu !". Comment ! Il serait donc possible d'attirer Dieu dans le monde ? N'est-ce pas une manière de voir arrogante et prétentieuse ? (...)
Nous croyons que la grâce de Dieu consiste précisément en ceci qu'il veut se laisser conquérir par l'homme, qu'il s'abandonne à lui en quelque sorte. Dieu veut entrer dans son monde, mais c'est par
l'homme qu'il veut y entrer. Voilà le mystère de notre existence, la chance surhumaine du genre humain.
Un jour qu'il recevait quelques savants personnages, Rabbi Mendel de Kotzk surprit ses visiteurs en demandant soudain : "Où Dieu demeure-t-il ?". Ils se moquèrent de lui : "Qu'est-ce qui vous prend
! s'exclamèrent-ils en riant. Le monde n'est-il pas plein de sa magnificence ?" Mais le Rabbi apporta lui-même la réponse à sa question : "Dieu demeure là où on le fait entrer."
Voilà bien ce qui importe en fin de compte : faire entrer Dieu. Mais on ne peut le faire entrer que là où l'on se trouve, là où l'on se trouve réellement, là où l'on vit, où l'on vit une vie
authentique. Si nous entretenons des rapports saints avec le petit monde qui nous est confié, si, dans le domaine de la création avec laquelle nous vivons, nous aidons la sainte substance
spirituelle à parvenir à son achèvement, alors nous ménageons à Dieu une demeure en notre lieu, alors nous faisons entrer Dieu."


Desiderius Erasme 04/08/2011 09:45



Merci infiniment Isabelle de ce beau et riche commentaire, que je vais précieusement garder.


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