Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 juillet 2011 3 13 /07 /juillet /2011 09:54

L’Église paie aujourd’hui le fait de s’être coupée de sa source

 

Mon cher Thomas,

Tu as compris au fil de ces lettres que je suis fort préoccupé par la manière dont évolue notre Église. Le fossé ne cesse de s’accroître entre elle et les hommes et les femmes de ce temps qui ne comprennent rien à ce qui se dit et se débat dans nos chapelles. Toute une génération qui était restée fidèle au moment où les grands questionnements des sciences humaines avaient bousculé les représentations anciennes se trouve aujourd’hui marginalisée, voire méprisée, par ceux qui ont pourtant reçu à travers elle, le don de la foi. Je ne parle pas de personnes qui se seraient contentées de relativiser l’enseignement qu’ils ont reçu, mais de gens qui se sont coltinés à la parole de Dieu, qui ont une vie de prière, qui ne manquent pas de lire de la théologie… Bref de gens qui ont pris leur « identité » chrétienne au sérieux. Ces gens là peinent à se sentir encore chez eux dans l’Église aujourd’hui. Des conversations récentes me l’ont encore confirmé.

L’Église d’aujourd’hui, quand je la regarde, me paraît ressembler étrangement au monde juif que nous décrivent les évangiles, déchiré entre des courants davantage préoccupés d’eux-mêmes que du témoignage qui devait être rendu de la puissance libératrice de la Parole. « Malheur à vous ! » fulminait Jésus. « Vous qui avez pris la clé de la connaissance : vous n’êtes pas entrés vous-mêmes et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! »

Quelle trahison ! Quelle stérilité !

Pourtant, la Parole elle-même n’a rien perdu de sa force, mais il semble que nous nous employons à la châtrer, à l’enfermer. Lisant chaque matin ou presque les psaumes, je suis impressionné par la puissance avec laquelle ils décrivent et prennent en compte tout ce qui traverse l’âme humaine. Ils n’édulcorent pas la réalité, ils ne proposent pas un au-delà sirupeux, ils ne se paient pas de mots… Nous avons là un trésor. Qu’en faisons-nous ?

Il est vrai que, comme le dit l’auteur de l’Apocalypse, cette Parole qui semble au premier abord douce comme le miel est lorsqu’on la mâche bien amère, âpre, sans concession. Il est vrai qu’elle creuse en nous des abîmes de perplexité, de silence. Il est vrai qu’elle ouvre infiniment plus de questions qu’elle ne donne de réponses rassurantes. Elle est faite pour nous mettre en marche plutôt que pour nous faire passer la ligne d’arrivée. Elle est faite pour nous faire entrer dans l’incertitude de la vie, pour nous apprendre que l’absence d’incertitude n’est justement pas la vie… Elle est faite pour nous révéler que tout ce que nous croyons savoir sur Dieu est encore insuffisant, non pertinent, et qu’il faut s’en détacher, sous peine de le défigurer, sous peine de sombrer dans l’une ou l’autre formes d’idolâtrie… Elle est faite pour nous apprendre qu’il n’y a pas d’autre vérité que cette incertitude, puisque c’est elle qui nous ouvre à un nous-mêmes qui est plus que nous-mêmes.

Pourquoi en sommes-nous là ? Sans doute parce que notre Église catholique, pendant des siècles, a tenu les fidèles à distance de la Parole elle-même, à laquelle elle avait substitué le catéchisme… Ce n’est pas du tout la même chose.

Par un « coup du Saint Esprit » le dernier Concile a remis la Parole de Dieu en valeur, elle l’a « rendue » aux fidèles. Formidable. Mais on ne rattrape pas en cinquante ans la transmission perdue pendant plusieurs siècles… Et je crains fort que cette génération dont je te parlais au début de cette lettre ne se trouve mise dehors par ceux qui ne rêvent que d’un retour au catéchisme, tellement plus « simple », tellement moins « incertain ».

Auschwitz

Cette coupure de la Parole est stupéfiante quand on songe que Paul ne cessait de prêcher en puisant dans « la Loi et les Prophètes », incroyable quand on se rappelle que Jésus ouvre l’intelligence des disciples égarés sur le chemin d’Emmaüs en leur proposant une relecture des Écritures. C’est une coupure de la source même de la foi !

C’est sans doute une réaction de défense contre l’inconfort, l’amertume de la Parole. Il me semble qu’elle a été poussée à sa plus terrible extrémité avec l’antisémitisme et la Shoah, puisque dans l’Europe chrétienne, on s’est employé à vouloir faire disparaître le peuple dans lequel avait surgi la Parole, le peuple qu’avait formé cette Parole. Au fond, il n’y a rien d’étonnant à ce que les hommes de notre temps se soient détournés de l’Église. On a tort de penser que c’est essentiellement parce qu’ils veulent s’affranchir de la « morale » chrétienne. La vérité, c’est qu’il est impossible de faire confiance à une communauté qui s’est aussi clairement et brutalement coupée de sa source. Certes, la source coule encore, rien ne saurait la tarir, mais ce qui s’est passé à Auschwitz ressemble étrangement, à l’assassinat du fils dans la parabole des vignerons meurtriers. Je crains fort, cher Thomas, que la véritable origine de la « sécularisation » se trouve là.

 

Toutes mes amitiés.

Desiderius Erasme

Partager cet article

Repost 0
Published by Desiderius Erasme
commenter cet article

commentaires

Maiten Court 20/07/2011 20:08


Un très grand merci cher ami, cela fait du bien de vous lire, je me sens moins seule. Au milieu de tant de personnes qui se lamentent sur notre humanité, qui magnifient le passé en oubliant ce qui
n'a pas été très glorieux, j'essaie de découvrir "le monde nouveau qui germe déjà" cf Esaie.
Ne le voyez-vous pas? ajoute le Seigneur à son prophète. Tels des jardiniers ne sommes-nous pas invités à découvrir, avec l'aide de l'Esprit, les germes du monde de Dieu sur notre terre où beaucoup
ne voient que le désert. Je regrette que beaucoup de nos évêques, chargés du discernement dans l'Institution, soient tellement attachés à la répétition du passé qu'ils semblent oublier que Dieu est
Vie et mouvement. Il est vrai que les média ne nous répercutent que le négatif de la société, mais justement n'avons nous pas à découvrir "ce que Dieu a trouvé bon" dans la création. Enfin si
j'étais Evêque je chercherais par là...

Un petit exemple de choses que je pense que Dieu trouverait bon:
Sur facebook j'ai beaucoup d'amis dont les uns sont catho, d'autres réformés, d'autre orthodoxes et un grand nombre de musulmans. Je fais même partie d'un groupe musulman qui s''appelle" au sein de
la communauté des pacifiés". Il y a pas mal de catho dans ce groupe.

J'ai une maladie du pancréas, et un scanner avait tranché: cancer du pancréas, moins de 3 mois à vivre. J'en ai parlé à quelques amis facebook qui en ont parlé à leur proches et voilà que
musulmans, catho, réformés, orthodoxes et même quelques évangélistes se sont unis pour prier pour moi et ont fait connaissance à ce propos... Le Seigneur a-t-il été si heureux de ce petit Assise,
que la masse cancéreuse n'était plus visible sur l'échoendoscopie. Erreur du scanner? ou intervention d'en haut? De toute manière ces rencontres où le respect des autres est magnifique Dieu ne peut
que trouver cela tres bon.

J'ai partagé ta lettre et l'ai mise sur mon mur car je la trouve exellente. Encore Merci!


Alice.Damay-Gouin 16/07/2011 11:31


Merci!
aujourd'hui, je peux prendre le temps de vous relire et je veux vous dire merci! Merci de dire vos soucis, de montrer un optimiste très mesuré. Vous parlez de l'incertitude... Mais vous êtes
surtout à l'écoute des autres et donc merci et continuez à nous aider dans notre propre méditation sur le monde, la vie, l'Amour. L'Amour s'est incarné. "L'Amour n'a pas été aimé" a dit je ne sais
plus quel saint! Mais je me laisse contempler par ce Dieu-Amour et j'avance avec les autres, forte de me savoir aimée," sans essayer de prendre conscience de mon indignité", (vraiment là n'est pas
l'essentiel! mais c'est toujours présent à chaque eucharistie. D'ailleurs, durant cette même eucharistie, nous invitons-nous à découvrir l'amour infini de notre Dieu pour nous? J'avoue que je ne
m'en souviens pas))


Alice.Damay-Gouin 15/07/2011 11:06


permettez-moi de mettre un peu mon grain de sel et de parler de ce que je vis. L'Eglise actuelle bouge très fortement vers un retour sur le passé. Benoît XVI a commencé par parler d'indulgences aux
JMJ de Cologne, a levé l'excommunication des évêques, remis le latin au goût du jour, fabriqué une relique avec le sang de Jean Paul II...Cette orientation m'inquiète.
Avec Pierre, nous avons voulu exprimer,le jour de notre mariage, il y a 32 ans, notre vocation missionnaire, vivre et aimer au coeur du monde, faire avec les autres. Nous avions préparé le baptème
de notre fils avec l'aumonier etl'équipe d'ACO de Pierre et le curé de la paroisse nous a dit d'aller faire baptiser notre enfant ailleurs, même chose pour celui de notre fille l'année suivante.
Après discussion,nous avons compris que ce rejet était dû au fait que Pierre s'était présenté aux cantonales mais pas avec une étiquette de droite "et les gens ne comprendraient pas" (sic). Nous
croyons toujours au Christ et en son message d'Amour et nous croyons toujours en notre vocation missionnaire et je m'insurge lorsque je lis que nous avons "déserté la vigne du Seigneur et son
humble travail"(sic). Je me dit catho jusqu'au bout des ongles et je travaille à la vigne du Seigneur, peut-être dans cette partie que l'Eglise semble avoir elle-même dédaignée...
Depuis ma retraite, j'écris beaucoup. Il s'est trouvé un disciple du Christ qui a pris la patience de lire toutes mes lettres, mes coups de gueule, mes visions qui lui paraissent tellement
injustes...mais avec la patience de toujours me répondre pour me faire avancer.Dans ma recherche, je lui ai demandé comment rencontrer ce Christ, comment le découvrir. "Lisez saint Matthieu, un
crayon à la main" m'at-il répondu et j'ai accepté mais je lui ai aussi très vite répondu que je rencontrais le Christ dans ma vie avec les autres. Et J'ai appris à, non seulement le rencontrer,
mais aussi le reconnaître.
Je crois que c'est cette vie avec les autres que l'Eglise oublie trôt souvent.
A un neveu qui partait en pélerinage en Israêl, je lui disais que je n'avais jamais éprouvé ce désir car le chemin d'Emmaüs, de Damas, avec la Cananéenne, la Samaritaine, ou de la Cène, je les
découvre dans ma vie de tous les jours.
Le discours de Benoît XVI nous met toujours en avant notre indignité et les symboles. Pour moi, un sacrement est Révélation du Christ dans ma rencontre avec l'autre. Reconnaître le Christ!ma
nouvelle soif qui me donne le goût de vivre! et de toujours aller vers l'autre!


Yves Le Touzé 13/07/2011 17:50


Commentaires 33ème lettre
Tu sais, cher Desiderius, combien je partage tes préoccupations sur l’évolution de l’Eglise et la retombée qui a suivi le grand élan donné par le dernier Concile. Tes propos résonnent donc en moi
très profondément, est-ce l’âge cependant qui, en me mettant à l’écart de tout rôle actif au service de l’Eglise, me conduit à prendre du recul et à examiner la situation avec un regard plus serein
qu’autrefois ?
Je me dis d’abord que, comme avec les disciples d’Emmaüs, Jésus est là pour dissiper nos rêves et nous mettre le nez sur la réalité : l’Eglise vit le mystère pascal, au moins dans le monde
occidental et dans le monde musulman, ici par les massacres et les persécutions, là par la perte accentuée d’une forme souveraine de présence au monde qui se construit. ‘’Ô cœurs sans intelligence,
lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les prophètes !’’ Plutôt que de déplorer la ‘’sécularisation’’, n’avons-nous pas à nous réjouir de voir l’homme atteindre sa majorité, cette liberté conforme
à l’image de Dieu qu’il ne sera définitivement qu’à la Parousie ? Dès lors la question fondamentale n’est-elle pas celle que posait le théologien allemand et protestant Bonhoeffer dès 1944 :
‘’Comment le Christ peut-il devenir aussi le Seigneur des non-religieux ?’’, c’est-à dire de ceux qui ne le connaissent pas. Notons qu’il ne dit pas : comment le Christ est-il, mais ‘’comment le
Christ peut-il devenir’’, ce qui implique notre participation (cité par Arnaud Corbic, « Dietrich Bonhoeffer, Résistant et prophète d’un christianisme non religieux »).
Auschwitz, drame suprême de l’humanité, est aussi pour l’Eglise une occasion manquée fondamentale. Celle de faire son deuil du ‘’Dieu Providence’’ et de redécouvrir la foi au Dieu Amour, qui est le
Dieu de l’Ecriture. Peut-être le Concile était-il encore trop proche de l’événement, et comme tu le dis, ‘’on ne rattrape pas en cinquante ans la transmission perdue pendant plusieurs
siècles’’.
Je te souhaite un bon été. Pour moi je coupe les ponts jusqu’en septembre. Amitiés.


Bernard SEGALEN 13/07/2011 10:40


Eh bien! Vous n'avez pas le moral aujourd'hui! Serait-ce le temps orageux qui n'envahit pas que notre météo aujourd'hui?
Allons, revenez à la vertu théologale de l'ESPERANCE puisque vous n'avez pas perdu la FOI et vous regarderez avec CHARITE nos contemporains qui sont comme le terrain dont nous parlait l'évangile de
dimanche dernier.
Il est vrai qu'on a souvent l'impression qu'il est tombé plus de grain sur le chemin et dans les orties que dans la bonne terre. Il est vrai aussi qu'on a parfois, souvent, l'impression que le
laboureur à qui a été confié cette bonne terre ferait bien de reprendre quelques cours auprès du FILS. Surtout, les ouvriers envoyés par ce laboureur semblent parfois, souvent, oublier la finalité
de cette germination de la semence qui n'a pas pour but de constituer une Eglise trop humaine, mais bien de faire se développer le PEUPLE DE DIEU!
Alors, soyons les écologistes de DIEU, et rappelons à notre laboureur, l'Eglise, comment et pourquoi le "GRAND AGRICULTEUR", comme le nommait le prêtre congolais qui officiait dimanche dans notre
paroisse rurale,lui a confié ce "labeur".
Merci pour votre humeur.
Bien fraternellement.

Bernard


Présentation

  • : Le blog de Desiderius Erasme
  • Le blog de Desiderius Erasme
  • : Lire la Bible sans mourir idiot, intégriste ou ayatollah de la laïcité. Avec de l'humour, de l'esprit, de la curiosité, et sans préjugés...
  • Contact

Profil

  • Desiderius Erasme
  • La liberté de l'Evangile est la plus belle chose que l'on puisse partager. Elle est à la fois critique et aimante, source de joie et soutien dans l'épreuve. Elle invite à toujours plus d'humanité...
  • La liberté de l'Evangile est la plus belle chose que l'on puisse partager. Elle est à la fois critique et aimante, source de joie et soutien dans l'épreuve. Elle invite à toujours plus d'humanité...

Liens