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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 09:04

Petite leçon abrahamique

 

Cher Thomas,

Pardonne-moi, j’ai pris du retard. Affairé à trop de choses, je n’ai pas su prendre le temps de m’asseoir pour venir te retrouver. Je ne serais pas long. Je voudrais juste te faire part cette semaine d’une réflexion que je me suis faite hier à la lecture du livre de la Genèse.

Le passage que je lisais est celui qui voit celui qui deviendra Abraham se séparer de son neveu Loth. L’auteur de la Genèse nous dit qu’Abram était très riche. Loth l’était moins, mais il possédait néanmoins aussi du gros et du petit bétail. Voilà donc deux hommes aisés, et leurs clans. Or nous apprenons que « le pays ne suffisait pas à les faire vivre, parce que leurs troupeaux étaient trop considérables pour qu’ils puissent vivre ensemble ».

Ainsi, c’est la richesse et l’abondance qui posent problème pour vivre ensemble. Cela ne ressemble-t-il pas à ce que nous connaissons aujourd’hui ? La puissance économique et technologique, le volume de notre consommation est immense, et nous peinons à vivre ensemble. La richesse est un « encombrement » et pas une facilité. Nous sommes plutôt enclins à penser le contraire et à surmonter les difficultés que nous rencontrons par des tentatives d’en avoir plus… Et les difficultés s’aggravent encore.

Que font Abram et son neveu : d’abord ils prennent acte qu’ils ne peuvent vivre ensemble sur le même territoire et ils décident de se séparer. La continuité de la vie ne passe pas par un réflexe grégaire qui rabattrait l’un sur l’autre, mais par une séparation. C’est intéressant, car nous retrouvons ici l’acte fondamental par laquelle s’accomplit la Création : Dieu crée en séparant. L’unité s’accomplit dans la séparation, dans la distinction. La vie se donne ainsi. C’est un paradoxe qu’il nous convient de méditer.

Mais il convient d’examiner comment s’accomplit cette séparation. Abram propose à son neveu de choisir de quel côté il part, de décider quelle terre il va occuper. Pourtant Abram est l’ancien, le patriarche, et il est de surcroît le plus puissant et le plus riche. En principe cela aurait suffi à lui donner le privilège du choix. Dans notre monde, c’est souvent le plus puissant, le plus riche, celui qui détient à un titre ou à un autre l’autorité qui choisit le premier. Dans le livre de la Genèse, c’est l’inverse. Abram a renoncé à ce privilège « naturel », comme s’il avait l’intuition que sa puissance et son ancienneté ne suffisaient pas ou n’étaient pas de nature à lui assurer l’avenir. Il a préféré faire confiance à… ce qui viendrait. Faire confiance à la Promesse qu’il avait entendue.

C’est là qu’intervient un autre paradoxe : à première vue, ce choix-là n’est pas gagnant. Loth ne s’embarrasse ni de préséance – il n’invite pas son oncle à choisir le premier – ni de reconnaissance. Très pragmatiquement, il choisit ce qui semble servir son intérêt propre : la terre verdoyante et fertile de la vallée du Jourdain. En perspective, il voit l’aisance, le confort, la richesse. Ce faisant, il laisse un paysage beaucoup plus aride et difficile à son oncle. Celui-ci ne discute pas. L’auteur nous apprend ensuite que derrière les apparences riantes qui séduisent Loth, la réalité humaine de la région est beaucoup plus sombre, puisque, comme le montera la suite du récit, dans la riche Sodome, l’être humain est devenu… un objet de plaisir et donc de consommation. Non plus la séparation, la distance, mais l’absorption de l’un par l’autre, la dévoration…

 

Ne pas rester immobile

C’est seulement après la séparation qu’intervient Dieu, pour réaffirmer la promesse. Sans doute était-ce nécessaire pour réconforter Abram, face… au désert. Et cette promesse est assortie d’une invitation, sinon d’un ordre : « Parcours le pays dans toute son étendue ! » C’est une manière de dire que l’avenir est à découvrir, qu’il ne faut pas rester immobile, qu’il faut aller au-delà de ce que l’on voit ici et maintenant… Non pas courir après un rêve, mais ne pas enfermer l’avenir dans la perception du présent.

Voilà bien, mon cher Thomas, ce à quoi nous sommes appelés, me semble-t-il. À renoncer à l’illusion des privilèges du pouvoir et de la richesse. À ne pas craindre les choix de l’autre, mais à explorer en profondeur les potentialités de ce qu’il nous laisse, de ce qu’il nous propose. Le passage que je lisais se termine par l’indication qu’Abram va installer son campement aux Chênes de Mambré. C’est là qu’il apprendra, bien plus tard, que sa femme Sara lui donnera le fils qu’il attend depuis si longtemps, alors même qu’elle n’a plus l’âge… La Promesse d’une descendance s’accomplit donc. Mais nous aurions tord de regarder comme rien le temps qui s’écoule jusqu’à ce moment : en réalité, pendant ce temps-là, Abram a fait l’expérience que, jour après jour, la vie lui était donnée, à lui et aux siens, alors même qu’il avait renoncé aux assurances de la richesse et du pouvoir. C’est une révolution spirituelle.

À bientôt, mon ami.

Desiderius Erasme

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Alice Damay-Gouin 27/06/2011 16:46


Lorsque j'ai ouvert la porte de ce blog, je me suis émerveillée, pénétrant comme dans un sanctuaire. Maintenant, je n'ose entrer plus avant, restant à la porte. Vais-je venir troubler une réflexion
entre sages? Emettre une petite idée de temps à autre, alors que ma théologie , je ne la découvre que dans le livre de ma vie, de mes rencontres avec les autres. Sans doute aussi que cela explique
ma soif de découvrir toujours plus mais vos réflexions me dépassent souvent.
Enfin, vous m'avez donné la joie de redécouvir que je donne la vie dans les douleurs de l'enfantement. Mais pourquoi avais-je oublié une telle vérité si évidente qu'il n'est pas nécessaire de
s'attarder sur cette réflexion?


Isabelle 23/06/2011 23:05


Merci pour votre commentaire de cet épisode qui passe souvent inaperçu et qui est pourtant, en effet, riche d'enseignements, riche aussi de cette "vraie vie" concrète et réaliste dont la Bible a le
secret, bien loin des images d'Epinal qui entourent parfois la geste des Patriarches.
La situation vécue ici met en effet en lumière les difficultés qui surviennent avec l'abondance. Mais juste avant au ch.12, c'est une situation de manque qui a été problématique (et source de
conflit avec Pharaon, avec une issue plus que risquée pour Saraï...) : "Il y eut une famine dans le pays et Abram descendit en Egypte pour y séjourner car la famine sévissait sur le pays."
D'ailleurs il y a un "clin d'œil" en hébreu, avec la reprise de l'adjectif : "lourd". En 12,10, le texte dit littéralement : "la famine était lourde", et en 13,2 : "Abram était très lourd en
troupeaux, en argent et en or". Comme pour mettre en écho les 2 situations contrastées que rencontre Abram juste après son appel par Dieu. Situations potentiellement "lourdes" de conflit : le
manque radical, et le trop de richesse. Une fois de plus, on voit l'étonnante actualité et la pertinence de ces textes...
J'aime bien ce que vous dites sur les conditions du partage entre Abram et Lot et les retournements auxquels invite le récit. Dans la même ligne, un détail m'apparait éclairant, c'est la raison
donnée par Abram à cette proposition : "qu'il n'y ait pas de dispute entre nous, car nous sommes frères". La plupart du temps Loth est présenté comme neveu d'Abram, ou celui-ci comme son oncle. En
2 circonstances seulement, ils sont dits frères (et non pas "parents", ou "de la même famille", comme le proposent timidement certaines traductions, non, il s'agit bien du vrai beau nom de
"frères"...) : c'est ici (par Abram), et en Gn 14, 14.16, quand Abram délivre Loth retenu par des rois ennemis.
Le mot "frères", ou "fraternité" n'est pas alors, comme trop souvent, un vague idéal un peu trop vite invoqué, mais un mot qui devient réalité dans ces attitudes concrètes d'Abram, au sein de
situations pleines de risques.
Il connaît sait bien la Source de tout bien, et de toute fraternité, et il adapte sa façon d'être à cette conviction !


Desiderius Erasme 23/06/2011 23:41



Merci de ce remarquable commentaire. Je m'incline avec joie devant cette finesse de lecture. Ce sera un plaisir de vous retrouver à l'occasion d'autres lettres  à mon ami Thomas.



Yves Le Touzé 23/06/2011 17:05


‘’ C’est la richesse et l’abondance qui posent problème pour vivre ensemble’’ Puisque la Bible ne donne qu’à ceux qui la lisent ensemble, je m’inscris en faux contre cette allégation un peu rapide,
plus inspirée par le contexte actuel que par la situation au temps de la rédaction du texte biblique. Celui-ci se réfère à une réflexion sur la fraternité, qui court tout au long du livre de la
Genèse, et dont le premier récit est celui du meurtre d’Abel par son frère Caïn ; elle se poursuit avec les couples antagoniques Isaac/Ismaël, Jacob/Esaü, puis par le cycle de Joseph trahi par ses
frères et le testament de Jacob, révoltant au regard de l’Egalité républicaine d’aujourd’hui. La fraternité, dans sa complexité réaliste qu’assume la Genèse, est au cœur du vivre ensemble et de la
juste répartition des richesses, comme ce ‘’supplément d’âme’’ que réclamait Bergson.
Deux questions demeurent : 1° la voie spirituelle de renoncement aux richesses est-elle une exigence évangélique universelle, ou une voie de facilité pour une foi désincarnée ? 2° sur quoi repose
la fraternité ‘’laïque’’ inscrite dans la Déclaration des Droits de l’Homme en dehors de toute référence à un Dieu Père de tous ?


Desiderius Erasme 23/06/2011 23:38



Cher Yves, je ne vois pas en quoi le fait que le livre de la Genèse soitune réflexion sur la fraternité - j'en conviens tout à fait - s'oppose au fait que dans ce passage, le problème est de
savoir comment maintenir la fraternité lorsque la richesse devient un obstacle (trop grande au regard de ce que l'exiguité ou la nature du territoire peut offrir). Par ailleurs dans ce même
passage, Sodome symbolise bien évidemment la perversion qui peut naître de la richesse... Le problème n'est pas seulement la question de la juste répartition, même si cette question est
une ... juste question. Bien entendu, le renoncement aux richesses n'est qu'un moyen, qui peut lui aussi être inadéquat ou perverti. Sur la deuxième question, bien évidemment, la Bible ne donne
pas de réponse, même si bien sûr nous savons que cette fraternité "laïque" a trouvé son inspiration dans la culture biblique...



alice.damay-gouin 22/06/2011 11:42


"Dieu crée en séparant. L'unité s'accomplit dans la séparation, dans la distinction. La vie se donne ainsi".
Donc puis-je traduire que je donne vie lorsque le foetus sort de mon ventre? Cette idée me plait, Merci


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