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10 février 2010 3 10 /02 /février /2010 08:53

La reine de Saba et la source du bonheur

(1 R 10,1-10 ; Mc 7, 14-23)

L’Écriture ce matin prend les allures d’un conte oriental, avec l’arrivée de la reine de Saba. Elle vient, nous dit-on, mettre la sagesse de Salomon à l’épreuve en lui soumettant des énigmes auxquelles il doit répondre. On a là un exercice traditionnel, que pratiquaient eux-mêmes les maîtres juifs pour désigner ceux qui pourraient ensuite avoir charge d’enseignement et d’autorité. Ici, il s’agit d’attester l’universalité de la sagesse de Salomon. Comment ne pas voir que cet épisode a fortement inspiré Matthieu pour écrire le récit de la visite des mages à l’enfant Jésus ?  C’est la sagesse, l’art de vivre et la richesse du monde païen qui viennent s’incliner devant le don de Dieu fait à Israël. Un thème que l’on retrouvera dans certains psaumes, mais aussi chez les prophètes. Au don de Dieu, répond le contre-don des hommes (l’or, les pierres précieuses, les aromates/l’or, la myrrhe et l’encens)…

Le rédacteur ne manque pas de talent pour mettre en branle l’imagination de son lecteur.  Cette reine, qu’il nous décrit pour ainsi dire pas, semble être d’une grande beauté. On aurait aimé connaître les énigmes qui furent soumises à Salomon, mais là encore, rien n’est dit. Dès lors, la grande économie du récit donne à chaque détail une résonnance très forte. Ce qui s’impose, dans le regard de la reine – qui devient le nôtre – c’est la continuité harmonique qui va de la sagesse de Salomon jusqu’à l’ordonnancement des sacrifices au Temple, en passant par l’administration du palais. D’un bout à l’autre, la perfection déployée. Ce moment du règne de Salomon s’apparente au Paradis. Dès lors, la reine de Saba peut s’écrier : « Heureux tes gens, heureux tes serviteurs… »  Heureux ! c’est  la proclamation de l’Apocalype : « Heureux ceux qui sont invités aux noces de l’Agneau ». C’est aussi l’annonce des Béatitudes…

Il y a donc dans ce « conte oriental » une dimension eschatologique. Non pas l’annonce de ce que sera la fin du monde, au sens de son hypothétique terme, mais la représentation de sa finalité, qui est à l’œuvre, énigmatiquement certes, dans le présent absolu de la création, c’est-à-dire, dès aujourd’hui, donc déjà hier… C’est cette béatitude qui est la « fin ». C’est pourquoi la reine bénit le Dieu de Salomon et sa bienveillance. Et elle proclame la cause unique de cette béatitude : c’est « parce que le Seigneur aime Israël… ». Telle est la source du bonheur…

Il semble que rien ne puisse venir troubler cette harmonie fruit de l’amour divin pour son peuple, pour sa création.

Mais alors pourquoi cette harmonie semble-t-elle si souvent contredite, pourquoi est-elle si peu manifeste ? C’était peut-être l’une des énigmes posées à Salomon… mais nous n’en savons rien. Nous savons, en revanche, que c’est une des énigmes par lesquelles la foi et la sagesse des hommes sont  mises à l’épreuve. Une des réponses à cette aporie du monde consistait (et consiste toujours) à considérer qu’il y avait dans le monde des parties mauvaises, impures, par nature presque. Des ratés de la création ?

C’est notamment ce qui oppose Jésus et certains de ses interlocuteurs pharisiens dans la polémique sur l’impureté. Puisqu’il y a de l’impureté, il faut s’en préserver ou s’en laver. D’où les rites de purification. Jésus ne nie pas que le monde ne se présente pas sous les dehors de la perfection. Il ne nie pas qu’il y ait du mal. Mais voilà qu’il conteste la définition qui en est donnée, la taxinomie qui en est faite.  Le mal ou l’impureté n’est pas une chose qui contaminerait l’homme de l’extérieur, à travers ce qu’il toucherait ou consommerait. Ce n’est pas un « accident »… Il suffirait alors de se tenir à l’écart des objets contaminants pour être quitte.

Le discernement du coeur

Il n’en est rien dit Jésus. Le problème se situe en l’homme lui-même. Ce n’est pas une question de consommation, d’ingestion de nourriture notamment. Ce n’est pas la mécanique des choses qui est en cause…  Le drame est ailleurs : dans la disposition du cœur. Cela nous rappelle la prière de Salomon qui demandait à Dieu un cœur qui sache discerner le bien du mal.

On retrouve ici de manière voilée un écho de l’injonction de la fin du livre du Deutéronome : « Je mets devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction ; tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix et en t’attachant à lui » (Dt 30, 19-20). Croire que le mal et l’impureté se tiennent dans les choses, à l’extérieur, c’est s’affranchir de cette responsabilité personnelle qui nous revient et nous constitue comme êtres humains, filles ou fils de Dieu. C’est ne pas prendre la mesure de notre capacité de discernement, qui nous met en position de liberté. C’est encore viser trop bas en réduisant ce discernement à la seule question du choix des choses bonnes ou mauvaises en elles-mêmes. C’est s’en tenir à une intelligence borgne, binaire, qui refuse la nuance, la complexité. Ne soigne-t-on pas certaines maladies en dosant finement des poisons ?

Quand Marc met dans la bouche de Jésus une liste de « pensées perverses », ne croyons pas qu’il dresse exhaustivement la nomenclature des péchés, et qu’il suffirait de se situer face à cette liste pour être quitte. Ce serait décaler, transposer le schéma des interlocuteurs de Jésus. Il s’agit en réalité d’indiquer qu’il faut interroger, ce sont les intentions, les motivations, ce qui sous-tend nos pensées et nos actions, la disposition de notre cœur. Est-ce bien la vie que nous servons ? Comme Dieu à l’égard d’Israël, la dynamique fondamentale qui nous doit nous animer, c’est bien l’amour – la « voie infiniment supérieure » selon l’apôtre Paul – qui s’observe, à l’image du règne de Salomon, dans des fruits de vérité et de justice…

D.E.

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Published by Desiderius Erasme
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Yves Le Touzé 10/02/2010 20:38


J'aimerais évoquer dans ce commentaire la querelle qui a opposé Pierre et Paul à l'Eglise de Jérusalem à propos des aliments impurs (Act. 10 sq). L'enjeu était l'application des interdits de la Loi
aux païens (représentés par le centurion Corneille) qui rejoignaient la toute nouvelle communauté chrétienne: il s'agit toujours de l'opposition du légalisme et de l'universalisme
(celui-ci déjà signifié, comme vous le dites justement, par la visite de Salomon à la reine de Saba), et la conclusion par une lettre de
Jacques et de tous les apôtres et anciens de Jérusalem aux chrétiens d'Antioche (Act. 15) est une étape décisive dans l'ouverture de l'Eglise à l'universalité de l'évangile.
Je vous rejoins donc volontiers dans la visée générale de vos propos, mais pas dans le sens que vous donnez (si je ne le déforme pas) à la polémique entre Jésus et les pharisiens: il ne s'agit pas
de l'opposition entre bien et mal en soi, mais du passage des sujets de la Loi mosaïque à la Loi universelle de l'Amour, qu'a longuement développé Paul en Rom. et Gal.
Merci de nous permettre ces temps de réflexion.


Desiderius Erasme 11/02/2010 12:04


Je comprends votre point de vue et le suit volontiers. Néanmoins, les deux ne s'excluent pas, et d'autant moins qu'il faut considérer que chez Paul la notion de Loi recouvre deux réalité. Pour le
juif pharisien qu'il est et revendique d'être, la Loi n'est seulement pas le nomos grec, mais la Parole qu'il faut écouter et mettre en pratique. Ce contre quoi lutte Paul c'est une repli sur
le légalisme, et c'est à la source qu'il faut rechercher l'universalisme, non pas comme une catégorie philosophique, mais comme une dimension intrinsèquement liée à l'acte créateur de Dieu, donc
porté par la Parole elle-même. La question de l'impureté est une manière dont se "fixe" ce débat qui est certes plus large, mais dont elle est emblématique.


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