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11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 11:53

Quand la puissance des passions fait oublier l’origine…

 

(1 R 11, 4-13 ;  Mc 7, 24-30)

La Bible est parfois abrupte. Ainsi avons-nous encore à l’esprit la venue de la reine de Saba auprès de Salomon, qu’elle nous le présente, à la page suivante, non plus le jour glorieux de sa fidélité à Dieu, mais sous les traits d’un roi vieillissant en proie à ses passions. Nous avons vu qu’il n’avait pas été fait reproche à Salomon d’avoir pris la fille de Pharaon pour épouse. Voilà que « le rédacteur » nous apprend que Salomon s’était épris de nombreuses femmes étrangères, et qu’il nous rappelle également l’interdit qui portait sur elles : « Le Seigneur avait dit aux fils d’Israël : “Vous n’entrerez pas chez elles et elles n’entreront pas chez vous, sans quoi elles détourneraient vos cœurs vers leur Dieu”. » Comme un des lecteurs de ce blog en avait fait la remarque, il y a là la trace des rédactions successives, avec des accents différents selon les époques et les nécessités… Sur ce point, je vous laisse revenir au commentaire qui accompagnait « Les clés de la réussite ».

La question posée, c’est celle de l’infidélité. Au retour d’exil, les chefs d’Israël voulaient tirer les leçons de la catastrophe qu’avait connue Israël. Quelle en était la cause ? Pourquoi Dieu n’avait-il pas sauvé son peuple de la défaite alors qu’il avait promis à Israël une descendance inébranlable ? S’il ne pouvait être question de mettre la fidélité de Dieu en cause – c’est ce qui le définit ! – alors fort logiquement il fallait faire droit aux avertissements prophétiques qui avaient alerté Israël sur les conséquences de son infidélité. Et de fait, la lecture de la suite des deux livres des Rois va montrer comment le pays perd son unité (qu’il n’aura donc pas gardé longtemps, puisqu’elle commence avec Saül mais n’est vraiment établie que sous David) tandis que ses chefs cèdent à la fascination des cultes voisins.

Cette interrogation, les derniers rédacteurs de la Bible la font remonter jusqu’à celui qui est pourtant le prototype de l’homme habitée par la sagesse, Salomon lui-même. Pourquoi cette sagesse lui a-t-elle fait défaut ? L’auteur nous dit que le roi avait vieilli. Son discernement se serait émoussé et il n’aurait plus résisté à la tentation spirituelle induite par la passion pour des femmes étrangères – c’est-à-dire, en l’occurrence, des femmes qui n’avait pas reconnu le Dieu d’Israël comme l’Unique, comme leur Dieu.

Pourquoi le problème est-il « porté » par les femmes ? Faut-il y voir simplement une trace de machisme antique ? C’est un peu court comme explication. Ce qui est en jeu, c’est le cœur et l’expérience de l’amour. Il y a dans cette expérience, centrale et à bien des égards divine – si l’on n’oublie pas que Dieu est amour, au sens où l’amour n’est pas une qualité de Dieu, mais où Dieu est l’essence même de l’amour et donc son origine –, quelque chose de troublant, d’aveuglant, en raison de la puissance de la charge émotionnelle qui est mise en branle. L’amour se donne tellement à l’être humain, que celui-ci peut avoir le sentiment de le posséder, sans plus voir quelle en est la source. Comme le dit le langage courant l’amour devient une chose à « faire », un objet à capter pour en jouir et non plus la source d’un dépassement et d’une sortie de soi-même.

Mais cette possession finit par posséder celui qui s’y complait. Du coup, il faut multiplier les expériences pour renouveler le charme, pour raviver la jouissance qui prend le pas sur le désir en l’enfermant dans l’objectivation… Cette possession – où le sentiment finit par l’emporter sur la vérité et la justice, parce qu’elle est « egolâtrique » –, se prête assez naturellement à une dérive idolâtrique. La multiplicité profuse de l’entourage féminin du roi en donne une idée, et tout cela dérive naturellement vers le panthéon des idoles : Salomon dresse de multiples lieux de culte. Voulant s’assurer l’affection et la jouissance de ses épouses et maitresse, il croit les acheter en donnant place et consistance à leurs idoles. Dès lors que la conscience de l’unité de Dieu, de l’unité de l’amour, est perdue, les petits dieux foisonnent, et avec eux l’asservissement, le sacrifice de l’humain à l’idole.

Mais en arriver là ou en revenir là, pour Israël, c’est dramatique, puisque c’est la négation de son acte de naissance, qui est précisément un acte de rupture avec l’idolâtrie. Le retour de l’idolâtrie, c’est en définitive le retour vers la soumission aux puissances étrangères, alors que le récit de l’Exode en avait symbolisé l’affranchissement. C’est le don même de Dieu qui est en cause.

Il n’est pas inutile d’avoir cela à l’esprit pour lire la péricope de Marc qui nous est proposée ce matin. C’est le fameux récit de la Syro-phénicienne dont Jésus commence par repousser la demande. Cette attitude de Jésus a donné lieu à nombre de commentaires savants qui s’interrogent sur la prise de conscience progressive que le rabbi nazaréen aurait eu de l’universalité de sa mission. Ce moment, situé à Tyr (hors d’Israël proprement dit), serait une étape de cette prise de conscience.

L’arrière plan du livre des Rois nous indique une ligne possible d’interprétation. De quel pain est-il question dans le dialogue entre la femme de Tyr et Jésus, sinon celui de la Parole, celui dont Jésus est le porteur, le distributeur ? C’est de cela dont le peuple d’Israël a faim, dont il a fondamentalement besoin pour vivre et accomplir la mission qui lui revient au cœur de la création – témoigner de l’unicité de Dieu, et de la nature libératrice de sa Parole. Dire que le peuple a faim, c’est renvoyer à toutes ces scènes du Livre de l’Exode, où Israël trouve en Dieu sa vraie nourriture.

Multiplication

La femme ne s’y trompe pas. Elle ne conteste pas que cette nourriture soit essentielle à Israël et qu’elle ne doive pas lui être enlevée. Qui donc pourrait ensuite rendre ce témoignage au milieu des nations ? Elle dit simplement que la Parole déborde Israël – et en faisant un jeu de mot, on pourrait dire que parfois elle l’excède. Modestement, elle suggère que la nature de ce pain-là est telle qu’il ne manque à personne quand quelqu’un le consomme. Au contraire, l’écoute le multiplie ((songez à la multiplication des pains). Dans ces conditions, pourquoi ceux qui peuvent reconnaître en cette Parole, ne serait-ce que dans les miettes qui leur parviennent, une source de libération, une source de vie, ne pourraient-ils pas y goûter et en recevoir les bienfaits ?

En affirmant cela, la femme de Tyr, qui sort Jésus de son repos, affirme tranquillement devant lui le sens même d’Israël et sa foi en la Parole. Jésus ne peut tout simplement pas s’y opposer, et il constate dès lors que la Parole produit son effet : il annonce la guérison attendue.

Mais Jésus ne revient pas sur ce qu’il a dit, sur la nécessité que cette Parole soit d’abord adressée à Israël. Car il est nécessaire, pour que le témoignage soit porté aux nations, de rétablir Israël dans sa vérité fondamentale, celle d’un peuple qui vit de la parole qui sort de la bouche de Dieu, et non de ses passions humaines, sentimentales ou nationales, ni des dérives idolâtriques qui en découlent. Jésus vient restaurer ce qui est brisé depuis Salomon (selon les auteurs bibliques).  La prière exaucée de la Syro-phénicienne n’annonce pas le transfert de l’élection, ni l’abandon d’Israël par Dieu, mais l’extension du don de la Parole à tous, cependant toujours à partir de ce que Paul appellera la « racine », toujours à partir d’Israël. Et ce n’est pas l’infidélité d’Israël qui peut remettre cela en question, car elle ne saurait altérer la fidélité de Dieu.

C’est aussi ce que dit Dieu à Salomon lorsqu’il lui signifie que la déchirure ne se manifestera pas sous son propre règne, et qu’il restera toujours une trace de l’accomplissement de la promesse faite à David à travers la royauté de Juda. La suite montrera que si la fidélité même du « reste » nommé Juda sera sujette à caution, celle de Dieu ne se démentira pas. L’amour ne cessera de se livrer, pour appeler l’homme à devenir pleinement « l’image et la ressemblance de Dieu ».

D.E.

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Published by Desiderius Erasme
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Yves Le Touzé 12/02/2010 19:21


Cet article explique très bien comment la perversion de l'amour humain en jouissance "égolâtrique" aboutit fatalement à la perversion de l'Alliance en "idolâtrie".
En effet, l'amour humain est la figure privilégiée de l'Alliance entre Dieu et son peuple (voir par exemple Osée, Cantique, Ps 45 etc.). La question posée est bien celle de l'infidélité, dont les
conséquences sont la rupture du lien avec Dieu et du lien social.

L'ensemble du message biblique, que Jésus a repris à son compte, est que Dieu ne dénonce pas sa Promesse, quelles que soient les infidélités du peuple, car son don est gratuit. Comme le souligne
très heureusement l'article, nous sommes toujours fils de la Promesse, et les juifs sont nos frères aînés dans la foi: ils sont "la racine qui te porte", selon le titre, tiré de Rom.11,18,
donné par le Pasteur Michel Leplay à son "histoire mouvementée de la lecture chrétienne de la Bible juive" (Eds du Moulin).

Mais l'apocope de la syro-phénicienne, cette païenne, nous conduit au coeur des relations conflictuelles de l'Eglise naissante avec le judaïsme: Jésus, et derrière lui l'Eglise entraïnée par Paul,
ne nie pas l'élection d'Israël, mais il dépasse la Loi pour mieux l'accomplir: plus de ségrégation, plus d'impureté légale, plus de salut par les oeuvres de la Loi, mais la liberté des enfants de
Dieu. Ce sont ces affirmations, inadmissibles pour les judaïsants, qui le conduiront à la croix, et la jeune Eglise à sa suite.

En conclusion, Michel Leplay cite Jacques Ellul: "Ainsi le peuple d'Israël devient témoin de la fidélité de Dieu et de la permanence de la promesse. L'Eglise, elle, devient témoin de son
universalité et de sa liberté."


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