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16 mai 2011 1 16 /05 /mai /2011 13:20

L’amour est délivrance

Mon cher Thomas,

Contrairement à nos habitudes, je n’ai pas pu t’écrire hier. J’étais retenu dans l’après-midi par une manifestation culturelle, poétique et musicale, sino-tibétaine, à laquelle participait une femme tout à fait remarquable, une moniale tibétaine, Gyaltsen Drölkar[1], qui a passé douze ans dans les prisons chinoises. Et ce matin je suis allé l’écouter lors d’une conférence de presse.

Si tu as l’occasion de lire son livre dans lequel elle raconte son parcours et celui de ses compagnes de prison, tu découvriras la simplicité et la justesse de son engagement, et l’absence totale de ressentiment et de haine pour ceux qui l’ont martyrisée.

Pourquoi te parler d’elle ? Pour une chose qu’elle disait ce matin. Il lui a été demandé si elle était toujours moniale, alors qu’elle ne vit plus au Tibet, mais en Belgique, hors de toute communauté religieuse. Elle a répondu qu’elle n’avait pas abandonné ses vœux, qu’elle avait prononcés au sein du monastère de Garu, même si elle vit aujourd’hui dans la société civile, et ne porte pas l’habit monastique. En entrant au monastère, disait-elle, elle avait choisi de prier pour le monde, pour tous les êtres vivants, et en particulier pour ceux qui souffrent. Même si elle ne dispose plus du cadre structuré du monastère, elle reste fidèle à sa vocation. « Je dois m’adapter », dit-elle. Mais elle ne voit pas d’incompatibilité entre cette vocation et la société sécularisée dans laquelle elle se trouve désormais.

Ce qui est frappant chez cette femme, née dans une famille d’éleveurs nomades, qui n’avait pas appris à lire ni à écrire, c’est cette tranquillité, cette assurance intérieure que l’axe central de sa vie, de quoi tout découle, c’est de vivre du message d’amour du bouddha – que porte aujourd’hui le dalaï-lama. Tout est ordonné à cela. « Je n’ai aucun regret », dit-elle, tout en reconnaissant que sa vie n’est pas celle qu’elle avait imaginée en entrant au monastère, qu’elle peut sembler moins « spirituelle ». Mais ce qui transpire d’elle, ce qui s’exprime dans ses mots comme dans son regard, c’est la vérité d’une attitude, la vérité de la parole qu’elle porte.

« Ni la mort ni la vie... »

Serai-je en train de faire l’apologie du bouddhisme en écrivant cela ? Te proposerai-je, cher Thomas de prendre la voie tibétaine ?

En réalité, en écoutant Gyaltsen Drölkar expliquer que ni l’arrestation, ni la prison, ni aujourd’hui l’exil et le déracinement culturel n’avaient amoindri le mouvement intérieur qui l’habite depuis son adolescence, il me semblait entendre l’apôtre Paul : « Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La détresse, l’angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, le danger, le glaive ? selon qu’il est écrit : “À cause de toi nous sommes mis à mort tout le long du jour, nous avons été considérés comme des bêtes de boucherie”. En tout cela nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés. Oui j’en ai l’assurance : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni le présent ni l’avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs ni celle des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur. »

Cette étonnante assurance ne conduit pas à mépriser le monde, à le fuir, mais au contraire à l’aimer davantage. L’après-midi sino-tibétaine dont je te parlais au début de ma lettre en fut une belle illustration. Je ne sais si tu t’en rends compte, mais c’était une rencontre improbable : réunir à la fois ceux qui sont du côté des « occupants » et ceux qui se sentent « occupés », ce n’est pas si simple. Ce qui frappait, hier, c’était la bienveillance mutuelle, et la volonté de chercher en profondeur ce qui humanisait.

Je te disais la semaine dernière que ce n’était pas l’accusation qui délivre, mais l’amour. J’en avais hier sous les yeux la démonstration. Ainsi, l’amour de l’ennemi auquel nous invite le Christ, l’amour de l’autre, précisément en ce point où il nous dérange et peut-être même nous blesse ou nous nuit, n’est pas simplement une posture généreuse ou de sublimation, encore moins une attitude surplombante. C’est tout simplement une disposition de délivrance, comme une femme qui accouche « délivre » son enfant. L’amour n’a de sens que parce qu’il est tout entier orienté vers la vie, sous-tendu par elle. Aimer, c’est infiniment plus que « faire plaisir », infiniment plus même que « faire du bien », c’est croire en l’œuvre de la vie en l’autre et se mettre au service de cette œuvre-là.

Voilà ce qu’a choisi Gyaltsen Drölkar, très humblement, très modestement, très discrètement. N’y reconnais-tu pas le choix de l’immense « petite Thérèse », qui disait : « Moi, je veux tout, je veux être l’amour ! » ?

J’aime que ce soit aujourd’hui une étrangère qui nous enseigne cette voie que Jésus nous a proposée, en nous donnant son « commandement nouveaux » : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé. »

« Chipotages »

Mais encore faut-il que nous en portions le témoignage. À chacun de voir, certes, comment s’y prendre, comment s’y rendre disponible. Cependant, je t’avoue que je reste perplexe devant cette propension que nous avons d’attendre que les conditions soient réunies pour nous y mettre. D’attendre, par exemple, que notre Église soit sainte. Pour les uns, ce serait qu’elle revienne à leur chère « tradition », pour d’autre, ce serait qu’elle se réforme enfin – je te laisse inventorier toutes les réformes nécessaires. Pendant ce temps-là, des hommes et des femmes attendent que nous nous tournions vers eux pour les écouter, pour les soutenir, pour travailler avec eux pour construire un monde plus ouvert, plus juste… Et nous en restons à nos « chipotages » ! Le « monde » nous attend de moins en moins parce qu’il lui semble que nous ne nous intéressons pas à lui, et il a d’autant moins de raison d’accorder du crédit à nos confessions de foi qu’elles lui semblent, en raison de notre absence, de la priorité que nous accordons à notre « boutique », hors sujet – c’est-à-dire qu’il ne voit pas en quoi elles prennent corps dans le réel dans lequel il évolue.

Il est temps que nous revenions vers ce monde, non pour lui dire ce qu’il doit faire, comment les choses devraient être, mais pour participer à la délivrance de la vie dont il est riche. Pour nous mettre au service de cette vie qui ne cesse de venir au jour, qui ne cesse de vouloir naître. Plutôt que de nous inquiéter de ce qui « menace », soyons ceux qui écoutent ce qui veut vivre, et croyons que la vie qui naîtra sera pour nous source de joie. Qu’y a-t-il à espérer de plus ?

Amitiés.

Desiderius Erasme



[1] Gyalsten Drölkar, L’insoumise de Lhassa, coll. « Les moutons noirs », François Bourin Editeur, 2011.

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