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13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 00:44

De quelle épreuve parle-t-on ?

Cher Thomas,

Dans le courant de la semaine dernière, une de mes connaissances m’a informé qu’elle était gravement malade. C’est toujours un choc d’apprendre ce genre de nouvelle, mais je ne t’en aurais pas entretenu, si dans son message, elle n’avait écrit ceci : « Dieu m’envoie une épreuve sous la forme d’un cancer. »

La formule m’a choqué. Dieu nous envoie-t-il le cancer, ou la grippe, ou un accident de circulation ? J’ai bien du mal à me le représenter ainsi. Je ne le connais guère – en tout cas pas comme je te connais – mais je m’efforce de chasser de mon esprit toute idée d’un Dieu qui ne serait pas fondamentalement bon. « Nul n’est bon que Dieu seul », dit Jésus. Comment un être qui est la bonté par excellence pourrait-il « envoyer un cancer » ? Je regimbe à cette idée.

J’ai donc commencé par laisser de côté le contenu problématique même de cette proposition pour me dire que cette personne avait employé ce moyen pour m’interpeller. Dire une chose pareille, n’est-ce pas traduire d’abord la perception d’un enjeu vital et métaphysique ? Sans vouloir trahir son intimité, je me permets de préciser qu’elle n’est pas, à ce que je sais d’elle, pratiquante. Peut-être même ne se dirait-elle pas chrétienne ou croyante. Et nous n’avons guère parlé ensemble de Dieu jusqu’à présent, mais plutôt de questions d’actualité ou de travail. M’adresser un tel message, n’est-ce donc pas demander que nos échanges se situent à un autre niveau ? N’est-ce pas une forme d’appel sinon au secours du moins à du plus essentiel, en même temps que le signe d’une confiance qui me convie vers l’intime de sa conscience ?

Ayant réalisé cela, et m’étant dit qu’il convenait de prendre cet appel au sérieux, je suis revenu vers le contenu même du message : « Dieu m’envoie une épreuve sous la forme d’un cancer. » Ne me devais-je pas de l’écouter avant de le juger ? N’y avait-il pas là une part de vérité qu’il me fallait rejoindre ?

 

Sur les bons et les méchants

Je suis donc revenu vers le peu que je sais de Dieu. Vers le Dieu que nous fait contempler le récit de la création dans le livre de la Genèse. Ce monde dans lequel nous vivons est en quelque sorte né de Dieu, créé par lui. Rien de ce monde n’échappe à son acte créateur. Voilà ce que nous dit l’auteur de la Genèse. N’est-il pas le Dieu qui fait pleuvoir sur les bons et les méchants… Le Dieu qui patiente avant d’arracher l’ivraie, avant de couper l’arbre stérile, qui ne condamne pas la femme adultère, etc. N’est-il pas le Dieu qui « fit Leviathan pour [s]’en rire » ? Le Dieu qui répond finalement à Job en lui montrant en quoi Il excède tout ce que Job peut penser et comprendre, tout en refusant de donner raison à ceux qui voudraient expliquer l’épreuve inexplicable que traverse Job en l’accusant d’avoir péché ?

Si Dieu est, comme l’exprime le philosophe Michel Henri, dans son magistral livre sur l’Incarnation, la donation même de la Vie en toute chose, alors sans doute sa donation est-elle présente jusque dans le cancer et jusque dans l’épreuve. Après tout, ne se donne-t-il pas mystérieusement à son Fils dans la coupe amère de la Croix ?

Mais alors, sans doute faut-il changer notre regard sur ce qui nous semble d’emblée un mal, pour apprendre à y discerner, derrière l’apparence problématique, la donation toujours là, permanente autant que paradoxale, de la vie. Loin de moi de vouloir dire, par exemple, que le cancer est un bien en soi, pas plus qu’il n’est une sanction, ou une punition… Il me semble cher Thomas qu’il est au fond, seulement, une circonstance singulière, au cœur de laquelle nous pouvons, peut-être, apprendre à être attentifs, particulièrement, à la vie qui se donne à chacun de nous, en même temps à nous collectivement. Il devient une circonstance à vivre, pour y expérimenter l’œuvre créatrice et nous y associer. 

 

Révélation

Ainsi l’épreuve peut-elle être entendue autrement que comme un examen, une mise au défi, une vérification. Je l’entends pour ma part, mon cher Thomas, comme on parle d’une « épreuve d’artiste », un tirage d’un graveur ou d’un photographe, c'est-à-dire ce moment où se révèle ce qui restait encore invisible. Dieu, en effet, ne nous mets pas à l’épreuve pour voir si nous sommes capables de tenir, de résister. De cela, il n’a rien à apprendre, puisqu’il nous connaît comme lui-même, s’il est bien celui qui nous a faits. Ce serait un jeu gratuit, inutile, stérile et même pervers. Son but n’est pas de faire le tri entre les « produits réussis de son atelier » et les « ratés » Si tel était le cas, ce serait simplement le signe qu’il est un piètre créateur. En vérité, si Dieu est Dieu, il ne rate rien ! C’est donc d’une autre épreuve qu’il s’agit. De laquelle, à ton avis ?

Il m’a fallu un certain temps pour donner ma propre réponse à cette question. Pour ma part je n’en vois qu’une qui résiste aux objections. Une seule honore, à mon humble avis, la Bonté essentielle de Dieu : l’unique épreuve dont il peut être question, la seule qu’il puisse nous envoyer, c’est de nous proposer de faire l’épreuve de son amour, c’est-à-dire d’en avoir la révélation. Le cancer, l’accident, ou quelque circonstance que ce soit, ne sont pas l’amour de Dieu en lui-même, mais l’occasion de le découvrir.

Certes, Thomas, tu peux penser que Dieu pourrait choisir des circonstances plus agréables, plus faciles, moins pénibles que celle de la maladie, pour nous faire connaître son amour. Mais s’il ne s’agit que de circonstances qui sont, en quelque sorte, aléatoires, ne devons-nous pas plutôt porter le regard sur le fait que dans ces circonstances, l’amour ne déserte pas ces moments plus âpres de la vie, de la réalité, mais qu’il entend peut-être même s’y rendre plus présent.

C’est là que nous sommes convoqués, face à celles et ceux qui traversent des circonstances douloureuses : ne nous revient-il pas d’être pour eux les mains, le regard, le cœur de Dieu, pour leur témoigner cet amour qu’il veut leur donner ? Si je reprends l’image de l’épreuve du graveur, ne sommes-nous pas invités à être l’encre qui va donner corps à l’image présente, mais encore invisible ?

Puissions-nous cher Thomas, ne pas faire défaut à ceux qui nous convoquent ainsi, afin que « l’épreuve » que Dieu leur envoie soit lisible, et qu’ils s’y reconnaissent aimés… Il ne s’agit pas, bien sûr de les convertir, ni de leur asséner l’évangile ou quelque sermon, mais de leur témoigner la discrète tendresse de celui qui est source de toute vie. Il n’est peut-être même pas la peine de parler de Dieu. Ce n’est pas en effet le nom qui importe, mais l’amour…

Bonne semaine

Ton ami, Desiderius Erasme.

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

my payment processors 14/08/2014 14:51

Bible is not just a religious book of the Christians but it’s a book for the whole world to read. It contains stories which are rich in morals and like any other book we should start reading it without any prejudice.

Yves Le Touzé 14/06/2011 19:27


Cher Desiderius, j’aime ce cheminement qui mène d’un fait de vie à une réflexion de foi, parce que j’y trouve une affirmation de la tendresse de Dieu pour tous les hommes, en écho aux beaux textes
de Vatican II dans Gaudium et Spes sur ‘’les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent’’. La réponse de la foi
n’est pas à chercher du côté d’un Dieu dont la toute-puissance défendrait l’homme contre toute atteinte du mal, qui récompenserait les bons et punirait les méchants, mais d’un Dieu proche de nous
par son dénuement même, celui d’un effacement devant nos responsabilités humaines, d’un partage de nos souffrances et d’un appel à partager celles de nos frères. La puissance de notre Dieu n’a rien
à voir avec le culte de la force qui fascine l’homme moderne. Elle réside dans cet amour qui se confie humblement à nous et dont la foi nous dit qu’il a déjà triomphé dans le Christ ressuscité.


Lecteur et acolyte 13/06/2011 23:37


Une chose me parait - d'expérience - très importante : c'est dans l'épreuve que notre cœur est assez ouvert pour accueillir l'Amour. En autre temps, nous sommes moins accessibles et moins sensible
à Lui.


otscha 20/04/2014 19:10

quelques années après je reviens sur ce site ,le cancer est une maladie terrible difficilement surmontable car très dégradante,

catherine 13/06/2011 19:58


Je voudrais réagir car dans le livre de la Genèse c'est ce mot qui est employé avant la "ligature d'Isaac"...Or après ces événements Dieu mit Abraham à l'épreuve( chap 22°.

Il me semble que le terme d'épreuve employé votre amie peut vouloir dire qu'elle considère cette maladie non comme quelque chose qui lui tombe dessus, devant laquelle elle est passive, mais qu'elle
la considère comme une étape dans son vécu et que cette étape peut être envoyée par Dieu, pour que quelque chose se passe en elle (et bien souvent le cancer est parfois une porte d'entrée dans le
spirituel) quelque chose qui fait que cette maladie peut lui donner quelque chose.

C'est être actif face à la maladie. Et vous savez aussi bien que moi que de nombreux saints ont découvert réellement Dieu à l'occasion d'une maladie. Cela ne veut pas dire que Dieu est méchant.
Cela veut dire (peut-être) que Dieu peut faire feu de tout bois.

J'ai eu un cancer et je sais un peu de quoi je parle.Je n'ai jamais ressenti cette maladie comme un mal, mais comme quelque chose qui au delà du mal pouvait me transformer, me purifier et me faire
autre.

Amicalement en Christ


René de Sévérac 13/06/2011 11:12


Cher Didier,

"En vérité, Dieu est Dieu" ... Nom de Dieu ajoute quelqu'un.

Personnellement je perçois En vérité, Dieu est Amour; c(est tout ce que j'ai retenu et cela me suffit.

La mythologie hébraïque (création) ne m’intéresse pas plus que le discours (néo)darwinien. L'idée qu'Il puisse distribuer des catastrophes (dont le tremblement de Lisbonne le jour de Toussaint à 9
heures) ou des maladies (cancer, ...) me choque comme vous. Ma mère m'expliquait qu'il nous envoyait des épreuves pour nous permettre d’accéder à la béatitude ...

Foutaises. Cet aphorisme de Voltaire me vient à l'esprit :
"Si Dieu nous a faits à son image, nous le lui avons bien rendus."


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