Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 21:54

Les pièges de l’indignation

Cher Thomas,

Je vais te paraître futile ce soir, mais je vais commencer par m’intéresser au football. Depuis la fin du mois d’avril, on ne parle que de cela : des propos racistes qu’auraient tenus Laurent Blanc et quelques autres. Pourquoi t’en entretenir ? Parce qu’il me semble que l’on voit revenir ici, dans le monde le plus laïc et séculier qui soit, une vieille tentation que nous chrétiens connaissons bien : celle de l’Inquisition. L’Inquisition est née quand s’est imposée dans l’Église l’idée que l’on pouvait assurer la pureté du peuple chrétien par une sorte de police de la pensée, des convictions et des mœurs, qui ferait la chasse aux déviants. Et finalement, ce sont les « policiers » et leurs commanditaires qui se sont rendus responsables d’horreurs que la mémoire collective reproche encore aujourd’hui à l’Église. Pire, ils ont fait des émules, puisque par la suite, les révolutions françaises et russes ont fait leur le même genre de pratique, pour des résultats tout aussi désastreux. Ceux qui veulent se prendre pour des anges – qui plus est vengeurs – ne tardent pas à verser dans la bestialité !

Aujourd’hui, l’idée fait florès d’un monde transparent, mais dans ce monde, chacun est un coupable en puissance. Le soupçon se généralise, de même que la dénonciation. Le grand succès de librairie du petit Indignez-vous ! participe du même courant. Chacun est invité à s’instaurer en juge. Et chacun se félicite en se voyant prendre la pose de la belle âme et du justicier… Le mouvement est général, puisqu’on le trouve aussi bien chez dans le monde le plus profane, que parmi les chrétiens, au moins parmi les catholiques. Les vocations de censeurs et de gardiens de la pureté idéologique ou théologique se dressent en foule.

« Ne jugez pas ! »

Quelle époque ! Nous pourrions, cher Thomas, inviter tous ces pourfendeurs du mal, tous ces sourcilleux, tous ces gardiens du Temple, à ouvrir l’évangile de Jean pour qu’ils y lisent ceci : « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé » (Jn 3, 17). Plus loin Jésus dit : « Je ne juge personne » (Jn 8, 15), et juste après son entrée triomphale à Jérusalem il met les points sur les i : « Je ne suis pas venu juger le monde, je suis venu sauver le monde » (Jn 12, 47). Et dans les évangiles de Matthieu et Luc, on trouve dans la bouche de Jésus ce commandement : « Ne jugez pas ! »

L’œuvre du Christ, et par conséquent la nôtre – dans la mesure où nous sommes membres du corps du Christ et que nous ne vidons pas ces mots de leur sens – c’est de réconcilier le monde avec lui-même et avec Dieu. Cela passe évidemment par d’autres moyens que l’Inquisition, le soupçon, l’accusation et l’indignation. La réconciliation qu’opère Jésus passe, nous le savons, par la croix. Jésus est celui qui consent à souffrir de l’autre, de son imperfection, de ses peurs, de ses fantasmes, sans chercher à le « réduire à la raison ». Il est celui qui consent à aimer au point de ne plus rien pouvoir faire contre l’autre, au point de n’avoir plus rien à offrir d’autre que sa propre vie…

Il nous révèle un visage de Dieu à rebours de celui que les hommes imaginent le plus souvent, à rebours d’une toute puissance qui imposerait son ordre à toutes ses créatures. En réalité, l’amour de Dieu, dès l’origine ne juge pas mais ouvre à la liberté. C’est par amour qu’il nous confie le monde. Pour nous permettre d’expérimenter nous-mêmes la capacité créatrice qui traduit que nous sommes à son image et à sa ressemblance. Pour nous permettre d’expérimenter, plus encore – et en même temps c’est la même chose – que nous sommes nous-mêmes capables d’aimer, comme lui-même aime…

Dieu ne juge pas, il souffre de ce que nous n’atteignons pas la plénitude de l’amour ; il souffre de ce que manquant d’amour, nous nous faisons souffrir les uns les autres… Il souffre de ce que ces blessures que nous nous infligeons nous marquent durablement, qu’elles laissent des traces de générations en génération… Et il sait qu’un long travail de réparation est nécessaire pour que s’apaisent en nous les peurs, les méfiances, les désirs de revanche ou de vengeance…

Il nous demande, à nous qui avons choisi de suivre son fils, de nous engager nous-mêmes dans cette œuvre de réparation, de réconciliation. « Donnez-leur vous-mêmes à manger », disait Jésus à ses disciples. Ce n’était pas une mise à l’épreuve, encore moins une humiliation, mais une invitation à s’engager. Y répondrons-nous, Thomas ? Si nous ne le faisons pas, nous ne verrons pas le Christ multiplier les pains et venir au secours de notre faiblesse. Si nous ne le faisons pas, le don du Christ ne parviendra pas à ses destinataires, car il lui manquera nos bras…

Il me semble, vois-tu, que rien n’est plus urgent dans ce monde où – comme le disait déjà Jésus sur les chemins de Galilée, de Judée et de Samarie – le Royaume des cieux est pris d’assaut par les violents. Oui, tous aspirent à un monde de paix et d’abondance, mais la plupart – y compris nous-mêmes – sont dans la hâte, ils ne veulent plus attendre et pensent avoir les moyens efficaces de le faire advenir : ils pestent, protestent, s’indignent, accusent, condamnent, contraignent aussi… convaincus qu’ils travaillent à la bonne cause. Mais ils ne se rendent pas compte qu’ils retardent l’avènement de ce qu’ils espèrent. La paix s’éloigne encore un peu plus…

Ils ne se rendent pas compte que le Royaume advient quand Jésus aime le coupable, quand il lui reconnaît derrière le masque de la violence, du mensonge, de la cupidité, de la convoitise, sa dignité originelle de fils ou de fille du Père, d’ami – c’est ainsi que Jésus s’adressent à ceux qu’il va quitter à la veille de sa passion – et de frère – c’est ainsi qu’il désigne à Marie Madeleine ceux à qui elle doit porter la nouvelle de son relèvement d’entre les morts, au matin de Pâque.

Accéder à l’expérience de l’amour

Pouvons-nous, cher Thomas, chacun, regarder l’autre – et surtout celui que nous serions tentés de traiter en coupable, en indigne, ou comme quantité négligeable – avec ce regard-là ? Pouvons-nous renoncer à juger, à dénoncer, à accuser ? Pouvons-nous faire le sacrifice de cette petite et mesquine satisfaction qu’apporte la capacité que nous avons à juger, à flétrir, à mépriser, pour nous demander, en lieu et place de cette attitude facile, quel chemin nous pouvons parcourir pour permettre à cet autre d’accéder à l’expérience de l’amour ? Pouvons-nous écouter en nous la soif de découvrir l’autre sous le jour originel de la disposition à aimer pour et par laquelle il a été créé ?

Je t’avoue, chez Thomas, que je suis ahuri en voyant comment nous nous écartons si facilement de ce chemin si simple… de ce chemin qui est celui des pauvres en esprit… de ce chemin sur lequel nous sommes invités à faire grandir nos capacités d’émerveillement et d’accueil. Nous sommes si souvent aveugles sur les bonnes choses qui sont à l’œuvre que nous les piétinons en nous précipitant pour régler des comptes, pour dénoncer, pour accabler, alors que nous pourrions au contraire soutenir et arroser les jeunes pousses de bonté et de progrès…

Pour terminer cette lettre plus courte que les précédentes, mais qu’y a-t-il à dire de plus, je voudrais te recommander un livre qui vient de paraître : Leur regard perce nos ombres, paru chez Fayard. C’est l’échange de correspondance entre Julia Kristeva, psychanalyste et romancière, et mère d’un fils handicapé, et Jean Vanier, fondateur de l’Arche. Cela donne à penser et à méditer

À bientôt, mon ami.

Desiderius Erasme

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Desiderius Erasme
commenter cet article

commentaires

Alice Damay-Gouin 11/05/2011 11:44


René, mon frère, ce que vous dites me paraît énorme, ..."les religions ont vocation à dicter le bien"!!!Et moi qui pense si souvent:"a-t-on le droit de vouloir faire le bonheur des gens malgré eux?
De toute façon, je doute fort que,dans ces conditions, on y arrive. Aimer l'autre, c'est peut-être commencer par le respecter, le laisser libre?
Je pense que nous avons seulement à aimer, semer d es graines d'amour et ensuite faire confiance pour laisser ces graines grandir et porter des fruits, se tenir parfois en retrait pour laisser
grandir l'autre.
Cher Desiderius, j'ai médité, hier soir, sur la fin de ta lettre et je suis restée émerveillée. J'ai sentie que ce texte me concernait et qu'il pouvait m'aider à avancer sur le chemin de l'amour.
Se sentir aimé(e) et aimer.
Merci infiniment pour cette écoute que j'ai aussi perçue. Merci. Alice


René de Sévérac 09/05/2011 09:44


l’Inquisition.
Les religions (en tant que corps structurant la société) ont vocation à dicter le BIEN.
Ce qui rend difficile l'exercice de la Liberté.
Aujourd'hui, où la religion dominante "Religion des Droits de l'Homme" interdit certains propos (Cf. Zemmour) et toute réflexion pouvant mettre en doute la "Révélation Divine".
Cette religion (je ne citerai pas les Grands Prêtres !) fait appel au "bras séculier" (Cf. le jugement pour outrage au Coran et l'ignorance des faits dont se plaignent notre religion - à l'agonie -
qui a structuré l'Europe).

Enfin mon cher Didier, "Big Other" règne.
Continuez à nous délecter de vos textes sur le monde défunt.

Je dis "à l'agonie", mais c'est délicieux d'être minoritaire.
Sauf en Egypte.


Desiderius Erasme 09/05/2011 21:31



Je crains que nous ne soyons pas d'accord, cher René...


DE



Lecteur et acolyte 08/05/2011 23:51


C'est depuis bien longtemps, en fait, depuis St Augustin dans sa 3ème époque, et sa lecture dans la Vulgate (compelle intrare), que les chrétiens, hélas, suivis par bien d'autres, hélas encore, ont
recouru à la force pour "le bien" de ceux qui pensent mal.

Et ça ne s'arrête pas si facilement, car c'est une attitude bien humaine de vouloir "purifier" sa religion etc... On refait inconsciemment la parabole des loups gris :
'Un jour, le Grand Loup décida que les loups noirs devaient être bannis. Ce qui fut fait sans état d'âme - mais les loups ont-ils une âme ?

Quand la meute se réunit à nouveau, quelques loups
trouvèrent que certains loups, sans être strictement noirs, y ressemblaient quand même... et ces loups anthracite furent bannis, eux aussi...

Je vous laisse deviner comment, plus tard, le Grand Loup, trop gris fut banni par le dernier loup blanc, qui mourût, dit-on, de faim, car il était le dernier, et, sans meute, les loups ne peuvent
plus chasser efficacement...'

Voilà ce qui est arrivé chaque fois que depuis Montan, au III° siècle, on veut faire une Église de purs... Bien sûr, Inquisition, procès en sorcellerie, etc... en découlent aussi. Et quelle
distance avec l'Évangile ! Et quelle tentation permanente de "l'Accusateur de nos frères", qui les accuse tous les jours devant Dieu et les hommes...


Présentation

  • : Le blog de Desiderius Erasme
  • Le blog de Desiderius Erasme
  • : Lire la Bible sans mourir idiot, intégriste ou ayatollah de la laïcité. Avec de l'humour, de l'esprit, de la curiosité, et sans préjugés...
  • Contact

Profil

  • Desiderius Erasme
  • La liberté de l'Evangile est la plus belle chose que l'on puisse partager. Elle est à la fois critique et aimante, source de joie et soutien dans l'épreuve. Elle invite à toujours plus d'humanité...
  • La liberté de l'Evangile est la plus belle chose que l'on puisse partager. Elle est à la fois critique et aimante, source de joie et soutien dans l'épreuve. Elle invite à toujours plus d'humanité...

Liens