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22 mai 2011 7 22 /05 /mai /2011 22:46

Le mouvement de la vie, et l’épreuve de la foi

 

Cher Thomas,

 J’assistais hier à un mariage dans la belle église abbatiale de Saint Riquier, dans la Somme. Les jeunes mariés étaient entourés de leurs amis, une bande joyeuse et sympathique. En les regardant, tandis que la cérémonie se déroulait dans une lumière magnifique prodiguée par les immenses baies que ménage le gothique flamboyant, je me disais que j’avais devant moi à la fois l’histoire et l’avenir. L’histoire dont témoignait l’édifice, nous rappelant que d’autres nous ont précédés et que ce qu’ils ont fait et porté était considérable – au sens étymologique du terme : cela mérite notre considération. L’avenir qu’incarnaient ces jeunes gens et jeunes filles, signe que la vie est toujours à l’œuvre, toujours en cours de renouvellement, toujours en marche, alors qu’on nous répète si souvent que c’était mieux hier, que demain s’annonce catastrophique, etc. Demain, c’est eux. Demain leur appartient, si nous ne les en privons pas sous l’effet de nos peurs ou de nos égoïsmes. Mais même si nous devions leur léguer des dettes et des ruines, la vie est entre leurs mains, autant sinon plus que dans les nôtres. C’est réjouissant.

Non cher Thomas, je ne fais pas de jeunisme. Je ne dis pas qu’ils sont merveilleux par essence. Je constate simplement que la vie continue à pousser, qu’elle continue à se donner, et que lorsque nous considérons l’avenir avec inquiétude, nous devrions nous en rappeler. Il y a là un mouvement qui nous dépasse et qui dépasse largement la maîtrise que nous prétendons avoir du monde, avec toute la puissance technique qui est la nôtre. La vie se donne généreusement, la création se poursuit, même si nous sommes menacés par le réchauffement climatique et tant d’autres choses, même si nous rencontrons tant de difficultés. La vie elle n’a pas encore renoncé à se donner, à s’auto-engendrer… C’est sans doute l’un des traits de la magnanimité de Dieu, de son amour, de sa puissance créatrice, qui passe cependant par le fait que nous sommes nous-mêmes ceux par qui cette vie se donne – que ce soit sous le visage des enfants, ou sous toute autre forme de création de l’esprit, de la sensibilité, ou sous toute espèce de partage et de don…

Un mariage était donc célébré et c’est à cette occasion-là que ces jeunes étaient rassemblés.

« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » C’est cette parole de Jésus, dans l’évangile de Jean, prononcée juste avant la Passion, qu’avaient choisi de faire résonner ceux qui se mariaient.

Cette parole, d’un côté, ce rassemblement, de l’autre, signifiaient la double dimension de ce qui était célébré.

« Une aide contre… »

En se donnant mutuellement le sacrement de mariage, que font un homme et une femme ? Ils signifient tout d’abord, me semble-t-il, qu’ils s’inscrivent dans l’acte même du Créateur qui fait naître le monde en opérant un acte de séparation, en inscrivant de la différence, et même d’une certaine manière de l’adversité. La femme, nous dit le second récit de la création, est créée, parce qu’ « il n’est pas bon que l’homme soit seul ». Le premier récit est scandé par l’affirmation qu’Elohim « vit que cela était bon ». Dans le second récit, la condition pour que cela soit « bon », c’est que l’homme soit accompagné d’une « aide contre lui ». Le soutien se joue dans l’opposition, dans la confrontation, pas dans la soumission ni dans la confusion… Se marier, c’est consentir à cette dynamique confrontative, parce que c’est elle qui est porteuse de vie, sous toutes les formes que prend la vie.

Nous sommes donc bien au-delà d’une institution sociale et normative, régulatrice et harmonieuse, comme on en parle souvent. Telle est, très brièvement résumée l’intuition biblique, qui s’affirme dans le « Croissez et multipliez ! » et dont la jeunesse que j’avais sous les yeux est un fruit manifeste. Voilà sans doute ce qui « ne doit pas être désuni », ce qui est indissoluble : le fait que la vie naît d’une confrontation, d’un face-à-face qui n’annule pas la différence, mais au contraire l’assume. Avant d’être le sacrement de la famille, le mariage est le sacrement de la vie qui grandit ainsi… Je ne sais pas si c’est ce que l’on a fait découvrir aux jeunes gens qui se mariaient ce samedi, lors de leur « préparation au mariage », mais il me semble que cela mériterait que cela le soit évoqué plus souvent, même si c’est dérangeant, car ça l’est…

Mais, comme la parole de l’évangile le souligne, en « régime chrétien », l’intuition biblique s’éclaire d’une lumière particulière, qui est celle de la passion et de la résurrection du Christ. Le livre de la Genèse, en effet, n’insiste guère sur le mariage comme un don de soi. L’union de l’homme et de la femme est simplement présentée comme le mouvement ordinaire de la vie : l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair. C’est le mouvement de la création, dans lequel chacun s’inscrit ou est pris, avec plus ou moins de « réussite ». C’est le mouvement que chacun est invité à incarner, à assumer. Auquel chacun est appelé à consentir.

Une expérience de foi

Mais après la venue du Christ, après la mort et la résurrection de Jésus, après le baptême qui fait du chrétien non pas seulement celui qui adopte les « valeurs évangéliques », mais quelqu’un qui consent à être conformé au Christ lui-même, pour être présence du Christ hic et nunc, alors le mariage – qui devient un sacrement –, s’éclaire d’une lumière particulière, qui est effectivement celle du don de soi à l’autre. Il s’agit de bien plus que d’une règle morale, qui consisterait à renoncer à aller chercher ailleurs le plaisir des corps… Il s’agit d’être le signe de l’amour même de Jésus qui livre sa vie totalement.

Rien, en vérité, n’est plus difficile que de vivre durablement ensemble. Cette confrontation durable à un même autre est une épreuve. Ce qui est proposé en régime chrétien, dans le sacrement de mariage, c’est de faire de cette épreuve le lieu privilégié de l’expérience de la foi, qui nous dit que c’est au moment où le don de la vie atteint le moment où la vie nous échappe que nous faisons l’expérience que cette vie est plus forte que la mort. Ce qui nous est proposé, dans le sacrement de mariage, c’est de faire cette traversée-là, pour manifester, non par un discours, mais par le témoignage de la vie, que la vie est donnée jusque et au-delà de cette épreuve.

À ce point, lorsque l’épreuve est là, sous une forme ou sous une autre, nul ne peut oser dicter à quiconque ce qu’il devrait faire, et tous les petits sermons qui prêchent, de l’extérieur, la vertu sonnent comme des jugements insupportables, nuls et non avenus… Nous touchons là un mystère qui est celui de la liberté de chacun. Un mystère qui est celui de toute vocation.

L’Église, me semble-t-il, mon cher Thomas, aurait intérêt à méditer davantage sur cette dimension proprement christique du mariage, pour aider ceux qui ont l’intention de s’engager sur cette voie à s’y préparer, non pas tant intellectuellement que spirituellement.

Ces quelques lignes, mon ami, sont certes insuffisantes pour jeter les bases de toute une théologie du mariage. Mais nous devrions nous demander si la manière dont l’Église en parle aujourd’hui permet à ceux qui s’engagent sur cette voie de bien comprendre de quoi il retourne. Au regard de la fragilité des couples, on peut en douter.

À la semaine prochaine, mon ami.

Desiderius Erasme

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Alice Damay-Gouin 03/06/2011 11:26


Cher Yves, mon frère, comment peut-on espérer un jour pouvoir doser la foi d'une personne afin de savoir si elle "mérite" d'avoir accès à un sacrement? C'est, hélas, la même réthorique que celle
d'un cardinal Ratzinger à propos des divorcés-remariés. Faut-il être prêt, prête pour recevoir un sacrement d'Eglise? Pour ma part, je le suis de moins en moins, je crois que maintenant j'ai appris
à changer tout simplement mon regard pour reconnaître le Christ en tout autre et cela m'a totalement transformée et je chante " Le Seigneur fit pour moi et pour les autres des merveilles"
J'ai dit, il y environ un mois:"j'ai changé", une copine m'a répondu immédiatement:"-- En mieux, avant, je n'aurai jamais ose vous parler". Et moi de lui répondre:"avant, je n'aurai jamais osé
aller chez-vous". Ma tmidité a disparu...


Yves Le Touzé 27/05/2011 18:13


1° Une question à Lecteur et acolyte : à quelle théologie oppose-t-il la théologie latine, à quel christianisme le christianisme occidental ? Je reçois bien cet appel à l’ouverture, mais plus de
précision serait nécessaire. Notamment je pense que toute la théologie de l’Eglise et des sacrements a encore besoin d’avancer.
2° Il est surprenant qu’aucune allusion n’ait été faite sur le fameux texte de Paul dans Ephésiens, 8, 21 – 33, qui fait hurler les féministes à cause de la phrase ‘’femmes, soyez soumises à votre
mari’’ sortie de son contexte (‘’soyez soumis les uns aux autres dans le Christ’’ au verset 1). L’essentiel du propos de Paul n’est pas là, mais dans l’ouverture symbolique du mariage à une réalité
qui le dépasse, l’union du Christ et de l’Eglise : c’est le ‘’grand mystère’’ (8, 32), qui sera repris et incorporé à la signification du sacrement de mariage depuis son institution au XIIIème
siècle.
3° Ta lettre, cher Desiderius, a suscité des commentaires divers et variés, qui reflètent l’attente d’une parole vraie. Je trouve très beau le chemin que tu souhaiterais que l’Eglise propose aux
couples qui envisagent de se donner le sacrement du mariage, en particulier parce qu’il ne s’agit pas d’inculquer une morale intangible, mais de les aider à être responsables de leur foi. Mais le
langage de la foi a-t-il un sens pour la plupart de ceux qui souhaitent ‘’passer par l’église’’ ? Peut-être faut-il avec ceux-ci demeurer sur le plan des réalités humaines du mariage et les aider à
discerner comment y vivre l’amour de soi, de l’autre, des autres et de Dieu.
En toute amitié, en te priant d’excuser ce commentaire tardif, et cependant pas assez travaillé.


Alice Damay-Gouin 26/05/2011 15:01


Je n'avais pas compris qu'il s'agissait d'amour! Je suis heureuse que l'on puisse parler enfin du sacrement du mariage! Lorsque j'ai consulté le site de la conférence des évêques de France, j'ai
constaté une liste intarrisable sur la vocation (confondue avec la vocation sacerdotale ou à la rigueur religieuse) mais un minimum sur le mariage, avec une définition du mariage dans le lexique
bien sinistre! parlons de l'amour entre 2 personnes qui veulent vivre un projet à 2, ouvert sur les autres. J'article ma vie dans le mariage dans l'apprentaissage de l'amour de moi, de l'amour de
l'autre, de l'amour du Christ ou de Dieu. Aimer, c'est aussi accepter qu'on ne peut pas satisfaire tous les possibles de l'autre, lui laisser sa liberté dans la rencontre avec les autres...
Ce matin, dans une salle d'attente , j'ai trouvé une revue "la vie" de novembre dernier. (revue catho dans un établissement public, mon esprit laïc est interpellé) Par contre, dans cette revue,
j'ai trouvé en encart, un magnifique témoignage d'un couple pour le centre "vivre-et-aimer". Cela donne espoir de constater que l'on commence à donner quelques valeurs ay sacrement du mariage mais
de grâce, ne mettons pas la fidélité et l'indissolubilité en tête, C'est l'Amour qui est premier.


Lecteur et acolyte 25/05/2011 00:03


On commence à voir les insuffisances de la théologie latine.

Pas étonnant quand on voit que le grand penseur du mariage en occident chrétien est St Augustin, grand ailleurs, mais pas sur le mariage, lui qui n'avait que l'expérience d'un PACS, et d'un PACS
qu'il a cassé quand son enfant Déodat est mort, en laissant à son "ex" le deuil et la peine de la rupture !

Oui, en revenant à l'Évangile, le mariage chrétien est une vocation au même titre que la vocation monastique, comme le dit Jean Chrysostome. C'est en partant de là, du mariage monogame fidèle et
indissoluble que l'on pourra parler sainement du mariage chrétien, sacrement.

Et si c'est une vocation, un appel, ce n'est pas un "droit" pour tous d'y être appelés. "Ce n’est pas tout le monde qui peut comprendre cette parole, mais ceux à qui Dieu l’a révélée" (Mt
19,11).

Et ceci pose bien trop de questions pour un post : je ne peux que montrer qu'il y là réflexion sérieuse à mener, en montrant le manque de réflexion théologique à ce sujet dans le christianisme
occidental.


Alice.Damay-Gouin 24/05/2011 11:01


Belle abbaye de Saint-Riquier mais après avoir lu l'histoire de Saint-Riquier écrit par le Père Léon Bouthors (si ma mémoire est bonne), lorsque je pénètre dans ces magnifiques bâtiments, je ne
peux m'empêcher de penser à tous ceux, corvéables à merci et exploités par ces moines, qui ont constuit ces cathédrales et abbayes.
Cher Désidérius, enfin un début de réflexion sur le sacrement de mariage ! Mais j'avoue que je n'ai pas trouvé une parole de vie dans ce texte.il y a un raisonnement que je ne comprends pas. Je me
dis qu'il y a encore du chemin à faire pour commencer à parler d'amour entre 2 personnes!!!
Je suis aussi désolée de dire que je n'ai rien compris aux 2 commentaires . Mais ma tête doit être bien fatiguée!


Desiderius Erasme 24/05/2011 22:24



Pourquoi faites vous une lecture si triste? bien sûr qu'il est question d'amour...



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