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1 mai 2011 7 01 /05 /mai /2011 23:19

Ne pas déserter le monde

Cher Thomas,

L’Église célébrait ce matin la béatification de Karol Wojtyła – le pape Jean-Paul II. Cette célébration a déjà fait couler beaucoup d’encre, et tu trouveras peut-être inutile que je vienne y ajouter la mienne. Cependant, j’aimerais profiter de cet événement pour essayer d’expliciter quelques points ;

Tout d’abord, je ne me poserai pas la question de savoir s’il fallait ou non procéder à cette béatification et tout de suite. Elle n’est plus d’actualité, puisque la béatification est là. Je préfère me demander ce que cet événement nous invite à comprendre.

Tout d’abord, canoniser ou béatifier quelqu’un ce n’est pas désigner un « superman de la foi ». Rappelle-toi cher Thomas de la manière dont Samuel est amené à découvrir David comme le futur roi d’Israël : c’est le dernier auquel il aurait pensé… C’est Dieu qui sanctifie, et non pas Dieu qui « valide » un champion de la sainteté, un super-héros. Si j’insiste là-dessus, c’est parce qu’il me semble que nous sommes toujours tentés par la vieille hérésie de Pélage, qui pensait que l’homme faisait lui-même son salut. Combien de chrétiens pensent encore aujourd’hui qu’ils font leur salut, à force de dévotions, de rites, de sacrifices, d’efforts, et que sais-je encore ? Trop sans doute. D’ailleurs, on ne devient pas chrétien pour se sauver soi-même – « qui veux sauver sa vie la perdra », dit Jésus –, mais pour donner sa vie afin qu’avec Jésus le monde soit sauvé… C’est tout différent.

Conversion

 

Jean-Paul II, c’est vrai, a bouleversé le monde par son action politique. Nul ne peut le contester. Cependant, il est intéressant de savoir que lorsqu’il fut nommé évêque, en 1958, le primat de Pologne, le cardinal Stefan Wyszynsky ne s’était pas réjoui du choix d’un homme qui lui semblait trop éloigné des combats politiques que lui menait – il avait été emprisonné cinq ans plus tôt, parce qu’il s’opposait à l’emprise du parti communiste sur l’Église. « Un poète », avait-il dit en haussant les épaules. Et les « organes polonais » avaient approché le jeune évêque pour tenter d’en faire un allié du régime. C’est cette confrontation à l’adversaire, et la conversion qui s’en est suivie qui a fait que Karol Wojtiła a joué le rôle historique qui fut le sien, en prenant à bras-le-corps son époque.

Ensuite, dans son homélie, Benoît XVI a cité le « Testament » de Jean-Paul II, et en particulier sa conviction que le Concile Vatican II avait été un don de l’Esprit. C’est évidemment très important, car Vatican II a marqué un tournant sur plusieurs points fondamentaux, points que méconnaissent aujourd’hui ceux qui se proclament les meilleurs défenseurs de la Tradition, et que contestent radicalement les intégristes.

J’en retiendrais trois.

Tout d’abord le lien qui unit juifs et chrétiens. Par la déclaration Nostra Aetate, qu’avait intensément voulue Jean XIII dès l’annonce du Concile, l’Église a rouvert le dossier des relations judéo-chrétiennes, à la fois à la lumière du drame de la Shoah et à celle d’une redécouverte de l’Écriture sainte. Un chantier a été ouvert qui se poursuit, dont Jean Paul II a marqué la route par trois actes fondamentaux, sa visite à la grande synagogue de Rome, en 1986, la reconnaissance de l’État d’Israël en 1993, puis sa visite à Jérusalem et la demande de pardon pour l’attitude des chrétiens à l’encontre des Juifs avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce point fondamental pour notre foi s’est accompagné par un changement de regard sur les autres traditions religieuses. Dans le contexte de la mondialisation et des tensions qui l’accompagnent, cet appel à la bienveillance du regard et au dialogue est essentiel : c’est un axe d’humanisation – un engagement cher à Jean-Paul II.

Ensuite, il faut parler de la Constitution pastorale Gaudium et Spes. Première constitution pastorale issue d’un Concile – c’est d’ailleurs un des thèmes favoris des intégristes pour dire que Vatican II n’est pas l’œuvre de l’Esprit Saint – ce texte sur « L’Église dans le monde de ce temps » manifeste d’une part la volonté de l’Église de ne pas se tenir hors du monde, et de prendre profondément au sérieux les engagements humains et les défis de la construction d’une société humaine. Elle affirme que les chrétiens – et pas simplement le Pape, les évêques et les prêtres – ont une responsabilité à tenir, et que c’est dans l’exercice des responsabilités humaines que se joue la vocation des fidèles. Quand on voit les chantiers qui sont devant nous aujourd’hui, il importe que les chrétiens ne perdent pas de vue cette dimension politique, civique et citoyenne, dans le sens le plus fort de ces mots.

Le sacerdoce des baptisés

Enfin, dans la Constitution dogmatique sur l’Église, Lumen Gentium, s’il est dit que celle-ci, repose sur le Christ, il est aussi précisé que celui-ci « a fait du peuple nouveau un royaume de prêtres pour son Dieu et Père ». Les « prêtres » dont il est ici question, ce sont les baptisés. Vatican II établit l’importance fondamentale du « sacerdoce commun des fidèles », qu’il distingue du « sacerdoce ministériel ou hiérarchique », l’un n’existe pas sans l’autre, l’un ne domine pas l’autre. Ils sont, dit le texte « ordonnés l’un à l’autre ». C’est un point fondamental dont nous n’avons sans doute pas encore pris toute la mesure, dans une Église qui reste marquée par le cléricalisme – y compris chez bien des laïcs qui, ou bien attendent tout du curé, ou bien s’imaginent à sa place. Cela interroge la manière dont les chrétiens sont appelés à donner leur vie pour le monde à la suite du Christ. Telle est bien la charge sacerdotale chrétienne… Cela suppose évidemment d’aimer le monde, de vouloir lui permettre d’aller vers son accomplissement, et non de le fustiger ou de le regarder avec peur et méfiance. Cela suppose de dialoguer avec lui de manière libre et adulte – ce qui n’interdit pas les désaccords – et parfois d’accepter de souffrir avec lui et pour lui, plutôt que de le rejeter.

 Pour terminer cette lettre, il me semble, cher Thomas, que cette béatification interroge sur la place réservée au « miracle », et aux « reliques », puisque la célébration a comme mis en « vedette » le sang de Jean-Paul II qui a été conservé… Ce qui me frappe à ce sujet, cher Thomas, c’est que si l’on se reporte un demi-siècle en arrière, il y a une forte probabilité que l’on aurait été beaucoup plus discret à ce sujet. Mais nous sommes dans un temps d’hypertechnicité, où la puissance de l’homme sur le vivant devient chaque jour plus manifeste, de façon à la fois fascinante et inquiétante, où le virtuel prend une place croissante, si bien que l’homme s’interroge très puissamment sur sa dimension corporelle qui semble vaciller, ou du moins lui échapper. Dès lors nous assistons à un effet de reflux vers des pratiques vieilles comme l’humanité, qui viennent du fond anthropologique le plus archaïque, comme s’il fallait compenser ainsi ce qui nous échappe… À certains égards, cela fait penser au chamanisme ! Comme s’il fallait réinventer le sacré préchrétien, pour se raccrocher à quelque chose et conjurer nos craintes. L’inverse de la foi d’Abraham dont nous sommes les héritiers.

Le cardinal Lustiger n’a cessé de dire que les chrétiens devaient combattre en eux la tentation de revenir vers le paganisme, d’autant plus fortement qu’ils s’étaient détachés de leur racine juive… Il me semble que les chrétiens doivent prendre garde à rester vigilant, et qu’il ne suffit pas d’invoquer le respect pour la piété populaire pour être quitte de cette question. Je ne plaide pas pour autant pour une religion désincarnée ou purement mentale et intellectuelle, mais pour que nous ne perdions pas de vue qu’une des grandeurs du catholicisme c’est d’articuler la raison et la foi, sans perdre de vue l’incarnation. Prenons garde à ne pas trop vite glisser vers le merveilleux et l’irrationnel. Au contraire, il nous revient précisément de prendre à bras-le-corps les questions posées par l’évolution des sciences et techniques… Sinon, ce serait encore déserter le monde où nous sommes envoyés.

Voilà, cher Thomas, les questions qu’a suscité en moi cette béatification…

À la semaine prochaine.

Toute mon amitié.

Desiderius Erasme

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Published by Desiderius Erasme
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commentaires

Alice.Damay-Gouin 03/05/2011 11:12


A-t-on expliqué à Jean-Paul II, malade et en fin de vie, qu'on lui faisait une prise de sang pour en faire une relique?
Ne pas déserter l'évangile. Que dit le Christ sur la sainteté???
Je veux bien penser à: "Regardez les lys des champs...", "il y a de nombreuses demeures dans la maison de mon Père" mais aussi à sa parabole du banquet: La salle était vide. Tous les invités
avaient dédaigné cette invitation. Alors le maître a demandé à ses serviteurs d' aller sur les chemins ramasser tous les malheureux, les cassés de la vie, les exclus comme les excommuniés et même
ces misérables en prison, et même tous ces étrangers, ces immigrés, ces Roms... afin qu'ils participent à la fête!
Enfin! ...je n'insisterais pas sur cette béatification de Jean-Paul II comme sur celle de Pie XII. Je préfère penser à tous ces saints anonymes que nous avons la chance de cotoyer!!!
Cher Desiderius, merci de nous expliquer les points importants de Vatican II. Je n'ai jamais rien lu mais je crois que ce langage est tellement éloigné du moins que je ne m'y risquerai pas!
Annoncer la bonne nouvelle suppose un parler vrai donc compréhensible par tous. Vous parlez De "peuples de prêtres" qu'il faut comprendre comme peuple de baptisés... Il faut comprendre qu'il y a
une différence entre ''ministériel'' et ''hiérarchique''et que nous laïcs, on se trompe en espérant prendre la place du curé...
J'ai écrit au Pape, lui demandant l'autorisation d'être ordonnée prêtre car je ne trouve aucun fondement théologique pour justifier cette ségrégation, due au fait d'avoir été déclarée de sexe
féminin à ma naissance, dans un service d'Eglise. Alors que je vis une vocation missionnaire au coeur de ce monde.
Je compte sur vous, cher Desiderius. Amitiés, Alice


Lecteur et acolyte 02/05/2011 23:29


Oui, toute l'histoire du peuple juif, de la Première Alliance a été de passer du sacré païen à la sainteté de Dieu. Je ne détaille pas pour rester bref.
Mais c'est aussi la tentation permanente de tout homme de retourner au sacré païen, et ce tout autant aujourd'hui qu'hier.
Et cette tentation revient en force avec la recherche éperdue d'identité de certains : le sacré se donne à voir plus facilement que la sainteté de Dieu, qui est incommensurable avec la sainteté de
tel ou tel qui n'en est que le reflet.


Yves Le Touzé 02/05/2011 19:25


Cher Desiderius,
Après une semaine d’absence, j’ai retrouvé le fil, avec le magnifique texte de ta 22ème lettre du jour de Pâques, et cette 23ème lettre sur la béatification de Jean-Paul II. J’apprends grâce à
celle-ci les débuts de Wojtyla dans l’épiscopat et sa ‘’conversion’’ politique, éléments de biographie que je ne connaissais pas, et qui éclairent toute la suite de son pontificat, avec ses
lumières et ses ombres. Même si celles-ci sont imputables au ‘’personnel’’ le plus haut de l’Eglise plus qu’à lui-même, le rappel de son ‘’Testament’’ par Benoît XVI confirme la fidélité à Vatican
II. Et l’analyse que tu en fais nous fait revivre, à nous les ‘’anciens’’, de grands moments d’espérance.
Je m’interroge comme toi sur la signification du ‘’miracle’’ et de la ‘’relique’’, qui parlent à la piété populaire, mais comportent les risques de glissement vers une religiosité païenne que tu
soulignes, et qui seraient une fuite du monde. Faut-il pour autant assimiler la piété populaire à un retour au paganisme ? La référence au nom de Lustiger, qui ne symbolise pas l’ouverture,
m’inquiète un peu. Ne peut-on penser que le Christ ressuscité assume dans son universalité même les ‘’pratiques vieilles comme l’humanité, qui viennent du fond anthropologique le plus archaïque’’,
en leur donnant un sens auquel accède instinctivement la piété populaire, et que la foi éclairée peut et doit découvrir en les insérant dans le corpus théologique ? Merci en tout cas d’avoir
soulevé cette question, plus centrale peut-être qu’il ne paraît, et qu’il faudrait reprendre plus longuement. - Bien amicalement.


Desiderius Erasme 02/05/2011 20:00



Cher Yves,


Jean-Marie Lustiger, que j'ai eu la chance de rencontrer personnellement et amicalement à quelques reprises, était un personnage fort complexe. A la fois admirable et critiquable. Mais sur ce
point précis du paganisme, j'ai tendance à penser qu'il avait raison. La "chrétienté" que certains évoquent avec une grande nostalgie et qu'ils veulent rétablir avait encore un grand
besoin d'être évangélisée, et sans doute ce besoin s'expliquait-il en partie par la coupure qui s'était établie avec la source juive. A ce sujet, il est interessant de lire "La Promesse", que
Lustiger à publier en 2002.


Par ailleurs, l'Evangile montre que si Jésus opère des signes, il est en revanche très distant avec la demande de signe à laquelle il est en permanence confronté... Je ne nie pas que dans le
mouvement interne des expressions populaires de la foi il y ait une vérité et une authenticité, ni que l'esprit soit à l'oeuvre, mais la question porte sur le déplacement qui s'opère en
permanence du mouvement intérieur à la fixation sur un objet, déplacement qui nous fait basculer vers l'idolâtrie. On voit cela dans certaines manières de pratiquer l'adoration du
Saint-Sacrement, lorsqu'elle est coupée de la méditation de la Parole, par exemple. Les exemples sont multiples.


L' "archaïque" n'est pas mauvais en soi... Il porte toujours en lui la trace de l'Esprit déjà à l'oeuvre, mais l'histoire a été aussi l'occasion d'en affiner la conscience et la perception,
c'est d'ailleurs un des intérêts des Ecritures que de témoigner de ce long cheminement, jamais achevé. Ce qui me frappe aujourd'hui, c'est que l'on semble vouloir s'affranchir très vite de ce
travail critique, qui n'est pas seulement une critique humaniste ou rationaliste, mais aussi le fruit de la tradition spirituelle. Il est si facile de passer du "populaire" au "démagogique"...


Amitiés


D.E.



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