Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 20:43

De l’incarnation à l’Eucharistie : le monde comme sacrement

 

Cher Thomas, à plusieurs reprises dans mes lettres précédentes, j’ai évoqué le fait que la parole s’incarne. C’est bien sûr, comme l’évangile de Jean le développe de façon centrale, parce que nous reconnaissons en la personne de Jésus, ce jeune rabbi juif, né à Bethléem, élevé à Nazareth, le « Verbe incarné ». Mais c’est aussi parce qu’à partir de cette reconnaissance, nous avons à donner corps aujourd’hui à la parole que nous recevons et que nous proclamons. Mais donner corps à la parole, ce n’est rien d’autre que d’engager notre propre corps. « Tu m’as donné un corps, voici je viens », dit le psalmiste[1]. Et on lit, dans la Lettre de Paul aux Colossiens : « J’achève en mon corps ce qui manque au sacrifice du Christ[2]. » Et nous savons que tout au long de sa mission, il a payé de sa personne pour authentifier, dans sa propre chair, la parole qu’il annonçait.

        Que la parole ait un corps, c’est, me semble-t-il, dans une société comme la nôtre, ce qui fait le plus défaut. Les paroles dites par les uns et les autres ne sont guère crédibles… C’est aussi, je crois, ce qui explique au moins en partie l’éloignement de nos contemporains de l’Église : la communauté des baptisés ne donne pas suffisamment chair à la parole qu’elle annonce, si bien que son opérabilité – ses œuvres – n’est pas palpable. La parole chrétienne ne semble dès lors pas en prise sur le réel. On pense à tort que c’est une affaire de visibilité, qu’il faut que l’annonce évangélique soit plus explicite. C’est une illusion qui montre que les chrétiens sont eux aussi fascinés par ce que Guy Debord a appelé « la société du spectacle ». C’est croire que c’est une affaire d’affichage et d’image. Mais l’image n’est pas la chair. Or, dans le christianisme, c’est bien de chair qu’il s’agit, comme en atteste tout le « discours sur le pain de vie », du chapitre VI de l’évangile de Jean.

 

Pas d’alchimie

        Voilà qui est d’autant plus vrai que le sacrement central de notre foi, c’est l’Eucharistie. « Ceci est mon corps, prenez et mangez… Ceci est mon sang, prenez et buvez… » Ce n’est pas une image ni une métaphore. Ce n’est pas virtuel. Le Fils se donne comme nourriture. Mais pour comprendre vraiment de quoi il est question, il convient de ne pas oublier cette parole du Fils, prononcé lors du dernier entretien avec les disciples, après la Cène : « C’est le Père qui demeurant en moi accomplit ses propres œuvres ». Si bien que ce n’est pas seulement le Fils qui se donne comme nourriture, mais le Père lui-même. Mais qu’est-ce à dire ?

 

Il me semble, cher Thomas, que nous nous trompons souvent sur l’Eucharistie et ce que la théologie désigne comme « la transsubstantiation ». Nous sommes tentés d’en faire une interprétation magique ou alchimique : le pain partagé changerait soudain de qualité pour devenir de la chair, et le vin du sang. Pourtant, quand nous communions à la messe, nous ne faisons pas un repas de « viande », nous ne nous comportons pas en cannibale. Jésus ne nous a pas demandé de transgresser un des tabous les plus fondamentaux de l’humanité qui est de ne pas dévorer notre semblable. Il ne nous a pas commandé d’enfreindre l’interdit du meurtre contenu dans le décalogue. Or si nous faisions un repas de « viande » lors de l’Eucharistie, cela ne signifierait pas que nous célébrerions le don que Jésus fait de sa vie, mais que nous réitérerions le meurtre du Golgotha…

En réalité, Jésus dit tout à fait autre chose et il ne joue ni les alchimistes, ni les escamoteurs. Le pain reste bien du pain, le vin reste bien du vin. Les fruits de la terre et du travail des hommes. Mais dans l’instant où Jésus les prend et en rend grâce, il nous en révèle la vraie nature : ce pain et ce vin en lequel s’unissent le don de la création et l’œuvre de l’homme, sont présence réelle du Père qui s’offre ainsi lui-même en nourriture. Nous comprenons immédiatement que nous sommes ainsi associés au don du Père, et que comme le dit le Fils, nous sommes invités à nous reconnaître « dans le Père ». Simultanément, lorsque Jésus se fait Eucharistie, il nous fait, de même, Eucharistie pour le monde. La transsubstantiation n’est pas une alchimie qui change le vin en sang et le pain en chair, mais la révélation de la substance – divine – dont nous sommes faits. Symbolisée dans les espèces, elle est réelle dans notre appartenance au Père. Ainsi, l’Eucharistie nous reconfigure à notre origine dont nous étions mortellement séparés par la falsification de la Parole – ce que met en scène le chapitre III de la Genèse.

 

La mort n’est plus... mortelle

         Cette relecture de l’Eucharistie dont nous sommes participants non pas tant comme consommateurs mais comme dons, éclaire aussi ce qu’est la mort : elle est véritablement retour au Père dans la totalité de notre être, réunification finale au don que le Père fait de lui-même au monde qu’il crée éternellement.

 

Dans le Lévitique, la longue présentation des sacrifices montre comment l’Éternel offre à l’homme, des moyens de réparer l’œuvre de mort que produit la parole falsifiée. Comment ne pas voir que sous la forme d’espèces créées – les animaux ou les dons agricoles du sacrifice –, c’est déjà le créateur lui-même qui se donne ? Déjà, le sacrifice de communion[3] prend la forme d’un repas partagé. L’Eucharistie, quant à elle, est victoire définitive sur la mort en ce sens que l’homme, comme Fils du Père, comme étant dans le Père, est associé au don. Le Père se donne dans sa création et dans l’homme qui, à son tour et simultanément, se donne, ne serait-ce qu’à travers le fruit de son travail. Cette union dans l’oblation a pour conséquence que la mort n’est plus une séparation mais un lieu de communion avec le Père dans le don qu’il fait de lui-même. La mort n’est plus… mortelle, elle redevient partie intégrante et intégrée du mouvement de la vie.

Dans le texte hébreu de la Genèse, l’énoncé de l’interdit – « tu ne mangeras pas du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin » – est suivi d’un avertissement (et non pas d’une menace, comme certains peuvent le croire) : « sinon tu mourras tu mourras ». Le texte hébreu procède à cette répétition : « tu mourras tu mourras », ce que certaines traductions françaises rendent par : « tu mourras très certainement ». Nous risquons de conclure de nos lectures françaises que la mort est « inventée » comme châtiment du péché. La répétition me semble exprimer autre chose : le changement de nature de la mort. La mort n’est plus retour au Père, mais séparation. La mort devient mortelle au regard non pas de l’existence humaine, mais de la vie divine de l’homme.

C’est si vrai que toute la Tradition nous dit que les morts sont en attente de retrouver le Père. L’iconographie de la résurrection nous montre Jésus qui descend dans le lieu où attendent Adam et Ève, les prophètes, les rois et tous ceux qui « sont assis dans l’ombre de la mort », comme nous dit le cantique de Zacharie. Jésus, en mourant et en ressuscitant, ne revivifie pas des cadavres, il libère la vie qui restait en attente d’être, en raison de la séparation provoquée par la falsification de la parole. L’Eucharistie est le sacrement par lequel cette séparation est surmontée, puisqu’en elle, l’homme et son créateur s’unissent pour se donner à la multitude. Tout le sens de la vie chrétienne est là : le chrétien est celui qui répond à l’appel de s’unir à Dieu dans le don de la vie au monde. Ce qui nous ramène, cher Thomas, à la citation que j’évoquais au début de ma lettre : « Tu m’as fait un corps et j’ai dit : voici, je viens. »

Dans ces conditions, il n’est plus question du sacré, considéré comme une chose séparée, qui transcenderait ou outrepasserait le monde, qu’il faudrait vénérer, mais de sacrement, c’est-à-dire de l’acte par lequel le Verbe prend corps dans le monde. C’est en ce sens que Paul dit alors que le corps est le temple de l’esprit. Dans la même perspective, puisque le monde entier devient Eucharistie dans la communion de l’homme et du Créateur dans le don de la vie, c’est alors, d’une certaine façon, le monde entier qui se trouve à son tour révélé comme sacrement, signe de celui dont le nom est au-dessus de tout Nom, en qui s’unissent l’humain et le divin.

Voilà à quoi nous sommes conviés, cher Thomas. La vie, décidément, est immense.

Toutes mes amitiés.

           Desiderius Erasme

 

 

 



[1] Psaume 40, 7 (grec), repris dans la Lettre aux Hébreux 15, 5-7.

[2] Colossiens 1, 24.

[3] Le sacrifice le plus souvent offert dans l’Israël biblique, note la Bible de Jérusalem.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Desiderius Erasme
commenter cet article

commentaires

Alice Damay-Gouin 18/04/2011 14:36


En lisant, le 1er commentaire, j'aspire à un vocabulaire plus simple... Sacrement, Révélation du Christ. Mais, bien sûr, je n'ai aucune formation théologique.
Pour ma part, ma foi s'incarne dans ma vie dans la recherche de l'Amour en tout instant, un Amour qui m'engage sur la Route avec les autres.Voir le Christ en moi et en tout autre!
A la Céne, le Christ s'est donné dans le partage du pain et du vin mais au cours de la messe d'aujourd'hui qu'avons-nous encore à partager?


Yves Le Touzé 14/04/2011 20:35


Cher Desiderius, j’applaudis avec bonheur à l’idée que l’obsession de la visibilité ne fera pas avancer l’Eglise : il s’agit bien plus pour les communautés chrétiennes de donner chair à la Parole
dans leur vie familiale, professionnelle, intellectuelle, sociale, politique, associative. Autrement dit en termes pauliniens, de se laisser ‘’christifier’’, et le monde avec eux, afin que soit
manifestée la Gloire du Père.
Je partage aussi pleinement ta mise au point sur l’Eucharistie, sacrement de la ‘’christification’’ qui « nous unit à dieu dans le don de la vie au monde ». Une certaine théologie, qui jusqu’à
Vatican II imposait son catéchisme, mettait en valeur le ‘’signifiant’’ du sacrement, son caractère sacré et son efficacité quasi magique, au détriment du « signifié’’, d’où par exemple
l’institution relativement tardive du rite de l’élévation, la communion eucharistique étant (jusqu’au début du 20èmè siècle) mise au second plan dans le déroulement de la messe, faisant de celle-ci
une eucharistie sans chair.
Par contre, l’emploi du terme ‘’sacrement’’ appliqué au monde, «signe de celui dont le nom est au-dessus de tout nom », est une banalisation peut-être inutile là où le mot ‘’signe’’ utilisé par
Vatican II dans ‘’Gaudium et spes’’ (les ‘’signes des temps’’) suffit à exprimer comment Dieu se reflète dans sa création. Le ‘’sacrement’’ dans le langage théologique se rapporte fondamentalement
au Christ ‘’qui est tout en tout’’ et qui est devenu par son incarnation Le Sacrement par excellence, qui symbolise et qui réalise l’union de Dieu, de l’Homme et de l’univers. A un second degré,
les sacrements, dont l’Eucharistie est le premier et le résumé, symbolisent et accompagnent la ‘’christification’’ du l’humanité et de son univers dans toutes leur dimensions, depuis la disparition
de Jésus jusqu'au dernier jour : ‘’Faites ceci en mémoire de moi… jusqu’à ce que je revienne’’. Pardonne ce souci de précision, mais le respect du sens des mots dans notre vocabulaire chrétien
n’est-il pas une condition de notre crédibilité ?


Présentation

  • : Le blog de Desiderius Erasme
  • Le blog de Desiderius Erasme
  • : Lire la Bible sans mourir idiot, intégriste ou ayatollah de la laïcité. Avec de l'humour, de l'esprit, de la curiosité, et sans préjugés...
  • Contact

Profil

  • Desiderius Erasme
  • La liberté de l'Evangile est la plus belle chose que l'on puisse partager. Elle est à la fois critique et aimante, source de joie et soutien dans l'épreuve. Elle invite à toujours plus d'humanité...
  • La liberté de l'Evangile est la plus belle chose que l'on puisse partager. Elle est à la fois critique et aimante, source de joie et soutien dans l'épreuve. Elle invite à toujours plus d'humanité...

Liens