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2 janvier 2011 7 02 /01 /janvier /2011 10:35

Mon cher Thomas,

Je ne voudrais pas commencer cette lettre sans avoir une pensée pour nos frères coptes victimes vendredi dernier d’un attentat, à Alexandrie. Cette violence effroyable témoigne des déchirures de notre monde qui naît douloureusement à lui-même. Il serait trop long de rentrer ici dans les détails d’une analyse des causes et des responsabilités multiples. Évidemment, cette violence est révoltante. Mais ne nous étonnons pas qu’elle frappe ceux qui veulent être les disciples du Christ : c’est la place même qu’a prise Jésus dont nous affirmons qu’il a pris sur lui le péché du monde, c’est-à-dire la manière dont les hommes se leurrent en voulant prendre par la force ce qui leur est pourtant donné et qu’ils peuvent recevoir en choisissant de vivre dans le don de l’amour mutuel. C’est cette violence que Jésus a endossée, en pardonnant.

Nous n’avons pas d’autre chemin que celui-là, et c’est là que nous sommes invités à faire acte de foi, non pas pour nous-mêmes, mais en croyant que le témoignage ainsi rendu à la Parole de celui que Jésus désigne comme son Père, est fécond et source de vie, parce que c’est alors la Parole elle-même qui est donnée dans notre propre chair. Alors peut s’accomplir ce qu’annonce le prophète Isaïe : « Comme la pluie et la neige tombent des ciels et n’y retournent pas sans avoir désaltéré la terre, sans l’avoir fait enfanter et germer, donnant semence au semeur, pain au mangeur, telle est la parole qui sort de ma bouche, elle ne me revient pas à vide, sans avoir fait ce que je désire ». Nous l’avons vu avec les moines de Tibhirine.

 

Nous sommes appelés à devenir, cher Thomas, je te l’ai déjà dit, des Fils de la Parole. De cette Parole-là.

Mais quelle est-elle ? Est-elle contenue dans un Livre ? ou plutôt dans cette collection de livres que nous appelons Bible – bibliothèque – et que dont nous lisons des extraits chaque fois que nous célébrons la messe.

Certes tous ces livres, la Torah, les Prophètes, les Autres Écrits, les Évangiles, les Actes des Apôtres, les Épîtres, et l’Apocalypse, portent pour nous, comme pour les générations qui nous ont précédées, et celles qui nous suivront, la Parole. Mais ils la portent avec les mots des hommes qui l’ont reçue. Ils ne l’ont pas reçu d’une dictée céleste – et c’est, à certains égards, même si c’est très et trop vite dit, ce qui nous sépare des musulmans – mais au fil d’une longue histoire faite de la lecture et de la relecture, de l’écriture et de la réécriture, d’une histoire humaine.

C’est une parole entendue dans un peuple qui a essayé de comprendre ce qu’il était, ce qui l’animait. Il l’a fait, non pas comme une geste héroïque et fabuleuse, mais dans l’examen de ses contradictions, de ses errements, parce qu’il a discerné très tôt qu’en faisant mémoire de sa propre histoire – et au milieu de l’histoire des peuples environnants – il pouvait y découvrir que cette histoire était animée par un souffle, par une parole qui le dépassait, qui le transcendait. Comme il avait conscience de cette transcendance, ce peuple a pris soin, petit à petit, de ne pas la désigner d’une manière univoque, mais d’en souligner le caractère à la fois insaisissable et unique. C’est tout le sens de la symbolique du Nom imprononçable, incomparable.

Un Visage

Ce que nous appelons par facilité « Dieu », n’est pas un dieu, au sens des divinités voisines, trop incomplètes, trop manipulées et manipulables, trop anthropomorphiques. Ce n’est pas une projection humaine, et pourtant rien n’est plus humain que Lui, au sens où les juifs ont compris que l’homme naissait avant tout de la Parole. Si bien que celui que la Bible appelle fréquemment « Le Seigneur », n’est pas une entité abstraite, un pur concept, mais qu’on peut parler de lui comme d’un Visage, comme d’une personne au sens où ce visage veut entretenir, et entretient une relation avec ceux qui naissent de cette Parole. Cette relation, passe par la circulation même de cette Parole, comme le dit Jean dans le Prologue de son Évangile : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était vers Dieu et le Verbe était Dieu ». La relation-Parole (c’est presque la même chose, puisque la Parole n’est pleinement parole que dans une relation) est à la fois créatrice et pourvoyeuse d’autonomie – comme le raconte le livre de la Genèse en son début, comme en témoigne le fait que souvent, dans la Bible, comme dans l’histoire si fondamentale de Joseph et ses frères, Dieu semble absent du récit.

En ce sens, cher Thomas, tu comprends bien que le Livre n’est pas sacré, que la Parole l’excède, le déborde.

Mais pourquoi lire le Livre s’il n’est pas sacré ? Parce que dans la parole que nous échangeons en le lisant, s’anime la Parole. Elle se manifeste non pas comme figée, mais vive. Elle est inaltérable, non pas parce qu’elle serait immuable, mais parce qu’elle est vive, parce qu’elle circule entre ceux qui la parlent… Dès lors, ce n’est pas la lettre qui compte, même si nous aurions tort de la négliger, de la maltraiter, mais le souffle qui la fait résonner. Comme le disent les maîtres juifs, « la Torah est entre les mains des hommes », elle n’est vivante que parce que nous l’accueillons comme vivante, comme circulant, que parce que nous prenons le risque de nous mettre en route avec elle. Dès lors, le Livre n’est pas un recueil de certitudes ou de préceptes, mais le point de départ d’une aventure. Dès lors, le lecteur se trouve dans la situation d’Abraham qui entend : « Lève-toi et va vers le pays que je te donnerai… » Tout est commencement, entête d’une promesse à recevoir.

Une relation

Que nous dit le Livre, pour commencer ? Que la Parole fait naître le monde à lui-même… Lire le livre pour y entendre la Parole qui crée le monde, c’est consentir à naître. Cela nous renvoie immédiatement vers les hommes, vers nos contemporains, nos prochains. Parce que cette Parole demande à s’incarner, à prendre chair et visage parmi les hommes…

Nous sommes invités à découvrir comment elle le fait, aujourd’hui. Comme pour nos prédécesseurs, cela passe par l’interprétation. Non seulement par l’interprétation des Écritures, dans le présent, mais aussi par l’interprétation du présent à la lumière des Écritures. C’est la manière dont nous pouvons nous rendre disponibles à la présence de la Parole créatrice dans le présent, dans ce que nous vivons aujourd’hui. C’est une façon de tisser le temps avec l’éternité de la Parole… Elle n’enferme rien, elle révèle, elle dévoile, et surtout elle anime, par son effet de souffle…

C’est pourquoi nous ne pouvons pas nous contenter de considérer le Nouveau Testament, comme seule parole vivante, tandis que la Torah, les Prophètes ou les Écrits seraient simplement ce qui le préparerait. Dès lors que Jésus assure qu’il ne fait que dire la Parole qu’il a reçue et qu’il ne retire rien, pas un yod, à « Moïse et les Prophètes » comment pourrions-nous faire autrement que lui ? Comment pourrions-nous ne pas chercher à y écouter la Parole vive. Comment, alors que Jésus nous ouvre l’Alliance et la Promesse, n’entendrions-nous pas pour nous-mêmes cette injonction « Écoute Israël… » ?

D’une certaine manière, mon cher Thomas, nous sommes invités, non pas à nous prendre pour le vrai Israël – funeste théologie de la substitution –, non pas à judaïser – ce qui serait un folkorisme stupide et injurieux pour les Juifs –, mais à faire notre la dynamique de lecture et d’écriture qu’a porté et que continue à porter – mystère théologique et théologal – le peuple juif, pour advenir à nous-mêmes, pour que le Verbe en nous puisse se faire chair.

Tu comprends bien, cher Thomas, que si la Parole s’est faite chair en Jésus, et si elle a ressurgi de la mort dans le Christ, elle continue à se faire chair en habitant quiconque la reçoit. Alors l’homme accède à la plénitude de lui-même : Parole incarnée. Par conséquent, la Parole vive qui résonne lorsque nous lisons/interprétons le livre, dans le mouvement où nous la recevons – ce qui s’appelle la Tradition[1] –, cette Parole est aussi celle qui circule entre les hommes lorsqu’ils vivent entre eux de l’amour et de la justice. En ce sens, elle est la Vie, le Chemin et la Vérité. Non pas une vérité déjà écrite à laquelle il faudrait se plier ou se conformer, mais la Vérité qui se manifeste dans l’éternel présent.

Vivre de la Parole, cher Thomas, c’est tout ce que je te souhaite en ce début d’année nouvelle.

Ton ami,

Desiderius Erasme



[1] Et c’est le seul vrai sens de la Tradition, et non pas la répétition de ce qui a déjà été fait – ce qui n’est que l’enfermement dans la mort !

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26 décembre 2010 7 26 /12 /décembre /2010 22:02

« Dans la chair ! »

 

Mon cher Thomas,

Je t’ai promis dans ma lettre précédente de réfléchir avec toi sur la résurrection, cela peut sembler étrange, alors que nous sommes aujourd’hui au lendemain de Noël. Cela ne l’est pas tant que cela.

Mais permets-moi, d’abord, une parenthèse, pour te rapporter un propos de mon curé, dans sa fort heureuse homélie du matin de Noël. Il nous rappelait quelle est la première parole que la Bible nous rapporte en nous disant qu’elle est prononcée par l’homme. Je t’avoue très humblement que je ne m’étais jamais posé la question, or la réponse est éblouissante.

Reconnaissance

Cette parole se trouve au chapitre II du livre de la Genèse, au verset 23. C’est une parole de reconnaissance. Une parole qui reconnaît l’autre comme étant de la même nature que soi.

Je te rappelle la situation. Le Seigneur Elohim, nous dit l’auteur du récit, a « posé » l’Adam dans le jardin d’Eden, et il a vu qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul. Note, cher Thomas, que c’est la première fois que le Créateur dit : « Il n’est pas bon… » Sur cette simple remarque il y aurait énormément à penser.

Dieu modèle alors « toute bête du champ et tout oiseau des ciels » et les amène à l’Adam pour voir comment il les nommerait. L’Adam les nomme chacun par leur nom, mais ne trouve pas d’« aide contre lui ». À ce moment, le « il n’est pas bon » demeure. C’est avec la création de « la dame » (si tu me permets ce jeu de mot) que le problème posé est résolu. Résonne alors la première parole que la Bible nous fait entendre comme sortant de la bouche de l’homme. « Celle-ci, cette fois, c’est l’os de mes os, la chair de ma chair, à celle-ci il sera crié femme – Isha – car c’est de l’homme – Ish – qu’elle a été prise. » L’Adam crie et c’est évidemment un cri de joie.

L’homme naît à la parole dans la joie et la reconnaissance de l’autre, non pas comme une simple part de soi, mais comme lui étant co-naturel !

Je t’avoue, cher Thomas, que j’ai accueilli cette petite « révélation » de mon curé comme une perle précieuse, qui est de nature à nous faire vivre longtemps et heureux sur le chemin de la rencontre de l’autre. Nous avons tant de mal à reconnaître l’autre comme co-naturel à nous-mêmes, tant de mal à nous réjouir de sa présence.

Isha n’est pas Ish, cela se voit dans son corps, comme une évidence incontournable. Pourtant, nous dit la Genèse, ils sont de la même chair, du même os, et plus encore, puisque c’est le Créateur qui « modèle » l’un et l’autre et les anime, du même souffle !

Cela vaut pour l’homme et la femme – et rien que là-dessus, nous avons du chemin à faire, en bien des domaines – mais cela vaut a fortiori pour toutes les différences « secondaires » : les différences de couleurs, de langues, de religions, d’idéologies, de fortune, et j’en passe. Puissions-nous, cher Thomas, faire nôtre ce premier élan de reconnaissance et de joie. L’autre est une bénédiction, c’est le « premier homme » qui le dit !

Voilà une longue parenthèse. Mais je ne suis pas si loin de mon sujet, puisque Noël c’est la naissance d’un petit d’homme, d’un « fils de l’homme » qui vient, comme je l’ai déjà dit, pour manifester qu’il est possible de vivre de la Parole créatrice, jusqu’au point le plus extrême de la vie – la mort !

Présence charnelle

Noël nous dit tout d’abord que Jésus est vraiment un homme, né d’une femme. Sorti d’un ventre, avec tout ce que cela veut dire charnellement. Le petit enfant Jésus ne vient pas au monde comme le ressuscité apparaît aux disciples, faisant irruption alors que les portes sont hermétiquement closes (Jean 20,19 et 20, 26). Le petit enfant Jésus n’est pas un « passe muraille » ! Il n’échappe pas à la matrice maternelle par une « opération du Saint Esprit », il naît par les « voies naturelles », comme on dit. Il fait « dans la chair » ! Son corps n’est pas le corps de gloire du ressuscité, dont nous parle Paul au chapitre XV de l’épître aux Corinthiens. Il ne le deviendra que par la traversée de la mort...

En naissant ainsi, Jésus s’inscrit tout d’abord dans la lignée de ceux que l’homme peut reconnaître très prosaïquement comme de la même nature que lui – « os de mes os, chair de ma chair » – ! Cette reconnaissance est le premier pas de tout ce qui va suivre, ce sans quoi rien n’est ni possible ni vrai.

Comme je te le disais dans ma lettre précédente, Jésus nous a invités à vivre à notre tour de la même Parole, et à devenir, à notre tour, par conséquent « Fils de la Parole » et donc « Fils de Dieu ». Mais si nous le sommes, alors nous sommes aussi, me semble-t-il, d’une certaine façon, présence charnelle du Christ dans le monde aujourd’hui.

Présence certes imparfaite, mais cette imperfection n’amoindrit pas la Parole elle-même. C’est parce que Jésus se manifeste en naissant comme étant de la même nature que l’homme que l’homme peut à sa suite parcourir le chemin qui lui permet d’atteindre la plénitude de sa nature originelle, celle d’être né du souffle du Créateur. La blessure de l’homme c’est de ne pas parvenir à se tenir à la hauteur de cette nature originelle. Mais en naissant comme un fils d’homme Jésus va manifester que cette condition fragile n’est en rien une fatalité, puisque la Parole vient y inscrire sa fécondité.

Relevés

C’est ici que j’en viens à la résurrection. Car si nous nous rappelons de la naissance de cet enfant-là, si nous nous rappelons de cette naissance, ce n’est pas parce que l’évangéliste Luc dans un grand élan littéraire nous a dit qu’elle était bercée par des anges, ni parce que Matthieu met en scène la visite de trois mages venus d’Orient, comme dans un conte merveilleux, mais parce que cet enfant, devenu un homme, est mort sur une croix à Jérusalem, et que ses disciples, écrasés par cet échec se sont relevés de leur propre mort, en proclamant qu’ils avaient expérimenté, trois jours après sa mort, qu’il était plus vivant que jamais.

La résurrection de Jésus n’est pas la réanimation d’un cadavre. Si tel était le cas, les miracles de résurrection accomplis par le rabbi de Nazareth, selon ce qui est rapporté par les évangiles, auraient suffi. Cette « performance » pourtant ne fait pas la foi. En tout cas pas la foi chrétienne.

Le « relèvement » de Jésus est d’un tout autre ordre, puisque c’est un relèvement qui relève non pas seulement le mort du Calvaire, mais encore, et presque surtout, les hommes qui croyaient que la mort était in fine plus forte que la vie, plus forte que l’amour. Jésus à Pâques, devient vivant autrement, que comme l’ont connu les disciples jusqu’à sa mort. Il est vivant, comme Parole toujours vivante du Père (cf. Emmaüs »), avec les traces de la Passion, parce qu’elle est partie intégrante de sa vie, ce n’était pas simplement un mauvais rêve, un mauvais film. Elle n’est pas niable ! Cela serait si facile… si faussement facile.

À leur manière, les évangiles nous disent que la vie du ressuscité est une vie authentique, bien réelle, et pas simplement imaginaire ou virtuelle, mais ils nous font aussi comprendre que cette vie est au-delà de ce que nous pouvons en saisir[1]. Mais ce qui importe ce n’est pas justement ce que nous pourrions en saisir – « ne me touche pas, ne me retiens pas », entend Marie-Madeleine – mais la manière dont elle nous saisit, jusque dans notre propre chair, c'est-à-dire ce qu’elle produit réellement en ceux qui sont disposés à reconnaître[2] la vie comme n’étant pas enfermée dans la mort, dans l’impuissance, dans la désolation… Toutes choses que nous avons éminemment besoin de raviver aujourd’hui, au cœur de notre monde.

Voilà cher Thomas toute l’originalité de la présence chrétienne dans le monde : nous sommes là pour manifester que la Parole donne à l’homme le souffle qui permet à la vie de se relever de ce qui lui semble définitivement mort, qui lui permet de ne jamais être voué à l’échec, à l’impuissance… Nous sommes là pour être relevés de nos propres morts, devant les hommes afin qu’ils croient eux aussi que la vie est plus forte que la mort.

Que la joie de Noël te porte, cher Thomas, jusqu’au matin de Pâques !

 



[1] Ce qui devrait nous inviter à nous garder de trop en dire, puisque nous n’en savons presque rien, objectivement. Et quant à ce que nous en pressentons subjectivement, prenons garde à ne pas prendre nos pressentiments pour des certitudes spirituelles. En la matière la Tradition est d’une prudence de Sioux... ne jugeant l’arbre qu’à ses fruits – et sur le long terme – et pas à ses dires même les plus sincères !

[2] Dans le mouvement originel d’Adam, pourrait-on dire.

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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 00:39

Mon cher Thomas,

Dans ma lettre précédente, je te disais qu’il nous fallait revenir à l’homme de Nazareth, pour ne pas parler de Jésus comme d’une idole. Je m’interroge parfois lorsque j’entends certains chrétiens dire qu’ils ont « rencontré Jésus » comme s’il avait vu leur voisin de palier. Pourtant, à la fin de l’évangile de Jean, la réponse de Jésus à Thomas nous laisse comprendre qu’il ne nous est pas donné de le voir et que nous devons nous contenter de la foi : « Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu ! » Faire comme si notre condition n’était pas celle-là, c’est passer de la foi à la croyance ou à l’autosuggestion.

Mais alors, quelle est notre foi ? Pour ma part, mon cher Thomas, c’est vers le témoignage des apôtres que je me tourne. Eux ont rencontré le rabbi de Nazareth. En le suivant, ils ont découvert un homme qui venait se tenir au point exact où l’homme expérimente sa fragilité, sa faiblesse. C’est pourquoi il ne cesse d’aller à la rencontre de ceux qui d’une manière ou d’une autre se savent blessés, infidèles, estropiés, marginalisés, etc. Ceux qui manifestent dans leur être, physique, psychique ou spirituel, que notre monde est déchiré et reste inachevé.

Là où le récit de la chute dans la Genèse nous raconte que l’être humain est victime de la perversion de la parole, et qu’il est dès lors confronté à la souffrance que provoque cette déchirure dans la confiance, Jésus de Nazareth s’expose aux conséquences de cette situation en renonçant à toute défense, à toute protection. Il fait le pari de ne compter que sur la Parole créatrice, au risque de sa propre vie. C’est ainsi qu’il livre sa vie, alors que nous cherchons chacun à sauvegarder la nôtre – quitte à nous affranchir du lien vital à cette Parole.

Jésus, par cette fidélité radicale, vient restaurer la vérité d’une parole d’amour, au risque de sa propre mort. Sa mort – exposée sur la croix – manifeste à la fois qu’un homme tient parole, et surtout qu’un homme peut fonder toute sa vie sur la Parole. Enfin !

D’un bout à l’autre de sa vie publique, Jésus ne cesse de dire, que sa propre parole, il ne la tient pas de lui-même, mais de son Père. Or ce Père, si nous y prenons garde, n’est rien d’autre que la Parole créatrice qui s’exprime dans l’Écriture, dans Moïse et les Prophètes[1]. Ce que Jésus de Nazareth accomplit, en prenant cette Parole au sérieux, en en faisant la source même de sa vie, c’est l’acte qui manifeste que cette Parole est vraie, alors que dès l’origine – comme le montre le récit de la Genèse, un doute a été instillé à son encontre. En ne retenant rien de sa vie, afin d’incarner totalement la Parole, en lui donnant littéralement sa propre chair pour qu’elle puisse se manifester, Jésus cèle la confiance que nous pouvons avoir à notre tour dans cette Parole.

Nous sommes donc bien loin d’un Dieu magique, bien loin également d’un code moral, mais au cœur du tragique de la condition humaine. Que la foi débouche sur une éthique, c’est bien évident, au sens où la Parole nous enjoint d’être mutuellement respectueux et serviteurs de la vie des autres, autant que de la nôtre. Cependant, ce n’est pas l’éthique qui peut nous conduire à la foi, mais l’inverse… C’est bien ce que Paul explique lorsqu’il parle de la Loi dans l’épître aux Romains.

Se reconnaître comme chrétien, ce n’est donc pas se bercer d’autosuggestion quant à une « rencontre émotive » de Jésus, mais répondre à un appel qui nous convoque à notre tour à manifester que nous pouvons fonder notre vie sur la Parole proclamée par « Moïse et les Prophètes ». C’est pourquoi, dans la finale de la parabole du riche et de Lazare, dans l’évangile de Luc, il est dit : « S’ils n’écoutent pas Moïse et les Prophètes, même si quelqu’un ressuscitait d’entre les morts, ils ne seraient pas convaincus. »

Ce n’est pas une croyance en un miracle de résurrection – comme celle de Lazare – qui définit le mouvement principal de notre foi, mais le choix de faire de la Parole la source de notre vie, comme l’a fait Jésus de Nazareth. C’est en effet parce que Jésus dit vivre de la Parole de son Père qu’il est fils de Dieu. Et c’est dans la même mesure qu’il nous invite, conformément à ce qu’annonce le prologue de Jean, à devenir nous-mêmes fils de Dieu : « À ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu ! »

Nous pouvons à notre tour devenir fils de la Parole, parce que Jésus a manifesté la fécondité de cette Parole, jusque dans sa mort… Puisque c’est cette Parole, comme le montre le récit des pèlerins d’Emmaüs qui permet aux hommes de se remettre en route, alors même qu’ils ont éprouvé l’échec de leur espérance, avec la mort de celui qu’ils tenaient comme le Messie.

Voilà pourquoi, mon cher Thomas, nous ne pouvons pas nous passer de la Parole, pourquoi nous ne pouvons pas vivre comme chrétien si nous ne la « respirons » pas tous les jours, si nous n’en faisons pas la source première de notre vie. Elle est la condition centrale de l’existence chrétienne, bien avant le sentiment d’une quelconque proximité avec Jésus. La Parole, nous ne pouvons la produire, elle nous précède, tandis que nous savons à quel point nos sentiments peuvent être fantasmatiques et illusoires…

Non, je n’ai pas rencontré Jésus en manteau gris, vert ou rouge, en baskets ou en sandales, mais j’ai reçu, par les apôtres la Parole qui me fait vivre. Et ce Jésus, que je découvre dans l’Evangile me demande et nous demande – à nous qui nous reconnaissons comme ses disciples – de manifester, comme il l’a fait en donnant sa vie totalement, que cette Parole est, véritablement, source de vie. Elle ne l’est pas simplement pour nous-mêmes, mais pour tous les hommes, car elle a le pouvoir de permettre aux hommes de vivre réconciliés les uns avec les autres. Et « Dieu sait », si notre monde en a besoin.

Mais tu te demandes, mon cher Thomas, si je ne suis pas en train d’oublier la résurrection. Sans doute n’est-elle pas tout à fait ce qu’on en dit trop souvent... Mais je t’en entretiendrai la semaine prochaine.

Ton ami

Desiderius Erasme



[1] En ce sens, nous ne pouvons pas considérer l’Ancien Testament comme l’archéologie du Nouveau, mais comme son fondement. Il est toujours d’actualité et nous sommes invités à « monter à Jérusalem », à notre tour, comme l’annonce le prophète Zacharie : « Un jour viendra où dix hommes de toutes les langues des nations saisiront le pan du manteau d’un Juif pour lui dire : “Nous voulons aller avec vous, car nous l’avons appris, l’Éternel est avec vous.” »

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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 08:14

Mon cher Thomas

Une de mes amies, avec laquelle je me sens pourtant en communion profonde, me disait dernièrement qu’elle ne croyait pas en Dieu. Je ne me suis pas empressé de lui dire qu’elle faisait fausse route. Il me semble en effet que j’ai toutes les raisons de ne pas croire, moi aussi, au Dieu qu’elle rejette. Elle ne veut pas d’une idole, moi non plus. Elle ne veut pas d’un Dieu qui minimise l’homme, moi non plus. Elle ne veut pas d’un Dieu qui soit une manière de fuir la réalité du monde, moi non plus. Elle ne veut pas d’un Dieu qui soit une pseudo-réponse aux questions vertigineuses qui se posent à l’humanité, moi non plus. Et je pourrais continuer longtemps comme cela.

La vérité, c’est que comme Jésus qui est né juif, je pense que Dieu échappe à toutes les descriptions que nous pouvons en donner, c’est pourquoi son nom est imprononçable. Le premier mot que la Bible emploie pour le désigner, elohim, est au pluriel. Et pourtant, la grande affirmation de la Bible, c’est qu’il est l’Unique. C’est une manière très simple de nous prévenir qu’il n’est pas possible d’en parler comme d’une évidence.

Le monde contemporain, entend-on dire, parmi les chrétiens ne se pose plus la question de Dieu. Il serait devenu indifférent. Il me semble tout d’abord que les femmes et les hommes d’aujourd’hui font crûment le constat de la non-évidence de Dieu. Il est vrai que les connaissances scientifiques dont nous disposons sont immenses, par rapport à celles de nos prédécesseurs, il y a seulement quatre cents ans – c’est très peu temps, quatre cents ans, au regard de l’histoire de l’humanité – et qu’elles progressent à une vitesse exponentielle. Là où « Dieu » était jadis utilisé à pallier un manque de connaissance, il est aujourd’hui inutile, et même suspect. Notre génération ne peut pas ignorer ce que fut l’obscurantisme, et elle s’en méfie légitimement. Tu me diras, cher Thomas, que ces connaissances grandissantes dévoilent chaque jour un abîme toujours plus grand d’inconnaissance. Tu as raison, mais plus personne ne peut censément donner à cette inconnaissance le nom de Dieu.

De surcroît, cette connaissance scientifique nous dote d’une technique de plus en plus performante. Nous sommes aujourd’hui capables de choses inimaginables il y a seulement cent ans. Qu’il s’agisse de la puissance des armes, de la génétique, des communications, etc., les outils que nous avons à notre disposition sont toujours plus efficaces. Certes, cette efficacité pose des problèmes nouveaux, extrêmement graves et compliqués, mais il n’est pas absurde de penser que nous avons la possibilité, par le développement des connaissances et des techniques, de trouver les solutions dont nous avons besoin. Cette capacité stupéfiante fait de l’homme presque un Dieu. L’homme peut certes devenir sa propre idole, mais prenons garde à ce que nous disons ainsi : ce que la Bible dénonce dans l’idolâtrie, c’est le fait de prêter foi à des images ou des représentations qui ne parlent ni n’agissent. En ce sens, l’homme n’est jamais vraiment une idole, même s’il se laisse parfois fasciner par lui-même. Ce qui est sûr en revanche, c’est que cette capacité scientifique et technique met en question une conception magique ou idolâtrique de Dieu. Nos contemporains ne peuvent pas croire à un Dieu surplombant qui, comme les idoles de naguère, se substituerait à leurs responsabilités qui sont immenses. Or c’est souvent ainsi qu’ils perçoivent Dieu. Je comprends parfaitement qu’ils ne veuillent pas d’un tel Dieu.

Est-ce pour autant que le « vrai Dieu » n’existe pas ? Pour ma part, je ne pense pas que l’accroissement de nos connaissances et de notre puissance remette en cause son existence ; en revanche cela en bouscule la définition et déplace notre manière d’en parler. Il me semble même que la révélation biblique et la foi en Jésus Christ sont à la source de cet ébranlement. Je suis convaincu que la revendication d’autonomie de l’homme naît du fait que la Bible et l’Évangile conduisent à la déconstruction des idoles et de la religion, comme l’ont, par exemple, fort bien expliqué, chacun à leur manière, les philosophes Marcel Gauchet et Jean-Luc Nancy.

La situation m’apparaît comme la suivante : Dieu existe, sans doute, mais nous ne pouvons pas en parler comme on en parlait naguère. Ne sommes-nous pas revenus à une situation telle que cette parole que l’on lit dans l’Évangile, « Dieu nul ne l’a jamais vu », est plus d’actualité que jamais ? Nous faisons trop souvent comme si nous pouvions le voir, comme si nous pouvions l’entendre comme nous entendons notre voisin de palier ou notre collègue de travail… Ce faisant, nous décrédibilisons notre parole sur Dieu ! Comme tu le sais, cette phrase, tirée du Prologue de l’évangile de Jean a une suite : « Dieu nul ne l’a jamais vu, mais le Fils unique qui est dans le sein du Père, nous l’a révélé ». On retrouve cette affirmation, exprimée différemment aussi bien dans l’évangile de Matthieu que dans celui de Luc. N’allons pas trop vite à l’idée que nous possédons comme chrétien la connaissance de Dieu, et que nous pourrions la déployer. Ce serait le meilleur moyen de revenir à un discours logomachique qui ne parlerait à personne. Il me semble plus raisonnable d’en conclure que pour permettre aux hommes d’accéder à la connaissance de Dieu, il faut revenir vers « le Fils unique », c'est-à-dire à la personne de Jésus.

La question est donc finalement la suivante : comment pouvons-nous parler de Jésus, sans l’assimiler à ce Dieu idole dont nos contemporains ne veulent pas, à juste titre ? Il faut, me semble-t-il commencer par en revenir à l’homme, au Juif de Nazareth.

C’est tout un programme, cher Thomas, et ma lettre est déjà longue. Tu ne m’en voudras pas de ne pas ouvrir aujourd’hui un nouveau chapitre. Il y a là déjà de quoi réfléchir, non ?

Toutes mes amitiés.

Desiderius Erasme

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5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 19:28

Mon cher Thomas,

J’assistais hier à une rencontre organisée par L’Observatoire Foi et Culture des évêques de France, autour du second rapport de Mgr Claude Dagens, sur la présence chrétienne dans notre société. D’abord, il y a lieu de se réjouir que cette question soit posée et que soit dite la situation de pauvreté actuelle de l’Église de France – le mot n’est pas de moi, mais de Mgr Dagens. Et sans doute faut-il reconnaître, comme cela a été dit que cette situation même provoque des mutations et sans doute un renouveau. On aimerait que le meilleur de ces réflexions soit relayé vers le peuple chrétien, car de bonnes choses ont été échangées…

Pour ma part, je reste avec une question que je vais essayer de t’exposer. Il me semble que nous sommes dans une double incompréhension. Je ne suis pas sûr de partager le point de vue de Jean-Pierre Denis, le directeur de la rédaction de La Vie. Il voit le christianisme comme une contre culture qui s’oppose à la société du divertissement et de l’argent. À partir de là, il est alors tentant de jeter le bébé avec l’eau du bain et de s’interdire de comprendre ce qui est en jeu derrière le divertissement et la fascination de l’argent. Suivre le Christ, c’est, me semble-t-il, commencer par aller à la rencontre de l’humain, tel qu’il est, pour entendre en profondeur ses attentes, ses failles, ses questions, derrière les apparences qu’elles prennent pour s’exprimer, faute de trouver d’autres langages que ceux qui sont à sa disposition. Nous pouvons trouver ce langage misérable, défectueux, mais nous ne pouvons attendre que les humains en parlent d’autres pour les rencontrer. Si Jésus est allé à la rencontre des pécheurs, s’il a partagé avec eux le pain et le couvert, nous devons faire de même. Or il me semble que nous n’avons pas renoncé à nous tenir dans la position des purs et des spirituels qui était celle des maîtres pharisiens de l’époque.

Michel Crépu, le rédacteur en chef de la Revue des deux Mondes, disait au détour d’une phrase que rien n’était plus actuel, dans les relations contemporaines que la querelle qui avait opposé Fénelon et Bossuet autour du « pur amour », querelle que l’on pourrait formuler ainsi : un amour désintéressé est-il possible ? Ce que voulait dire Michel Crépu, me semble-t-il, c’est que, pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui, la question spirituelle se pose intensément à partir de leur expérience relationnelle et de l’inscription de leurs relations dans la société. Or les chrétiens aujourd’hui, les catholiques en particulier, ne prennent pas assez le temps d’écouter leurs contemporains pour pouvoir parler leur langage. Nous pensons aller vers eux, mais nous arrivons avec des catégories, des mots, des références qui leur sont tout à fait étrangères. Parfois même, je me demande si nous sommes vraiment capables de nous expliquer à nous-mêmes, dans des termes simples et réalistes, ce que nous affirmons.

Je ne veux pas dire qu’il y a quoi que ce soit à retirer ou changer au Christ, à l’Évangile, aux Écritures – comment le pourrions-nous ? –, mais nous faisons trop souvent comme si ce que nous disons allait de soi. Nous ne prenons pas la peine de rendre compte des enjeux spirituels dans des termes qui soient réellement existentiels. Ces termes, nous ne les trouverons pas sous le sabot d’un cheval, ils ne tomberont pas du ciel. Pour les découvrir, il nous faut reprendre le chemin de la rencontre des hommes tels qu’ils sont, là où ils sont. Si Jésus va à la rencontre des pécheurs, c’est parce qu’il ne peut pas annoncer le salut hors de cette rencontre. Comment pourrions-nous prétendre faire mieux que lui ? Or c’est pourtant ainsi que nous agissons si souvent.

Parler de pécheurs, ce n’est pas faire intervenir une catégorie morale, qui dévaloriserait ceux à qui elle s’appliquerait. Ils seraient les méchants et nous serions les bons. Quelle erreur ! Être pécheur, c’est, comme le dit la tradition biblique, faire l’expérience de n’être pas à la hauteur de ce que notre nature de fils de Dieu demande pour trouver son accomplissement. Nous devrions nous tenir au plus prêt de ceux qui éprouvent douloureusement le fait de ne pas se sentir la hauteur d’eux-mêmes et de la vie qu’ils aimeraient vivre ? Ne devrions-nous pas croire que dans cette rencontre, le Christ dont nous sommes les « serviteurs quelconques » ouvre un chemin de libération. Alors il sera manifeste que la foi chrétienne répond à une aspiration vitale.

Cela me conduit, cher Thomas à mon ultime remarque : j’ai entendu hier qu’il ne fallait pas s’inquiéter du petit nombre de pratiquants réguliers à la Messe. Il est vrai, qu’il y a mille autres façons d’être chrétiens. Pourtant, comment pourrions-nous ne pas entendre ce défi : ce que nous célébrons comme le cœur de notre foi ne paraît pas vital à 95 % de nos contemporains ! Je reçois cela comme une formidable question, qui est le signe d’un manque criant de notre part. Dans la société qui est la nôtre où, d’un côté, les tensions et les inquiétudes sont très fortes et où, de l’autre, les propositions de divertissement sont grandes, ce que nous manifestons de la foi ne semble pas assez vital pour prendre le pas sur le divertissement ni pour devenir une priorité parmi les urgences… Cela signifie tout simplement que nos contemporains ne croient pas – non pas en Dieu – mais en notre capacité à prendre en compte leurs questions les plus essentielles, à les entendre, et à y apporter des réponses. Ne disons pas trop vite que nos « réponses », nos « propositions » ne leur plaisent pas parce qu’elles sont trop exigeantes. Demandons-nous si elles sont tout simplement crédibles. Demandons-nous si nous sommes crédibles… Gardez du sel en vous-même, disait Jésus. Qu’avons-nous fait de notre sel ? Aurait-il perdu sa saveur ?

Desiderius Érasme

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28 novembre 2010 7 28 /11 /novembre /2010 09:02

Mon cher Thomas,

Qu’est-ce donc qu’être chrétien dans le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui ? Sans doute rien d’autre qu’hier : se reconnaître disciple de Jésus de Nazareth, ce juif né sous Tibère, dont les évangiles nous rapportent la vie et la mort et dont ils nous disent qu’il est ensuite apparu vivant à quelques-uns, en commençant par des femmes. Ce que je retiens tout d’abord, comme les évangiles le montrent fort bien, c’est que ce Jésus a ordonné sa vie à la parole de celui qu’il appelle son Père, une parole qu’il trouvait dans la lecture des Écritures juives et dans le silence d’une méditation solitaire.

Si nous voulons être chrétiens, il nous faut donc d’une part nous tourner à la fois vers ce que les évangiles nous disent de lui, et vers cette parole dont il se nourrissait, et de l’autre entrer dans cette expérience de silence intérieur, pour entendre en nous-mêmes ce que produisent cette parole et cette contemplation de la vie de Jésus. Cela commence par là. Ainsi pouvons-nous mettre nos pas dans ceux de Jésus.

Qu’a-t-il fait ? Il est allé vers les hommes de son temps pour leur annoncer que la promesse contenue dans les Écritures juives s’accomplissait. Une promesse de libération, une promesse de vie…

Telle est aujourd’hui mon interrogation, cher Thomas : comment exprimons-nous aujourd’hui cette promesse, pour que nos contemporains puissent l’entendre. De quoi attendent-ils d’être libérés ? Quelle vie désirent-ils ? Avec ces deux questions, je ne veux pas dire que la promesse dont Jésus nous a annoncé l’accomplissement se résume à la manière dont les hommes formulent leurs attentes, mais je suis persuadé que derrière ces formulations qui sont probablement partielles, ambiguës, troubles, le désir d’atteindre la plénitude de la vie et du bonheur existe, et qu’il est la marque de la filiation divine qui est le propre de tout homme si nous croyons que Dieu est Père.

Je souffre, Thomas, de constater que notre Église aujourd’hui peine tant à se mettre à l’écoute des attentes des hommes et des femmes parmi lesquels nous vivons. Il me semble qu’elle les juge avant de les rencontrer. Et quand je dis l’Église, je ne songe pas seulement au pape et aux évêques, mais à l’ensemble de ceux qui s’affirment chrétiens, et qui pensent avoir les réponses avant d’entendre les questions. Dans l’évangile, Jésus ne se comporte pas ainsi.

J’ai souvent le sentiment que les chrétiens d’aujourd’hui sont les pharisiens d’hier. Ceux qui tiennent à distance les pécheurs, les malades et les prostitués. Je ne voudrais pas être injuste : nombre de chrétiens se mettent au service des pauvres, et ceux-ci ne manquent pas. « Vous les aurez toujours avec vous » avait dit Jésus, peu avant son arrestation et sa mort. Mais les autres, ceux qui ne sont pas des justes, ceux qui ne sont pas conformes à la Loi, ceux qui n’entrent pas dans les normes de l’Église, qu’en faisons-nous ? Comment nous risquons-nous auprès d’eux, avec eux ?

Nous n’y sommes pas, mon ami. Et je ne m’étonne pas que notre monde peine à découvrir le visage de Jésus, puisque c’est nous qui devrions être sa présence parmi les hommes et les femmes de notre temps, car telle est le sens de l’Église que nous formons ensemble.

Nous accusons la sécularisation. Ne devrions-nous pas nous interroger sur notre désertion ? Si le monde ne croit pas, n’est-ce pas d’abord parce qu’il ne rencontre pas le visage de celui en qui il pourrait croire ?

À bientôt, mon ami.

D.E.

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2 novembre 2010 2 02 /11 /novembre /2010 09:15

Une des plus belles compositions de Bill Evanz: B Minor Waltz (For Ellaine)

Chers amis,

Il y a presque un an que j’ai commencé ce blog. Je l’ai tenu presque quotidiennement sauf le dimanche et les fêtes dites « d’obligation », et les jours où je n’avais pas accès à internet. J’ai été très heureux de partager avec vous aussi souvent que possible ma lecture de la Parole.

Il me semble nécessaire de prendre le temps de réfléchir à la manière de continuer – s’il faut continuer – sans se répéter et sans lasser (ni se lasser), à un rythme qui soit raisonnable. Il n’a jamais été question pour moi d’offrir un « prêt-à-penser biblique », ni de me prendre pour un petit maître en la matière, il y a des gens bien plus savants en la matière. Je souhaitais plutôt susciter une envie de lecture, une curiosité, un appétit de la Parole… Cela suppose de savoir, au bout d’un moment, s’effacer ou du moins prendre de la distance pour laisser chacun faire son propre chemin. Après tout, la Parole est à vous, elle vous est offerte autant qu’à quiconque…

Je vais donc me donner un peu de temps pour  réfléchir à la suite. Faut-il qu’il y ait une suite ? et si oui, comment ?

Je recueillerai volontiers vos avis, si vous en avez un (vous pouvez écrire à erasme.desiderius@gmail.com )

Cordialement

Desiderius Erasme

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30 octobre 2010 6 30 /10 /octobre /2010 07:59

Laudate Dominum, omnes gentes, par Cecilia Bartoli

Où il est question du plus grand commandement

Luc 14, 1. 7-11

Le texte que nous lisons ce matin est la suite précise de celui qui nous lisions hier. La parabole fameuse des invités qui choisissent la première place vient à la suite de la guérison de l’homme frappé d’hydropisie.

On oublie souvent, à propos de cette parabole, le contexte dans lequel elle est racontée. La guérison qui la précède fait apparaître que la communauté est malade, chacun préférant par le rite se sauver soi-même, quitte à ignorer celui qui aurait besoin d’aide, de soutien, de guérison.  C’est un des effets de cette maladie qu’observe Jésus : parmi les invités, chacun veut se mettre en avant. C’est pourtant un repas de shabbat, c'est-à-dire un moment où l’on va commencer par célébrer Dieu. Or Dieu n’est pas tenu en meilleure part que l’hydropique : chacun pense en fait à se célébrer soi-même. Dieu est congédié, ou du moins mis à une place secondaire…

Si bien que si nous réunissons les deux péricopes, nous avons un enseignement qui se rapproche directement de la question de savoir quels est le plus grand commandement : « Aimer Dieu de toute sa force, de toute son âme, de toute son intelligence, et le second lui est semblable : aimer son prochain comme soi-même. » Or dans de repas de shabbat, ni Dieu ni le prochain ne sont honorés.

Dans la parabole elle-même, on oublie souvent de la même manière le « décor ». Or Jésus dit : « Quand tu es invité à des noces… » Il aurait simplement pu dire : « Quand tu es invité à un repas… » Pourquoi des noces ? De quelles noces s’agit-il donc ?

Il me semble qu’il faut comprendre les noces comme celles du Royaume, celles de l’union de Dieu et de l’humanité, que le Shabbat à la fois célèbre et anticipe. Mais comment pourrait-on célébrer ces noces en ignorant à la fois l’homme souffrant et Dieu ? Comment pourrait-on célébrer ces noces en ne célébrant que soi-même ?

Dans l’éternité du shabbat

Si bien que l’invitation à prendre la dernière place n’est pas une simple leçon de morale sur l’humilité nécessaire pour éviter des désagréments dans la vie en société, mais une invitation à considérer ce qui est célébré : la communion de l’homme et de Dieu. Prendre la dernière place, c’est se tenir en serviteur de la rencontre de l’homme et de Dieu, comme l’a fait Jésus lui-même. Si bien que la finale de la parabole annonce en réalité la glorification de celui qui aura été le serviteur de ces noces.

Dernière indication, tout cela n’a de sens que si le shabbat, le rite – on pourrait dire la même chose de l’eucharistie dominicale – n’est pas un temps « à part », coupé du reste de la vie, mais un point d’orgue qui parle en quelque sorte de toute la vie, qui manifeste que toute la vie trouve son sens dans ces noces de Dieu et de l’humanité. On pourrait même dire que celui qui aime Dieu et son prochain entre dans l’éternité du shabbat…

D.E.

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29 octobre 2010 5 29 /10 /octobre /2010 08:27

Born in the Bottoms, de Lightning Hopkins

Pathologie religieuse

Luc 14, 1-6

En poursuivant la lecture de l’évangile de Luc, comme nous le propose la liturgie, nous rencontrons une nouvelle guérison le jour du sabbat. La précédente se trouvait au chapitre 13. Cette fois-ci, la scène ne se passe pas à la synagogue, mais au domicile d’un chef des pharisiens, chez qui Jésus est reçu pour manger. Parmi les personnes présentes, un « hydropisique », en d’autres termes un homme souffrant d’œdème. Comment est-il arrivé là ? Est-ce un membre de la famille, un serviteur, un invité ? Luc ne nous dit rien de cela. On ne sait même pas si l’homme a fait la moindre démarche envers Jésus. Nous savons simplement qu’à un moment donné, cet homme « était là, devant lui », alors que l’assistance surveillait Jésus en se demandant ce qu’il allait faire ou dire…

On est donc très loin du climat de la guérison du paralytique amené à Jésus pour qu’il le guérisse, où les porteurs du brancard souhaitent avant tout le bien du malade…

Dans ce  récit, Jésus ne répond donc à aucune demande explicite de guérison, mais plutôt à la question silencieuse de l’assistance…

Ce malade est enflé. On ne connaît pas la cause de son mal. Jésus va le guérir. Mais Luc ne nous décrit pas l’acte de la guérison. Il nous dit simplement qu’il s’agit d’une initiative délibéré de Jésus, et il ne nous rapporte que ce qui se passe entre ce dernier et… l’assistance, comme si la guérison de l’œdème n’était qu’un prétexte. Comme si le mal à soigner n’était pas là où il paraît. En effet, si le malade est enflé, l’assistance – des docteurs de la Loi et des pharisiens – est muette. Elle semble avoir perdu la parole.

Par deux fois Jésus interroge ceux qui sont là, par deux fois ils se taisent. La parole ne circule pas. Comme chez l’hydropisique, le liquide sérologique ne circule pas et s’accumule, déformant le corps. Mais cette fois-ci c’est le corps communautaire qui est atteint…

Ce que Luc nous indique ainsi, c’est que nous somme en présence d’une maladie de la parole, d’une maladie spirituelle, qui déforme le rapport des hommes entre eux et à Dieu. Quelle est cette déformation ? C’est un rapport à la loi, au rite, qui fait passer la vie de l’autre au second plan. La seconde question de Jésus pointe le fait que chacun comprend, lorsque ses affections personnelles – l’image du fils – ou ses intérêts, ses biens – l’image du bœuf – sont en jeu quelles sont les vraies priorités. Mais dès lors que le lien n’est plus immédiat, le rite prend le pas sur la vie.

Qui veut guérir ?

Quelle en est la raison ? C’est sans doute que chacun considère que son intérêt propre est davantage sauvegardé par le respect du rite, que par l’amour du prochain. Il y aurait plus à perdre en se mettant en porte à faux par rapport à la Loi – comme le fait Jésus – qu’à gagner en venant à l’aide de quelqu’un avec qui nous n’avons pas de rapport immédiat, que l’on peut donc tenir dans l’indifférence.  Dans cette attitude religieuse, chacun fait passer l’idée qu’il se fait de son salut, avant l’amour de l’autre ! Une crainte pathologique de Dieu empêche en fait la circulation de la vie dans la communauté humaine. Voilà la vraie maladie que Jésus met en lumière.

Et s’il guérit l’hydropisique, c’est pour manifester qu’une autre guérison est possible. Mais encore faut-il la demander… Qui veut guérir de sa pathologie religieuse ? La question reste posée, encore aujourd’hui.

D.E.

 

Born in the Bottoms, par Lightning Hopkins

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28 octobre 2010 4 28 /10 /octobre /2010 10:38

Le psaume 18 (19) chanté par les moines d'En Calcat

Le sens d’un envoi en mission.

Psaume 18(19) 1-5b

A l’occasion de la fête des apôtres Simon et Jude, la liturgie nous invite à lire, entre autres, le début du psaume 18(19).  C’est un texte qui revient assez souvent au cours de l’année, et il est vrai que ce psaume, dans son intégralité, est l’un des plus beaux de la Bible.

La raison pour laquelle ce texte a été retenu pour fêter les apôtres tient  évidemment au verset  5 a-b, que la traduction liturgique rend ainsi : « sur toute la terre en paraît le message, et la nouvelle au limite du monde ». On peut l’entendre en écho à l’envoi en mission des Onze par le ressuscité, à la fin des évangiles synoptiques.

Mais, une fois que l’on a dit cela, il faut sans doute revenir au psaume lui-même pour comprendre quelque de cette mission qui est aussi la nôtre.

Le psaume commence par nous parler de la circulation d’un récit, d’une parole. « Les cieux racontent la gloire de Dieu… » La création, nous rapporte le livre de la Genèse, est le fruit d’une parole. Le Psaume nous dit qu’un des effets ultérieurs de cette création,  c’est que la parole circule pour  rendre gloire à Dieu. Elle circule dans des ordres différents qui ne se confondent pas, et qui ne rendent pas tous compte de la même chose : les cieux… la gloire de Dieu ; le firmament…  l’œuvre de ses mains ; le jour…  le récit (ou le dire) de Dieu ; la nuit… la connaissance (ou le savoir) de Dieu. Chaque aspect peut ouvrir tout un espace de méditation et de contemplation…

Nous avons là des plans et des propos différents, qui respectent les séparations établies dans le premier récit de la création : le jour n’envahit pas la nuit de son propos, ni l’inverse… C’est une manière de nous dire que Dieu se manifeste, existe, se révèle de façons multiples, diverses, dans des temps et des espaces différents. Gardons-nous donc d’être réducteur. S’il faut néanmoins chercher un principe unificateur, c’est celui d’une louange transmise. La parole qui circule est une parole adressée à un ou des destinataires qui ne sont pas nommés, mais sans lesquels les verbes employés – raconter, rapporter,  énoncer, transmettre (ou leur variante selon la traduction : livrer, donner…) – n’auraient pas de sens. Cette parole n’est pas lâchée dans un vide, elle est témoignage.

Pourtant, cette  proclamation est singulière : elle est, comme l’écrit Paul Beauchamp dans son très beau livre Psaumes nuit et jour  (Le Seuil), « en dessous de toute les paroles audibles ». C’est ce que dit le verset 4 : « Pas de paroles dans ce récit, pas de voix qui s’entende. » La parole qui circule, est une parole d’avant la parole que nous articulons d’homme à homme. Elle s’adresse à un entendement plus profond, plus intime que celui de nos discours…

Une pulsation profonde

Ne disons pas qu’il n’y a rien, sous prétexte que rien de s’entend, ou que que ce qui se dit ne se dit pas avec des mots : le verset 5 vient aussitôt affirmer : « leur message sort [jaillit ou paraît] de toute la terre ». On a là l’image d’une source, d’une pulsation profonde qui vient au jour, que rien ne peut arrêter. Quelque chose est manifesté et il faut l’interpréter. Quelque chose qui n’est pas livré comme une explication, comme un catéchisme… mais qu’il faut accueillir, recueillir. Et le psalmiste insiste sur l’universalité du phénomène : « de toute la terre… jusqu’au bout du monde… »

Si nous revenons à l’envoi en mission des Onze, alors nous comprenons que cet envoi n’est pas un plan de conquête d’un univers qui serait vierge de toute parole créatrice. C’est au contraire un envoi à la rencontre de cette parole qui est en dessous des mots, en dessous des paroles humaines, mais qui déjà annonce « la gloire, l’œuvre, le dire, la connaissance de Dieu… ». Il ne s’agit pas d’inventer ce qui n’existe pas, mais de révéler ce qui est à l’œuvre…

D.E.

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